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UN
GROUPE MYSTIQUE ALLEMAND
Etude sur la Vie Religieuse
au moyen âge.
TOUS DROITS RÉSERYÉS
Comresse MARIE 6e VILLERMONT
UN GROUPE MYSTIQUE
ALLEMAND
Etude sur la Vie Religieuse
au moyen âge.
BIBLIOTHÈQUE 5. J.
Bruxelles
LIBRAIRIE ALBERT DEWIT
53, Rue RovaLe.
1906
Nous déclarons nous soumettre entièrement au décret
d'Urbain VIII et ne prétendons donner à cet ouvrage
aucune autorité doctrinale.
AU
RÉVÉREND PÈRE MANDONNET
RECTEUR
DE L’UNIVERSITÉ DE FRIBOURG
BIBLIOGRAPHIE
Ph. Strauch. — Die Offenbarungen der Adelheid Langmann
Klosterfrau zu Engelthal. Strasbourg, 1878.
Ph. Strauch. — Margaretha Ebner und Heinrich von
Nôrdlingen. Ein Beitrag zur Geschichte der deutschen
Mystik. Freiburg. 1882.
Lochner. — Leben und Gesichte dér Christina Ebnerin.
Nürmbherg, 1872.
K. Schrôüder. — Der Nonne von Engelthal. Büchlein von
. der Genaden Ubherlast. Tühingen, 1871.
D' Greith. — Die deutsche Mystik im prediger Orden.
Freiburg, 1861.
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P. P. Lechner. — Das mystiche Leben der h. Marg. von
Cortona mit einem Anhàäng. Bericht aus dem Myst.
Lehen der Gotts. Ordnungsfrauen Christina und Mar-
yareta Ebner. Regensburg, 1862.
H. S. Deniflee — Das geistliche Leben. Eine Blumenlese
aus der deutschen Mystiken des XIVe Jahrhunder.
Graz, 1873.
Jundt. — Ulmann Merswin et l’Ami de Dieu de l’Oberland.
Imbert Gourbeyre. — La stigmatisation, l’extase divine et
les miracles de Lourdes. 2 vol. Paris, 1898.
BIBLIOGRAPHIE
W. Preger. — Geschichte der deutschen Mystik im Mit-
telatter. 3 vol. Leipzig, 1881.
W. Preger. — Die Kirchenpolitische Kampf unter Ludwig
dem Baïer nd sein Einflüsz aûf die offentliche Meinung.
Quatorzième volume des Abhandlüngen der Hist. Classe
der K. Bay. Akad. der Wissenchaffen.
Johann Grafen Maïlath. — Geschichte der Europaischen
Staaten. Geschichte des Ostreichischen Kaïsersstaates,
Hamburg, 1834.
Friedrich von Weech. — Kaiser Ludwig der Baïer und
Kônig Johann von Bühmen. Historisch Politische Blätter.
Tome 48.
Ludwig Oelsner. —- Zur Geschichte Kaiser Ludwig der Baïern.
Forschungen zur deutschen Geschichte. Gôttingen, 1862.
Feller. — Biographie universelle. Paris, Gaume, 1848.
Rohrbacher. — Histoire universelle de l'Église catholique.
_ Paris, 1845.
Abbé Verlaque.— Jean XXI, sa vie et ses œuvres. Paris, 1883.
Teissier. — Histoire des Papes d'Avignon. Avignon, 1774.
Correspondance littéraire. Années 1857-58. Tome 2.
. Revue historique. Tome 929.
Gôrres. — La mystique divine naturelle et diabolique,
traduit par M. Ch. Sainte Foi. Paris, 1862.
Regula. — S. Augustini et Constitutiones SS, ordinis prædic:
Romæ MDCXC.
P. G. Mortier. — Histoire des maîtres généraux de l’ordre
des frères prôcheurs. Paris, 1903.
AVANT-PROPOS
Un grand chrétien qui s’est donné pour mission
de relever les àmes en leur montrant les mer-
veilles que Dieu y opère, nous disait dernièrement :
« Il faut montrer hardiment à notre monde empoi-
sonné par des siècles de scepticisme et de matcria-
lisme, le miracle et l’œuvre visible de Dieu, chaque
fois que nous en avons le pouvoir. N’ayons pas peur
de proclamer le surnaturel. Notre societé est des-
_cendue au fond de Pabîme, elle ne se relèvera qu’en
regardant en haut. » Et pour rendre sa pensée dans
un sens pratique, le savant auteur de « La stigma-
tisation et les miracles de Lourdes » (1) ajoutait :
«On ne connaît rien, dans nos pays, des merveilles
de la mystique allemande au moyen-îge. Écrivez donc
cette histoire. »
C'était nous donner un programme trop vaste pour
nos faibles moyens. Mais l’idée de faire entrevoir
(4) Le docteur Imbert Gourbeyre.
1 AVANT-PROPOS
ce monde de foi et de miracle à nos lecteurs, nous
attirait. Si nous ne pouvions entreprendre l'histoire
complète de la mystique allemande des treizième et
quatorzième siècles, du moins pouvions-nous choisir
dans limmense quantité de faits et de documents,
un groupe d’âmes assez Caractéristiques pour repré-
senter, en quelque sorte, toutes les’ âmes de leur
temps. Nous avons lespoir de lavoir trouvé,
En Allemagne, il y a quelque cinquante ans, on avait
oublié presque complètement le mouvement vraiment
extraordinaire qui se tit dans les esprits de foi, à la
suite de. l’impulsion régénératrice donnée par Saint
Dominique, Saint François et leurs disciples.
Le savant évêque de Coire, Monseigneur Greith,
fut le premier qui mit en lumière les merveilles
mystiques de:cette époque et qui sortit de la pous-
sière des archives, les vieux manuscrits des chro-
niques monastiques (1). Ge livre parut si plein de
faits en dehors de la norme habituelle, qu'il excita
la curiosité des chercheurs et des savants, catho-
liques et autres. On se mit à fouiller les archives
dispersées par la Réforme et les pillages : on en
retrouva assez pour montrer que Monseigneur Greith
était loin d’avoir tout dit. Plusieurs savants historiens .
publièrent le texte intégral de quelques vieux manus-
crits, mais personne n’a encore entrepris l’histoire
générale, telle qu’on nous la demandait. Personne — je
me trompe — quelqu'un l’a entrepris, mais dans des
(1) Dr Greith. Die deutsche Mystik im Prediger Orden. Freiburg,
Herder, 1861.
AVANT-PROPOS II
conditions qui ne peuvent en faire le livre que nous
désirons. Ün protestant, historien éminent, Le docteur
Preger, écrivit un ouvrage fortement documenté, en trois
gros volumes, où il passe en revue tous les mystiques
allemands depuis la tin du douzième siècle, jusqu'au
milieu du quatorziéme. Mais les tendances toutes
protestantes de ce livre en ôtent l'attrait. Pour
parler de la foi, il faut croire. Néanmoins Preger
est sincère et loyal, et on peut le prendre de con-
fiance pour la véracité de ses documents. Un autre
historien dont s’honore l’Allemagne, le savant docteur
=Strauch,t publia en 1878 les révélations d’Adelaïde
Langmann, puis, en 1889, les revelations de Marguerite
Ebner, suivies des lettres d'Henri de Nordlingen à
Marguerite, le tout accompagné d’une riche glose,.
Karl Schrôder fit paraître la vie écrite par Christine
Ebner, des religieuses de son couvent d'Engelthal,
chronique intitulée « le petit livre de la grâce ».
Lochner publia les révélations personnelles. de la
même Christine. Enfin le Père Lechner ajouta à sa
vie mystique de. Sainte Marguerite de Cortone, un
appendice sur les deux Ebner. Gôrres, dans sa mys-
tique, parle en passant, des mystiques allemandes et
le Père Denifle a fait des extraits de leurs œuvres.
Tel est à peu près le bilan de lhistoire de la mys-
tique. Elle est encore confinée dans le sanctuaire de
la science, où le gros public n'ira pas la chercher.
Strauch, Lochner, Schrôder n’ont donné que le texte
intégral des manuscrits, écrits dans la langue dure
et encore bien informe de lallemand du quatorzième
siècle, le Père Lechner seul à mis à la portée de
IV AVANT-PROPOS
tous, les personnages sympathiques de Christine et de
Marguerite Ebner, mais dans un récit abrege, et plutôt
comme ouvrage dédification que comme travail his-
torique.
Nous pouvons done dire, sans montrer une pre-
tention exagérée, que nous offrons à nos lecteurs un
livre inédit et sutfisamment original pour que nous
nous croyions obligés de Pappuyer d'une petite expli-
sation sur les documents que nous avons employés.
La base de notre travail est formée des quatre
ouvrages cités plus haut : les deux publications de
Strauch, celle de Schroder et celle de Lochner. Ceux-ci
ont publié des manuscrits de premier ordre que toute
PAllemagne scientifique accepte comme authentiques.
Schrôder a pris son « Petit livre de la grâce » dans
un manuscrit (n° 1338) qui se trouve au « Germa-
nisechen Museum ». Il en fait une description minu-
tieuse et en dit lorigine : Ge manuscrit appartint au
souvent d’'Engelthal jusqu’à sa suppression en 1565.
Cette origine est constatée par des attestations écrites
sur le manuscrit à différentes reprises, au XVe et au
. XVIe siècle (1). Schrôder, dans son avant-propos,
place le petit livre de la grâce à côte des révélations de
la célèbre Mechtilde de Magdebourg.
Le « petit livre de la grâce » ne porte pas de
signature, mais l'opinion générale Pattribue à Christine
(A) La première attestation porte : Ge petit livré appartient
à Engelthal, de l'ordre des précheurs à Hersprück. En-dessous
une autre main à écrit: Sororum in valle angelorum ordinis
predieatorum. Enfin, à la dernière feuille, on lit: Ce livre
appartient au eloitre d'Engelthal,
AVANT-PROPOS : v
Ebner, et cette opinion est encore appuyée par un
passage de ses révélations où il est dit :
« Elle (Christine) avait fait un petit livre sur Îles
grâces que Dieu a octroyées à notre couvent. Elle
dit à Notre Seigneur — « Cher Seigneur, j'ai fait ce
petit livre en ton honneur...
Lochner, sous le titre de « vie et visions de
Christine Ebner », n’a pas publiée les révelations dans
leur intégralité, mais il en donne a plus grande
partie. Il a pris ces extraits des manuscrits appar-
tenant encore à la famille Ebner. L'un, de 1791,
doit être une copie (sign. 89); mais Îles mêmes
archives contiennent un autre manuserit contenant les
visions de Christine, qui paraît être l'original, plus
une copie de cet original, A la fin de cette copie
se trouve ce passage, écrit d’une autre main :
« La bienheureuse Christine Ebner naquit l'an
MCCExxvij et vecut LXXIX ans et mourut lan
MCCCLiiij au jour de Saint-Jean apres Noël au cou-
vent d'Engelthal où elle est enterrée » (1). Il se trouve
aussi une copie des révélations de Christine Ebner
à Ja bibliothèque royale de Stuttgard. (Cod. Theol. et
philos. 282. fol.)
Les deux publications de Strauch ne sont pas moins
documentées. Les révélations d’Adelaide Langmann
(4) Plus loin, dans le même manuserit, on lit : « Si on compte
treize cents et cinquante-quatre années au jour de Saint-Jean
à la Noël, c’est à cette date que la bienheureuse Christine
Ebnerin a quitté ce monde, avant le nombre d'années de 88 ans. »
Il y a une différence de chiffres qu est sans doute une faute
de copiste.
VI AVANT-PROPOS -
ont été publiées d’après deux manuscrits, l’un appar-
tenant à la bibliothèque de Berlin (cod. germ. 866. B.)
l’autre à celle de Münich (99 *). Le manuscrit de Berlin
fut d’abord la propriété des Comtes de Stolberg.
contient, outre les révélations, divers écrits mystiques
du XIVe et du XVe siècle. Ces différents écrits furent
réunis en un volume au XVe siècle, ainsi qu’il appert
d’un index qui se trouve à l'intérieur de la couver-
ture, index qui apprend que ce volume appartenait :
au couvent de Sainte Catherine de Nüremberg. La
méme main à écrit la même attestation page 311 :
Les révélations commencent à la page 86. Elles
paraissent avoir été écrites par deux mains différentes.
Une troisième main, plus récente, a écrit à la page 86
la note suivante :
« En l’an MCCC enviroù existait à Nuremberg une
honorable famille du nom de Langmann, qui était
alliée aux Ebner. De cette famille naquit une enfant
qui fut appelée Adelaïde. Dieu tit par elle des mer-
veilles dès sa naissance et le Saint-Esprit travailla
en elle comme vous allez Pentendre. Ainsi tout ce
qui est aimable, spirituel et divin fut pratiqué par
l'enfant et toujours elle était agréable pour tout le
monde sans se lasser, »
Le manuscrit de Münich contient également plu-
sieurs écrits différents. Strauch, après lavoir minu-
tieusement analyse, termine ainsi son étude :
« Les rapports de ces deux manuscrits entre eux
affirment leur authenticité, qui apparaît d'autant plus
clairement, si nous tenons compte de la manière dont
ces révélations ont été fixées par lPecrivain.
AVANT-PROPOS VII
Les manuscrits des Révélations de Marguerite Ebner
sont plus nombreux. Ceux qui ont servi au Docteur
Strauch sont :
4° Ün manuscrit sur parchemin conservé encore
a Medingen. Il contient, outre la vie de la bienheu-
reuse, d'autres ecrits reliés sous la même couverture
qui, du reste, est plus moderne, Ce manuscrit passe
pour loriginal, mais Strauch dit que la preuve n’est
pas faite. Il se base sur Ia date du manuserit qui
porte 1353, alors que Marguerite est morte en 1351.
Üne notice écrite au XVI siècle, à la page 1 dit :
« La vie de la bienheureuse Marguerite Ebnerin écrite
de sa propre main ». Strauch assure que ce manuscrit
a éte corrige au XVIITe siècle. Medingen possède trois
copies de Ce manuscrit portant les années 1676,
1687 et 1798. C’est l’une de ces copies que le Père
Lechner a utilisée pour sa vie de Marguerite.
2 Un manuscrit des archives du château d’Es-
chenbach. (Ebner Eschenbach). C’est une copie de celui
de Medingen (codex 90). Ge manuscrit contient aussi
les révélations de Christine Ebner que Lochner à
employées. |
3° Un manuscrit du British Museum (add. 11430)
qui est écrit sur papier du XVI siècle. Il contient
aussi les lettres d'Henri de Nordlingen et deux vies
de Marguerite, l’une de 1662, écrite par Sébastien
Schlettstetter, l’autre de 1688, écrite par Eustache
‘ Eysenhut. Sur ce manuscrit se lit la note suivante :
« Cet excellent manuscrit qui, depuis Ia disparition
de loriginal peut valoir autant que lui, est venu
en ma possession par une vente de livres faite à
VIII AVANT-PROPOS
Nuremberg le ? juillet 1827, n° 2191. En même temps
je reçus le n° %183 qui contient la vie de Marguerite
Ebner seule et peut être donnée comme l’autographe
même de Marguerite, car elle est écrite par la main
d'une contemporaine, Q. Klosz. »
Strauch croit qu'il s’agit ici du manuscrit cru
perdu dont le savant Heumann ®Altdorf parle dans
son « opusecula Norinbergæ (1747), » Cct Heumann
avait épouse une Ebner. |
Enfin on trouve des manuscrits contenant les mêmes
révélations chez les Bénédictins de Metz, à la Biblio-
thèque princière de Wallerstein, à Mayningen, et à
Rome, où le Père Denifle en trouva dans la biblio-
thèque vaticane. Strauch suppose que ce fut celui
qu'on envoya, lorsqu'on commença à introduire la
cause de la béatification de la sainte dominicaine.
A notre tour nous avons basé notre travail sur Îles
publications de Strauch, Lochner, Schrôder et le Père
Lechner. Ces publications sont détaillées dans la
bibliographie. Afin de ne pas surcharger notre texte
de notes, nous prevenons nos lecteurs que tout ce
(que nous donnons des révélations de nos trois voyantes
et des autres Sœurs d'Engelthal est pris dans Îles
auteurs susdits. Nous nous sommes bornés à indiquer
les sources autres que celles-là.
Si nous avons pu poursuivre ce travail difficile et
délicat jusqu'à a tin, nous le devons aux conseils
éclairés et bienveillants de Péminent recteur de PUni-
versite de Fribourg, le R. P. Mandonnet, au savant
auteur de Marguerite Ebner, le docteur Ph. Strauch
et aux lumineuses indications du R. P. Baltus, de
AVANT-PROPOS * IX
l’abbaye benédictine de Maredsous et du R, P. René
de Nantes, de lPordre des Capucins; qu'ils veulent
bien ici recevoir l'expression de notre vive et sin-
cère reconnaissance.
UN GROUPE MYSTIQUE ALLEMAND
AU MOYEN AGE
VIN NININR INR RSI NIN IIS INPI SPPRINS INPI DS SSPISINS SNS SNINIT NS NI
INTRODUCTION
_ Le scepticisme de nos contemporains s’égaie souvent
sur nos croyances au surnaturel. Volontiers ils vou-
draient les releguer parmi les mythes oubliés qu'on
pouvait peut-être admettre au moyen-âge, mais qui ne
s’allient plus avec la modernité de nos idées et de nos
meurs.
« Pourquoi, disent-ils, ÿ aurait-il eu, au moyen âge,
tant de visionnaires, d’extatiques, de compatients, de
thaumaturges, alors qu'il n’y en a plus maintenant ?
D'abord, il y a encore, Dieu merci, des Saints
modernes, et le miracle ne nous manque pas. Il
ne manquera jamais à l'Église, pas plus qu’elle ne
cessera d’avoir des Saints. Mais peut-être la sainteté ne
se manifeste-t-elle pas de la même façon que jadis !
La sainteté est en même temps divine et humaine, c’est
donc pour ainsi dire, en se pliant aux mœurs de chaque
époque qu’elle peut saisir les créatures, et les élever
9 INTRODUCTION
au-dessus du vulgaire. Dans nos tristes temps modernes,
la foi religieuse n’a plus la place prépondérante de
jadis ; la sainteté qu’on trouvait autrefois partout,
qui, chez un Antoine de Padoue, ou chez un Saint
Bernard, changeait la face d’un pays, provoquait une
croisade, remuait les foules comme le vent soulève
les vagues, devient maintenant plus personnelle ; elle
se cache, elle opère le bien sans tapage, presqu'inti-
midée de son isolement elle-même. Les affaires, les
plaisirs emportent les hommes, ils n’ont ni le temps,
ni la bonne volonté de regarder au fond des églises,
derrière les murs des cloitres, à l’ombre des foyers
chrétiens, les merveilles opérées par la grâce divine
dans les âmes privilégiées.
Le jour où Dieu ne trouverait plus sur. la terre
la somme de sainteté qui contrebalance les crimes,
ce jour-là, il laisserait retomber son bras, et la race
humaine serait exterminée. | |
On peut donc changer la question et dire : IT y a
maintenant des saints moins extraordinaires, moins
puissamment thaumaturges, les miracles n’ont pas le
retentissement qu’ils avaient autrefois dans les foules
animées de l’esprit de foi. Ainsi le chant se répète
au grand air des montagnes, d’écho en écho, mais
il est étouffé dans les tentures du boudoir.
Dieu prend différentes voies pour conduire les
hommes. Nous ne pouvons le juger, mais il est permis
de croire que si la haute. mystique est moins pra-
tiquée, si l’extase et la révélation se font plus rares,
la cause en est à la diminution de lesprit de foi.
Ce sang de notre âme est empoisonné depuis des
INTRODUCTION 3
siècles par tant de toxiques, que, peu à peu, la vision
divine, s’est comme éloignée de nous. On dirait que
Dieu ne nous trouve plus dignes de ses faveurs famil-
_ières, depuis que nous avons perdu la naïve simplicité
qui lui faisait traiter ses amis comme des enfants
gates..……
Il y a encore une autre raison peut-ètre. Le
Seigneur, dans sa sagesse, a permis que la papauté
traversät en certains siècles les épreuves les plus
douloureuses, dues aux imperfections de ceux qui
occupaient le Siège de Pierre. Pendant ces eclipses
funestes du foyer de la religion, Dieu fait jaillir soudain
la sainteté et les miracles, afin que les hommes retrou-
vent dans le spectacle de ces vies de vertu et de piéte,
la lumière perdue ou affaiblie du côté de lautorité
suprême.
Aux treizième et quatorzième siècles, les Papes,
pourchassés par les empereurs : allemands, en se
refugiant à Avignon, allaient donner naissance aux
schismes, aux divisions, aux disputes, qui devaient
mettre dans un plus grand danger que toutes les
persécutions, la puissance pontiticale.
C’est alors que la sainteté éclata partout avec une
si prodigieuse intensité, avec une publicité, si l'on
peut s'exprimer ainsi, Si bruyante, que les foules,
attristées au spectacle des faiblesses d'en haut, retrou-
vaient leur foi et leur piété aux pieds des Saints qui
venaient à elles avec la marque évidente de leur
mission divine.
Maintenant que, par la bonté de Dieu, la Papaute
est arrivée à un degré de puissance morale auquel
4 INTRODUCTION
elle n'était jamais parvenue, les tidèles n'ont plus
besoin d'aller chercher d’autres lumieres que celles
que leur impose sa forte hiérarchie. La barque de
Pierre est guidée d’une main sure, nous pouvons nous
laisser conduire par elle sans crainte, le gouvernail ne
deviera pas et la nourriture ne nous manquera pas
pour le voyage qui doit nous mener au ciel. (1)
L'un des pays les plus en danger au point de vue
de la foi aux treizième et quatorzième siècles, était
PAllemagne impériale. Une succession empereurs
sans serupules avaient détruit à plaisir le prestige de
l'Église. C'est là cependant, qu’une floraison de la
plus pure mystique surgit comme un admirable jardin
céleste, où le Seigneur aimait à cultiver les fleurs les
plus merveilleuses.
Ce Jardin céleste, c’étaient les ordres de Saint.
François et de Saint Dominique. Mais alors que les
Franciscains se multipliaient en Allemagne, les femmes
accouraient surtout vers les Dominicains. La cause
premiere était peut-ôtre la quantité d'associations reli-
gieuses de femmes qui, en Allemagne, sous le nom
de béguines, suivaient la regle de Saint Augustin.
La règle Dominicaine étant la règle de Saint Augustin
plus austère, il était tout naturel que les béguines
ladoptassent de préférence à celle de Saint François.
A) D'ailleurs le miracle existe toujours. Lourdes est 1, à Hui
seul, pour imposer silence, au téméraire qui affirmerait qu'on ne
ne peut plus en voir. Et Lourdes n’est pas lunique endroit
de la terre où le miraele est en quelque sorte permanent,
Combien on pourrait citer de noms, de s<anctuaires et de
haumaturges !
INTRODUCTION 5
Peut-être aussi convenait-elle davantage à l’esprit
allemand. Quoiqu'il en soit, le nombre de couvents
de Dominicaines était considérable.
« L'ordre de Saint Dominique dit Preger (1) comptait
déjà 174 couvents en Allemagne, au commencement
du XIV siècle. Dans la province de Teutonie qui
comprenait l’Oberland et le pays du Rhin jusque
Cologne, et dans la province de Saxe, le nombre
de monastères de femmes était de 7 à 1 pour les
monastères d'hommes; Preger, dit que l’ordre des
. franciscains croissait avec la même rapidité, mais les
monastères de femmes v étaient moins nombreux. »
_« Dans le monde entier écrivait Félix Fabri au
XVe siècle, il n’y à aucun pays où les couvents de
femmes et les béguinages soient plus nombreux qu’en
Souabe, dans un petit espace de dix lieues autour
d’Esslingen et les vierges de Souabe ne remplissent pas
seulement les couvents de leurs pays, mais elles se
rendent aimables et utiles dans tous les autres cou-
vents, à cause de l’excellente assiette de leur nature. »
Un foyer d’ascétisme et de vie mystique allait donc,
par les desseins de Dieu, contrebalancer l'influence
néfaste des empereurs dévoyés qui menacçait d’entrainer
l'Allemagne dans le schisme et l’hérésie où elle devait
tomber plus tard.
« La mystique chrétienne dit Greith (2) avant d’entrer .
dans le domaine de la science et de former un
système complet d'enseignement, avait été exercée et
(4) Preger. Geschichte der deuch. Myst. Introduction.
(2) Greith. Die deutsche Myst, 4 Buch. p. 290.
6 INTRODUCTION
soigneusement cultivée dans plusieurs couvents domi-
nicains. (1) Non seulement les hommes les plus
éminents vinrent en masse au nouvel ordre pour Yÿ
servir Dieu et les âmes, mais les vierges de ce
temps furent également remplies de la plus haute
connaissance de l'amour divin. L’enthousiasme qui
animait les âmes religieuses et même celles des
laïques pour la contemplation est constatée par le
frère Thomas de Catempré, de Brabant, en ces termes :
« Nous avons vu beaucoup de nobles et illustres
vierges, filles de princes, de comtes, de barons, femmes
et veuves de tous états, se donnant à notre ordre,
renonçant à père, mère, à toutes les gloires et Îles
joies de ce monde pour le fiancé céleste, le tils de
Dieu, pour lui consacrer leur vie dans une pauvreté
volontaire, une dure pénitence et une obéissance
absolue.
« Une fois entrées dans la vie religieuse, ces pieuses
femmes y trouvèrent tout ce qui pouvait développer
et former leurs dispositions (à la vie intérieure), vie
enfermée, éloignée de toute distraction, rassemblant
en elle-même toutes ses forces en un solide faisceau,
se trempant d’une energie persévérante dans une
discipline résultant de longues années d'expérience.
. (4) Cette floraison mystique n'existait pas chez les seuls
dominicains. Les Bénédictins eurent la leur. Les clarisses de
Wittichen, celles de Guatenberg à Nuremberg, d'autres encore,
virent se renouveler parmi elles les merveilles de Tüss et
d'Unterlinden. Le soin qu'on avait dans les eloîtres domini-
cains de conserver une chronique exacte des faits qui s’y
passaient, était omis en beaucoup de communautés appartenant
aux autres ordres,
INTRODUCTION 7
En épurant la vie de beaucoup de nécessités exté-
rieures, on leur épargnait quantité de luttes inutiles
et, par un ensemble de pieux exercices, organisées
avec zèle et intelligence, on facilitait à l’âme le
détachement de tous les biens qui, jusque là, avaient
arrêté son essor. » | |
Ainsi se propageait le mouvement qui entrainait la
foule croyante vers la claustration et la penitence,
Pexcès des désordres qui souillaient le monde chrétien
produisant une réaction violente vers un ideal plus
pur. L'instinct, la soif aveugle des foules vers une
penitence purificatrice, nécessaire, non seulement rein-
plissait les cloîtres, mais faisait surgir de tous côtes
des associations dont le but était l’expiation. Si parmi
ces associations, beaucoup, en poussant à l’outrance
la pratique de leur théorie, tombèrent en de lamen-
tables excès, elles n’en sont pas moins une preuve
frappante de la pensée dominante qui remuait les
esprits et agitait les masses. |
Mais si l’ascèse mal comprise, se changeait en
corruption au dehors, dans l’intérieur des couvents
elle opérait un bien indéniable, elle creait - une
atmosphére d'amour divin qui faisait fleurir la vertu,
réchauffait la piéte, ranimait l’ardeur de la souffrance
et du renoncement. |
Les merveilles que nous lisons des couvents de Tôss,
d'Unterlinden, d’Adelhausen, de Sant Katarinenthal,
d'Engelthal, de Marie Medingen, de Wittichen, débor-
daient des cloîtres dans le monde, allant partout
réveiller la foi et, remettre en honneur les principes
de la morale évangélique.
8 INTRODUCTION
Nous voyons se former alors une association qui,
sous le nom dd’ « Amis de Dieu, » va rechercher
partout les âmes assoiflées d'idéal divin. On trouve
des amis de Dieu dans toute l'Allemagne, dans les
couvents comme dans le monde. Le groupe mystique
dont nous allons essayer d’esquisser la physionomie
appartient à cette élite. Il est comme le type, la
synthèse de la société chrétienne de lépoque et,
en etudiant sa vie et ses idees, nous aurons un
tableau en raccourci de ce que fût, du côté intime
du cœur et de Pme, cette sainteté allemande dont
nous ne connaissons que très inparfaitement la phy-
_ Sionomie.
Il est hautement intéressant de suivre ce inouve-
ment de foi au milieu des évènements qui troublèrent
le monde chrétien, au commencement du XIVe siècle.
On comprendra mieux son rôle providentiel et peut-
être trouvera-t-on là, l'explication de cette tidélité à
la religion catholique, d’un peuple tellement entrainé
vers le schisme que, cent ans plus tard, il y suc-
combra. 0
L'Empire romain, cet admirable rève de Charlemagne,
avait, depuis longtemps, oublié sa noble origine. Les
Empereurs, que les Papes couronnaient depuis les
derniers siècles, devenaient aussitôt d’ingrats parjures,
des persecuteurs acharnés de cette Église à laquelle
ils devaient leur pouvoir.
L’idee première, créatrice de l’Empire romain, avait
disparu et toute l’ambition des empereurs, depuis
le pertide Barberousse, tendait uniquement à secouer
le dernier lien attachant encore l'empire à la Papauté.
INTRODUETION 9
Les empereurs n'étaient pas les seuls à adopter cette
triste politique. Les électeurs de l'empire en étaient
arrivés également à admettre que le Pape ne devait
pas s’immiscer dans leurs affaires, ni contrôler leurs
droits et leurs vôtes. Si la majorité des electeurs,
en tant qu'Évèques, n'eût éte forcée de garder une
certaine soumission au Saint-Siège, on se serait vite
passé de la consécration papale. Rodolphe de Habsbourg
interrompit la série des empereurs meécréants. Mais,
après lui, lPambition et l'intérêt personnel eurent bien
vite repris leur ancienne place dans le bagage impérial,
Lorsque l’election, très discutable, de Louis de
Bavière à l’Empire, vint donner naissance à la nouvelle
lutte qui allait s'ouvrir avec le Saint-Siège, Pexil des
Papes à Avignon, donnait aux successeurs de Pierre
une inferiorité morale dont on connait les suites dé-
sastreuses, mais qui fut surtout sensible en Allemagne.
Pour les Allemands, le Pape à Avignon, français
de race, habitant une terre française, protégé par le
roi de France, perdait son prestige de pasteur uni-
versel pour n'être plus qu’une puissance de parti.
L'adversaire de Louis de Baviere, le pape Jean XXII,
qu'on à calomnië avec tant d’acharnement, fut un
“grand Pape dans le gouvernement de l'Église. En
politique il eût le tort de faire trop de sacritices à
sa patrie personnelle. -
On sait que Louis de Bavière, élu empereur en
1314 à Francfort, par une fraction des électeurs, se
vit aussitôt opposer un rival par l'autre fraction. Ce
rival était Frédéric d'Autriche: tils de lPempereur
Albert I. La guerre civile s’ensuivit. Après plusieurs
40 INTRODUCTION
alternatives de succès et de revers, Louis fit pri-
sonnier son compétiteur. Frédéric, au bout de trois
ans de détention, pour obtenir sa liberte, renonça
à ses droits à l'Empire. Louis aurait pu facilement
recevoir du Pape l'approbation de son élection, s’il en
avait eu la bonne volonté. Il n’en fit rien.
Dés le commencement de son règne, le jeune
empereur prit une attitude nettement hostile au Pape.
Il semble bien qu’il revenait de plein gré aux errements
de Barberousse et essayait de profiter des circon-
stances pour mettre l'Empire hors de la tutelle papale.
En Italie, il fomentait des troubles et des révoltes
dans les villes soumises au Saint-Siège. Appuyant
avec une hardiesse insolente la rébellion ouverte
des Visconti, il soutenait les autres villes gagnées
au parti des rebelles et ses agents, travaillaient sans
se cacher, la ville de Rome où les mécontents
augmentaient chaque jour. L’inutilité des efforts de
leurs envoyés à Avignon pour ramener les Souverains
Pontifes, détruisait l’union des fidèles romains et les
Gibelins trouvaient un terrain préparé pour linsur-
rection.
Autour de Louis, le soutenant, l’excitant, l’enivrant
d'orgueil, se groupait tout un conseil d'hommes ambi-
tieux et sans foi, de moines en rupture d’obeissance
qui mettaient leurs grands talents, leur science, leur
habile -dialectique au service d'un Prince trop faible
pour résister à leur délétère influence, trop ambitieux
pour n’en pas profiter. |
Dans de telles conditions, la paix entre le Pape
et l'Empereur devenait impossible. Les Marsilius, les
Ce
INTRODUCTION 11
Michel de Ceésène, les Occam avaient bien trop d'in-
terêt à empêcher tout arrangement pacitique.
Le Pape, apres avoir vainement essaye d'arrêter
les agissements des Bavaroiïis en Italie, à bout d'efforts
pour maintenir la paix, lança linterdit contre le Prince
déloyal. Dès lors la vie de Louis allait se poursuivre mise-
rablement dans le schisme, au milieu des vicissitudes
d’une lutte où il remporta plus de revers que de succés.
On comprend quelle perturbation devait amener dans
les esprits une si longue scission avec l'Église, mere
et maitresse des âmes et de la doctrine, et quelle
anxiété s’éveillait dans les cœurs.
Les pays excommuniés, en se soumettant à l'interdit,
se voyaient, par le fait même, prives de tout oflice
public, des sacrements, des çonsolations de la vie
religieuse, ils devaient fuir les auteurs des crimes
qu'ils expiaient avec eux. Les Églises fermées, les
cloches muettes, Pabsence des cérémonies religieuses
donnaient aux villes un cachet de deuil et de terreur:
Mais Louis et ses légistes declaraient bien haut
que le Pape n'avait pas le droit de lexcommunier
et menaçait de l’exil, de la prison, de peines plus
sevères encore, les prêtres et les fidèles obéissants
à la voix du chef de l'Église. Les habiles rhétoriciens
du conseil du Bavarois faisaient montre de distinc-
tions subtiles. En d'inépuisables discours, en des pages
innombrables, ils étalaient des sophismes trompeurs
que les peuples acceptaient de confiance.
Entre les deux voies à prendre cependant, devait
nécessairement se creuser une scission. Üne partie du
clergé séculier quitta l’Empire, préférant l'exil à la
12 | INTRODUCTION
désobéissance. Dans les monastères, a division fut
plus profonde encore. D'un côté les chefs d'ordre,
les supérieurs généraux, commençaux habituels de Ta
Curie lançaient défenses, monitions et menaces pour
forcer les religieux à garder Pinterdit; de Pautre
Pesprit national, l'influence de l'Empereur, des Évèques,
presque tous réfractaires, provoquait la résistance
aux ordres du Saint-Siège.
Cest au milieu de cette profonde division que la
plus pure vie mystique continuait à S’épanouir et
Peétat de l’àme allemande d'alors, presque schisma-
tique d’une part, profondément contemplative de Pautre,
offre un sujet d'études aussi étrange qu'interessant.
À ce point de vue seul nous entreprenons cette
étude. Nous n'avons pas la prétention de juger et d’ana-
lyser les faits surprenants et merveilleux que nous allons
rencontrer, au point de vue doctrinal ou scientitique.
Nous remarquerons simplement qu'ils furent cependant
toujours accompagnées de Ja sainteté de la vie, de la
penitence et de Phumilité.
I ne faut pas oublier, que Dieu dans sa bonté,
« Se fait tout à tous. » Aux âmes simples, naïves,
croyantes de ces temps lointains où le scepticisme
était inconnu, le Seigneur parlait avec familiarité,
montrait sa puissance et sa tendresse, sans crainte
de rencontrer l’offense du doute. Nous n'avons plus
cette aimable simplicité, c’est pourquoi nous nous
étonnons quand on nous la montre dans sa verdeur
de jeunesse, franche et candide. (1)
(1) Malgré l’évolution des idées et des mœurs, les faits merveil-
ANTRODUCTION 15
Un groupe s'offrait à nous, formant comme un
bouquet de choix au milieu de cette floraison touffue
d’âmes mystiques. Ce sont trois parentes : Christine
et Marguerite Ebner, Adélaïde Langmann et leurs
amis spirituels, le prêtre Henri de Nordlingen cet:
Ulrich ITT, abbe de Keisheñm. Ce groupe, que lPamour,
de Dieu lie étroitement, résume en lui, pour ainsi
dire, la foi allemande de cette époque, avec la naïve
simplicité des mœurs familières du moyen-àge.
Jesus, dans un entretien extatique avec Christine
lui disait gracieusement : « Ton àme est une harpe
dont je tire les plus délicieux accords. » |
Ainsi Dieu forme, avec ses âmes privilégiées cette
symphonie ravissante qui monte de la terre au ciel,
chant d'hommage et dexpiation qui arrête le bras
vengeur de la Justice suprême. Dans le plan divin,
cette melodie est nécessaire ; c’est la louange que la
terre doit au Très Haut.
Mais quand les hommes ingrats oublient cette louange,
la justice divine les abandonne à eux-mêmes. La belle
harmonie de l'Allemagne moyenageuse à fait place à la
cacophonie navrante de la religion du libre examen, et
ce n’est pas en elle que fleurit la pure mystique.
leux n'ont cessé de se produire à travers les siècles jusqu’à nos
jours. Les annales de tous les ordres religieux sont là pour le
prouver. Citons Sainte Thérèse, Marie d’Agréda, Sainte Véronique,
Giuliani, la stigmatisée du Tyrol, Marie Moerl et combien d’autres
encore jusqu’à nos contemporains ?
CHAPITRE I
La Souabe Monastique. — Le Petit Livre de la grâce.
Les origines du Couvent d'Engelthal.
Les écrivains d'Allemagne qui se sont occupés de
son histoire mystique aux treizième et quatorzième
siècles, ont surtout étudié les monastères de l’Ober-
land, des pays du Rhin et de Suisse, qui ont laissé
de nombreux documents sur les merveilles dont leurs
-murs ont été témoins. D'autres parties du Saint
Empire, cependant, n'étaient pas moins favorisées.
La Souabe et la Franconie entre autres, étaient peu-
plées de couvents où la vje mystique, la science
mystique, les manifestations surnaturelles, se rencon-
traient avec la même intensité qu’aux bords du Rhin
et aux pieds des Alpes. |
Citons les monastères CGisterciens de Keisheim non
loin de Donauworth (1), de Heilsbronn, près de
Nuremberg (2). Les cisterciennes de Hefta près Eis-
(4) Keisheim eut pour prieur, puis pour abbé Ulrich 1]
Niblung, l’ami spirituel et mystique de Marguerite Ebner et
d’Adelaïide Langmann.
- (2) Les écrits mystiques du moine anonyme de Heilsbronn
sont célèbres. On connaît de lui des sermons, des allégories
et beaucoup de poésies.
16 © CHAPITRE 1
leben (1). Le couvent franciscain de Regensbourg,
centre brillant de science mystique et de sainte lit-
térature (2), les Dominicaines de Katarinenthal (3),
les Dominicains d’Erfurt, parmi lesquels se pres-
sent les hommes éminents (4). Il serait trop long de
nommer tous ces couvents, formant au centre de
l'Allemagne comme une pépinière florissante, animée
de la plus pure, de la plus intensive vie mo-
nastique. |
Si les couvents d'hommes étaient autant de foyers
de sainteté, de science, de zèle pour les âmes, de
travail et de dévouement, les monastères de femmes,
dans leur calme apparent et la solitude de leur
claustration, menaient une vie toute aussi active dans
une autre direction. La contemplation y élevait les
âmes dans les hauteurs surnaturelles, et, en retour,
les grâces miraculeuses divines y pleuvaient au point
que Christine Ebner, parlant dans son « petit livre
de la grâce » d'une sœur morte, dit naïvement : «C'était
(4) Hefta était une pépinière de mystiques. Gilons seulement
Mechtilde de Magdebourg, Gertrude et Mechtilde de Hackeborn
et celle qu’on nomma « la grande Gertrude », à cause de ses
révélations.
(2) Parmi les moines les plus célèbres de Regensbourg on
cite David d’Augsbourg, dont les enseignements mystiques firent
école ; le frère Berthold, le frère Gerhart qui écrivit plusieurs
ouvrages de haute science théologique ; le poëête Lomprecht,
auteur de « la fille de Sion », etc.
(3) L'une des religieuses, Anna de Rousweg était disciple
de Maître Eckhart.
(4) Les plus connus de ces maitres furent : Giseler de Slatheim,
Helwin von Germar, le jeune Eckhart, Hermann von der
Loveia, etc.
CHAPITRE I 17
la seule de notre couvent qui n'eut jamais d'extases
et cependant c'était une très sainte sœur. » (1).
La science et l'étude, dit Preger (2) se cultivaient
assidèment dans les couvents de femmes. La plupart
de ces couvents tenaient des écoles excellentes et
beaucoup de religieuses, non seulement. parlaient
le latin, mais l’écrivaient avec facilité et élégance.
Catherine de Gebweiler qui correspondait avec Ven-
turini écrivait d’une plume exercée la vie des sœurs
d'Unterlinden, mortes avant elle. Elisabeth Stagel tra-
duisit plusieurs ouvrages latins. Une sœur de la famille
de Klingenberg, du couvent de Tôss, composa plusieurs
« bons livres allemands » pour l'usage de la commu-
nauté. On y cultivait également les arts, surtout
ceux qui pouvaient contribuer à rehausser le culte,
a décorer les sanctuaires. La veuve d’un chevalier
de Hohenfels, de Souabe, prit le voile avec ses trois
filles au monastère d’Oetenbach. L’une de ces filles
enluminait et écrivait, la seconde était experte en
peinture, la troisième maniait avec talent la soie et
la laine et exécutait de belles broderies. Dans tous
ces couvents on trouvait une salle réservée aux
sœurs qui écrivaient. Elles travaillaient au profit du
couvent et pouvaient gagner annuellement jusqu’à dix
marks. Le rouet occupait les autres. Pendant ces divers
labeursles sœurs demeuraient sans cesse absorbées dans
(4) Il est à. remarquer que ces monastères, si pleins de sève
religieuse et de sainteté, appartenaient surtout aux ordres de
Saint-François et Saint-Dominique.
(2; Preger. Myst. lib. déjà cité. Tome IT, p. 254.
18 CHAPITRE I
un colloque intérieur avec Jésus et toutes s’efforçaient
de pratiquer à l’envi le renoncement le plus complet
a elles-mêmes, par lPexercice de la pénitence. Le but
de Ja mystique : le détachement de toute affection
naturelle, était l’objet du désir ardent de ces saintes
moniales, .elles rivalisaient entre elles de zèle dans
la mortification et les pénitences.
Il est dit d’une sur que, pendant cinquante ans
qu’elle passa au couvent, elle n’alla qu’une fois au
parloir. Une autre avait rendu son dos plus dur qu’une
planche à force de se flageller. Les chroniques et les
autobiographies sont riches en aveux de supplices
inventés par amour de la peénitence.
C’est à ce monde à la fois ardent et pacifique
qu'appartenait Christine et Marguerite Ebner et leur
cousine Adélaïde Langmann.
Christine et Adélaïde vécurent au couvent d’En-
gelthal, non loin de Nüremberg et sur le territoire
de cette ville. Marguerite fut moniale au monastère
de Maria Medingen. Toutes trois, de caractères très
différents étaient unies par les mêmes mobiles : foi
profonde, amour impétueux, soif ardente de la souf-
france. Christine est vive, énergique, d'intelligence
très cultivée ; son naturel, emporté, orgueilleux se
réveille sans cesse et l’oblige à de violents combats
qu’elle n’abandonne qu'après la victoire complète.
Adélaïde est une rêveuse pleine d'imagination, vraie
fille de Germanie, au cœur tendre mais courageux et
ferme. Son esprit s'élève aux plus hautes spéculations
mystiques, son humilité en est le contrepoids. Mar-
guerite est une grande compatiente, son cœur est
CHAPITRE I 19
. toute tendresse, son âme toute résignation et amour.
Sa consolation est d'aimer ; elle aime et elle expie.
Les couvents de Medingen et d’Engelthal, tous deux
appartenant à l’ordre Dominicain, ne paraissent pas
avoir été remplis également de la ferveur mystique .
surnaturelle.
= Tandis que nous ne voyons, à Medingen que deux
extatiques ; Marguerite Ebner et son amie Elisabeth
Schepach, à Engelthal, ainsi que le constate Christine
elle-même, les exceptions sont les religieuses qui
n'ont ni ravissement, ni révélation.
La communauté d'Engelthal est certainement aussi
extraordinairement favorisée que celles de Tôss ou
d’Unterlinden et nous devons nous y arrêter un instant
pour avoir une idée de ce qu’étaient ces cloîtres mys-
tiques et quelle vie on y menait.
C'est Christine Ebner elle-même qui nous fait con-
naître Engelthal, dont elle a écrit Les origines et
noté les faits merveilleux dans un livre qu'elle intitule
« le Petit livre de la Grâce. » (1)
Le couvent d’Engelthal fut l’un des plus célebres
de la Souabe. Situé à six lieues de Nuremberg, il
dépendait du gouvernement impérial. Ce coin d’Alle-
magne était rempli de monastère; : le plus proche
d’Engelthal, à une lieue et demie seulement, c'était
la riche abbaye de Reicheneck. Mais Engelthal parait
surtout avoir eu des relations suivies avec l’abbaye
(4) Büchlein von der Genaden überlast. Ce livre, malgré
l'anonymat gardé par son auteur, est attribué à Christine Ebner
par tous ceux qui ont étudié les révélations de Christine et
l’histoire d'Engelthal.
920 CHAPITRE 1
de Keisheim, de l’ordre cistercien, distant de dix-neuf |
lieues, au nord. Le pays, autour d'Engelthal est encore
comme jadis, verdoyant et pittoresque. La Pegnitz y
coule en méandres gracieux à travers les vallées fertiles
et les côtes boisées. Beaucoup de chateaux surmon-
taient jadis les plateaux des collines escarpées, habites
par une noblesse puissante, gardant encore un fond
solide de religion, si l’on en juge par les nombreuses
et riches fondations pieuses, les relations affectueuses
des familles nobles avec les couvents et la quantité
de vocations qui en sortaient pour aller remplir les
cloîtres.
Engelthal fut toujours l'abri de nombreuses filles
de l'aristocratie féodale et bourgeoise et comme tel,
avait acquis une grande influence. Le puissant monas-
tère avait cependant eu de pénibles commencements.
« Au temps où le roi de Hongrie avait fiancé sa
sainte fille Elisabeth au Landgrave Louis de Hesse,
dit Christine dans son « Petit livre de la Grâce »,
ce monarque envoya la jeune enfant en grand honneur
a Nuremberg où devaient se faire les fiançailles (1).
Dés son arrivée, on lui donna une gouvernante (2)
qui s'appelait Alheit. Elle devait empêcher l'enfant
de pleurer quand il en avait envie, en lui jouant de
(1) Sainte Elisabeth, tille du roi André H de Hongrie, naquit
à Presbourg en 1207. Fiancée en 1214 au futur Landgrave de
Thuringe, Lous IV,elle fut amenée au château de Wartbourg
pour y être élevée. Son mariage n'eut lieu qu’en 1221. D’après
notre petit livre. les fiançailles eurent lieu à Nüremberg en 1214.
(2) Le texte du manuscrit, en allemand du 13e siècle porte
« rotterin ». Est-ce ratherin ? conseillère, surveillante ?
CHAPITRE I 91
ia harpe. Cette femme (nous) disait que la princesse
avait alors sept ans.
« Les fiançailles étant célébrées, on emmena la
jeune Elisabeth en Thuringe, mais Alheit ne voulut
pas Fly suivre, car elle avait résolu de consacrer
désormais sa vie au Dieu très digne d'amour. Gette
femme était une grande pénitente et aimait Dieu de
tout son cœur. Elle habitait une maison à Nüremberg
et jouissait d’une grande considération. A cause
de l’emploi qu'elle avait eu, elle était connue au
loin. Il s'était formé dans la ville une petite asso-
ciation de béguines. (1) Ün jour on y prêcha combien
notre Seigneur aimait et récompensait la pureté et
l’obéissance volontaire. Ces béguines vinrent à Alheïit
Ja gouvernante et la supplièrent avec de grandes ins-
tances de les prendre chez elle et de consentir
à devenir leur supérieure afin de gagner, sous sa
direction, la récompense céleste, car elles n'étaient
pas assez riches pour pouvoir fonder un couvent.
Cette sainte prière fut acceptée avec simplicité. Les
béguines vinrent en la maison d’Alheit et mirent à
ses pieds tout ce qu’elles possédaient.
« Ainsi commença leur vie religieuse. Leur supé-
rieure les dirigea de son mieux, très fidèlement
comme si toutes étaient ses enfants. Elle veilla à
ce que rien, en elles, ne fut soustrait à Dieu. Leur
(4) D’après Würfel et Waldon (historische, genealogische und
diplomatische nachrichten zur Nurinb. Stadtgeschichte 11, 723)
des béguines s’établirent à Nuremberg en 1280, dans le voisi-
nage de Rosenbader. Frédéric Ebner bâtit une demeure en
cet endroit. Il ne paraît pas que ce fussent les béguines d’Alheit.
99 CHAPITRE I
vie était si sainte, leurs paroles si douces, tout en
elles était si parfait, que tous ceux qui les visitaient
s'en retournaient sanctifiés. Leur réputation se ré-
* pandit dans le pays et même bien au delà. Les
seigneurs venaient les trouver pour demander leur
bénédiction; les pélerins accouraient aussi selon
qu’ils le pouvaient. Les femmes pieuses imploraient
d'elles les conseils de direction, la manière la
meilleure de se confesser et d'aimer Dieu. Ces
béguines demeuraient dans la paroisse de Saint
Laurent. Elles obéissaient à son curé comme à leur
pasteur. (1)
« Elles élirent une sous-prieure au cœur ardent
qui était cousine de frère Otto de Schwabach (2)
laquelle les éclairait en toutes choses comme. une
étoile. Gette femme avait alors trente ans et pas
plus. Les sœurs arrangèrent leur temps comme elles
le pouvaient et le savaient. À Complies eîles allaient
trouver leur supérieure et lui demandaient ce qu’elles
devaient faire le jour suivant, et elles le faisaient
de tout cœur. Lorsqu’elles se mettaient à table, la
supérieure les présidait. Après avoir un peu mangé
on leur faisait une lecture en allemand. Il était
rare qu'il n’y en eût pas alors quelqu’une qui tombât
en extase, gisant comme morte, car elles étaient
vraiment mortes devant Dieu. Elles recevaient ces
(4) Saint Laurent à Nüremberg. En 1235 cette église était
encore attachée à Fürth comme chapellenie.
(2) Schwabach en Franconie, au S. E. de Nüremberg. La
cousine de cet Otto de Schwabach s'appelait Gertrude. (Note
de Schrüder.) |
CHAPITRE I DE
grâces soit dans leur travail, soit dans la prière où
quand elles entendaient la douce parole de Dieu,
prononcée par l’une d'elles non encore ravie.
« Lorsque le-peuple connût la sainte vie de ces
fenimes, il leur apporta tout ce dont elles avaient
besoin. La Reine de Bohême, la dame Cunégonde (1) leur
envoya plusieurs joyaux que nous possédons encore.
« Les béguines reçurent un jour un frère qui
s'appelait Hermann. Cet homme les servit pendant
quelque temps. Il était leur valet et ce qu’on vou-
lait donner à cette sainte compagnie, même en pays
lointain, il allait le chercher à pied.
«. Après qu’elles furent ainsi demeurées quelque
temps à Nüremberg, (je ne sais combien de temps}
vers cette époque Dieu permit que le Pape excom-
muniât l’empereur Frédéric (2). La supérieure dit à
sa communauté : Nous ne pouvons plus rester da-
vantage ici, je vais aller trouver le seigneur de
Kônigstein (3) pour lui demander de bien vouloir
nous recueillir. Récitez plusieurs fois le psaume 50
(4) Cunégonde, épouse de Wenceslas Ier, roi de Bohème,
mourut en 1248.
(2) L'empereur Frédéric Il fut excommunié par le Pape
Grégoire IX, le 29 septembre 1227. Cette excommunication
fut renouvelée le Dimanche des Rameaux de l'an 1239. Il
s’agit ici probablement de la seconde excommunication.
(3) Ulrich de Kônigstein, nommé dans le document : « Mi-
nisterialis imperii » provenait d’une ancienne famille de che-
valiers. Il donna en 1245, le couvent d'Engelthal avec ses
propriétés au village de Schweinach, et ses trois fermes d’'En-
gelthaldorf, aux sœurs, avec le consentement de sa femme
Adélaïde de Hochstäd et de sa fille Elisabeth, mariée à Walter
de Klingensburg. (Note de Schrüder.)
94 CHAPITRE I
qui commence par : Miserere mei, Deus, jusqu’à ce
que je revienne.
« La demande fut bien accueillie et le sire de Kô-
nigstein mit ces saintes femmes dans une de ses
métairies pour qu'elles y demeurassent. Aïnsi agit le
Seigneur, comme il épure l'or dans la fournaise.
« Les sœurs avaient de grands travaux à faire. Elles
étaient obligées de couper elles-mêmes leur blé, de
laver, de cuire, d'exécuter toutes les œuvres serviles.
Elles bâtirent une chapelle en lhonneur de Saint Lau-
rent et habitaient la métairie depuis quatre ans lorsque
survinrent les grandes ténébres. (1)
« Ün enfant en tombant dans la cour de la métairie se
blessa grièvement. C'était le tils unique du seigneur de
Kônigstein et il s'appelait Ulrich. Les sœurs portèrent
l'enfant chez elles et le soignèrent jusqu’à ce qu’il
mourut. La douleur des parents fut très grande, et aussi
celle du couvent, car le seigneur n'avait qu’une fille.
« Un jour de Pâques, le sire de Kônigstein dit à la
supérieure : Viens à Schweinach, tu y auras ta demeure;
je veux te donner une chapelle et des prairies et des
bois, afin que vous viviez bien. Et ce bon seigneur
offrait tout cela les mains tendues vers le Saint-Esprit
et la Sainte Vierge Marie.
« Dans ce même temps vinrent sept abbés de l’ordre
gris (2). Ils prièrent très instamment ces saintes filles
(1) Ces grandes ténèbres sont mentionnées dans la chronique
Sampetrinam, dans Hermanus Alathensis et dans les annales
Seldentalendes Elles eurent lieu le 6 octobre 1241 probablement.
(2) L'ordre gris, l’ordre des cisterciens. Le seigneur de Kônig-
tein s’oceupait comme on le voit, des moindres détails concernant
tO
Ce
CHAPITRE I
de se donner à leur ordre jugeant qu’elles y feraient
grand bien ; mais le sire de Kônigstein dit qu’il ne pou-
vait y consentir parce qu’il voulait que les sœurs
gardassent des habits de dames de qualité.
. & Il y avait un riche pasteur à Vilseck (1) qui s’appe-
lait Ülschalk. Pendant de nombreuses années, il avait
été un grand pécheur. En commençant à mener une vie
plus sainte, il pria les Sœurs de vouloir bien le recevoir,
car il désirait être leur chapelain et se dévouer à elles.
Ce prètre devint un très saint homme. Il composait des
poèmes qu’on chantait. Notre Seigneur opéra de grandes
merveilles par lui, surtout à sa mort. Il fut quatre jours
sans boire ni manger. C’est lui qui bâtit l'Église du
couvent telle qu’elle existe encore, mais elle n’était pas
voûtée. Il y mit deux autels : l’un en l’honneur de
Notre-Dame et l’autre dédié à Saint Jean-Baptiste.
Je vais conter comment nous est venu le troisième
autel :
« Il y avait en ce temps un noble seigneur au château
de Schonberg (2). Il était si malade que personne n’osait
espérer sa guérison. Pendant la nuit, Notre Seigneur lui
apparut dans une si grande lumière, que sa chambre
était éclairée comme en plein jour. Sa femme, voyant
cette lumière, crut le château en feu et accourut près
de son mari. Comme elle entrait dans la salle, elle en-
les sœurs. Les clarisses et les dominicaines étant vêtues très pau-
vrement, il paraît avoir craint que ses protégées ne suivissent
leur exemple.
(1) Vilseck, ville du haut Palatinat Bavaroïs, au Nord Ouest
d’Amberg.
(2) Schonberg, dans la Franconie centrale au Sud-Est de Lauf.
26 CHAPITRE 1
tendit très bien la réponse que faisait le malade à là
divine apparition. |
« Oui seigneur, disait-il, je le ferai volontiers. » Quand
il revint à lui, la dame lui demanda avec qui il avait
parlé. — « Notre Seigneur, répondit-il, est venu lui-
même, il m'a commandé de faire élever un autel à sa
servante Catherine à Engelthal et de l’enrichir de mes
bois d'Esbach et de la ferme de Teufelbach (1). Et je
t’annonce, m'a dit Jésus, que tu guériras et que tu ne
mourras pas encore ; chère femme, conclut le malade,
fais moi porter de suite vers les frères prêcheurs, au
frère Conrad de Egstel qui est maintenant leur supé-
rieur ; qu’il fasse jour ou nuit, je veux lui annoncer
sans retard cette nouvelle. » (2)
« Le sire fit ainsi, il conta au frère Conrad tout ce
que notre Seigneur lui avait dit : « Seigneur s’écria-t-il,
mon cœur est plein de reconnaissance envers vous, je
veux vous donner tout ce que Je possède ! » Mais le
prudent religieux larrêta. « Vous ne pouvez pas faire
cela, sire, lui-dit-il, vous avez des amis pauvres qui en
ont grand besoin. » Tout ce que put dire le frère fut
inutile, ce noble seigneur donna au couvent tout ce
qu'il avait dans le pays. A la consécration de lautel, il
vint une grande foule de monde. Ce généreux bienfai-
teur s'appelait le baron‘de Himmelsdortf et les Koler sont
ses descendants. (3) « Le sire de Kônigstein de
(1) 11 existe en Franconie plusieurs endroits du nom d'Esbach.
(2) L'histoire que conte ici la narratrice paraïl être anticipée
sur les évènements, car on vient de voir, immédiatement avant,
que les sœurs n’appartenaient encore à aucun ordre déterminé.
(3) Les Koler furent une des grandes familles de Nuremberg.
CHAPITRE I 97
cette occasion pour faire savoir par cris et paroles que
ce monastère devait désormais s'appeler Engelthal et
non Schweinach comme le village. »
« En ce temps là vivait un chevalier teutonique qui
s'appelait Conrad de Lauffenholz (4) il était « Marschall »
en Prusse. C'était un homme sage, très honoré dans
son ordre. En apprenant la grande sainteté des habi-
tants du nouveau couvent et leur réputation, il se sentit
enflammé d'amour divin en son cœur et il dit à ses supé-
rieurs : Il vient de m'être conté que mon ami Kônigstein
a fondé un couvent habite par de très saintes nonnes.
J’y ai là surtout une tante par laquelle Dieu opère des
miracles. Nuit et jour je ne cesse de penser à elle et je
donnerai volontiers mon honneur pour pouvoir aller
passer quelque temps auprès d'elle afin de goûter ce
délicieux recueillement, mais je ne puis le faire. »
Ce chevalier priait beaucoup pour obtenir la permission
de venir à Engelthal, mais tout semblait conspirer
contre ce désir. Enfin il put visiter la sainte commu-
nauté. |
« Les prêcheurs (2) le reçurent avec grand honneur
et lui dire qu’il avait bien fait de venir le Dimanche des
Rameaux, afin que la communauté puisse lui faire le
même honneur qu’au Sauveur. Les sœurs avaient
Ils possédaient par droit d’héritage la dignité de forestiers impé:-
riaux. (Schrôüder )
(4) Voigt, (codex des noms des membres de l’ordre teutonique),
n’a pas trouvé ce nom dans la liste. 11 existe cependant une famille
Lauffenholz.
(2) Comme nous le verrons, ce récit est également anticipé. Il
s’agit probablement du Dominicain dirigeant les sœurs d’Engelthal,
après leur incorporation à l’ordre.
28 CHAPITRE I
grande joie de recevoir un si noble personnage, :
Elles le prièrent de tenir le grand chapitre, ce qu'il
refusa.
« Ce bienheureux sire de Lauffenholz adopta une
tres sainte vie. (1) Tout ce qu'il faisait était si élevé, si
parfait, sa parole était si pénétrante de suavité, que les
plus savants Dominicains s’émerveillaient de voir un
homme aussi peu instruit parler de Dieu avec tant de
profondeur. Soit qu'il chevauchât pour aller voir les
seigneurs, Soit qu'il passat dans les villes, tous rece-
vaient de lui un si bon exemple, qu'ils devenaient beau-
coup plus favorables au couvent. Il adopta une vie très
dure, servant Dieu dans une grande piété et il devint
ainsi une lumière conductrice pour les cœurs de ses
contemporains. Notre Seigneur fit beaucoup de choses
par lui, malheureusement je ne les connais pas assez
(pour les écrire ici) car cela arriva avant mon temps.
« Comme ce seigneur allait à la messe, il passa devant
la brasserie où travaillait un frère qu’on appelait Henri
le brasseur. Ce frère collait les tonneaux. En aperce-
vant le chevalier il lui dit : « Très cher maître, je vou-
drais bien aussi aller à la messe, et je dois rester ici à
travailler ! » Le chevalier vit le frère entouré d’une
lumière plus belle que le soleil et il pensa que Dieu
voulait ainsi montrer l'estime qu’il faisait de son obeis-
sance, à laquelle le saint frère sacrifiait sa dévotion.
« Le bon chevalier s’affligeait de ce qu’on appelait
(4) Probablement le chevalier de Lauffenholz s'était établi à
proximité du couvent, où même dans une dépendance d’Engelthal
et y passa le reste de sa vie. Le récit de sa mort prouve clairement
qu’il était soigné et nourri par le couvent,
se
SZ
IPS,
van
(enr
yet
voi
iù à
Q'uût
Dieu
gbeis
on.
W (ait
gabli à
pgelhil
gremen!
CHAPITRE 1 29
les sœurs « nonnes ». Une voix divine lui dit : les
nonnes sont des soleils. (1)
« Toutes les faveurs que Dieu octroyait au sire de.
Lauffenho!z, il les contiait à sa tante, Adélaïde de Tro-
chenau. C’est elle qu’il envoya chercher lorsqu'il sentit
qu'il allait mourir : Celle-ci alla à la cuisine et dit à la
sœur chargée de soigner son neveu, qu’elle eût à préparer
‘de la viande, parce que le malade etait très faible. Cette
sœur se mit en colère et répondit brusquement : « A
quoi pensez-vous ? Voici bien des années qu'il ne mange
plus de viande! Elle obéit cependant, mais avec
mauvaise humeur, impatience et murmure. Notre Sei-
gneur dit à Adélaïde de Trochenau. — « Je me vengerai
sévèrement sur cette créature d’avoir maltraité mon
serviteur. Adélaïde se mit en prières. — « Cher Sei-
gneur, disait-elle, non, je t'en prie, ne la frappe pas !
Mais Dieu répondit : — « Tu ne feras pas fléchir ma
justice. » Elle, néanmoins, continuait de prier avec
ardeur. Quelque temps après, comme on se meltait à
table à midi, cette sœur converse vit que le réfectoire
était plein de diables auxquels il avait été donné pouvoir
sur elle, en punition de ce que, plusieurs fois, elle avait
été sans pitié pour le saint homme. La vengeance de
Dieu s’exerça sur elle. Elle eût une grande tentation de
suicide, tomba gravement malade et demeura en cet
état de désespérance jusqu’à sa mort.
« Pour le bon chevalier, il mourut saintement, avec.
une telle renommée, qu’on dût cacher ses obsèques de
peur d’une trop grande affluence de peuple.
(4) Get espèce de jeu de mots ne peut se traduire en français ;
le texte est celui-ci : Nünnen sind Sünnen.
30 CHAPITRE 1
« Nous avions un digne frère qui s'appelait Conrad le
cellerier. I sortit un jour après diner dans les champs
et eut un entretien avec Dieu. Il fut tellement ravi
hors de lui, qu'il resta plonge dans cette joie jusqu’au
Jendemain. -
« En ce. temps, elles (les sœurs) avaient appris à
chanter. Le fondateur pria la maîtresse d'amener ses
chanteuses à Reicheneck, atin d'y chanter la messe dans
la chapelle, au jour de la Pentecôte. Le fondateur
chanta avec les sœurs, toute la messe, et cependant, il
n'avait jamais appris une lettre. Il en fut si étonné qu’il
regardait cela comme un miracle et s’ecria : Ah! Ulrich
si je devais vivre longtemps, je ferai des merveilles avec
ta sainte communauté. (1)
« Lors du premier Avent qu’elles chantèrent selon
la règle de Pordre, elles avaient comme maîtresse de
chant une sœur qui s'appelait Hailrat, Elle était admira-
blement belle et chantait mieux que personne. Elle
enseignait avec plaisir et aimait beaucoup Notre Sei-
gneur. Cet amour se montrait dans sa vie et dans ses
œuvres. Le quatrième Dimanche de lAvent pendant
qu’on chantait Matines, au cinquième répons : Virgo
Israël, et au verset : In caritate perpetua, elle se mit
à chanter en allemand avec une voix d’une beauté
surhumaine. Toutes les sœurs crurent qu’elle avait
emprunté la voix d’un ange pour chanter. Ce verset
(allemand) disait : « Je t’ai aimé d’un amour éternel, je
(1) Le sire de Kôünigstein s'adresse ici à son fils, en souvenir
duquel il avait fondé et bâti Engelthal. Ce château de Reicheneck
était au Sud de Hersbrück. Ulrich de Kônigstein s'appelait : Schenk
de Reicheneck et Kônigstein.
CHAPITRE I | 31
t'ai attaché à moi par ma miséricorde. » Notre Seigneur
a dit ses paroles à la race humaine par la bouche du
prophète. Toute la sainte communauté se trouva si
transportée de ferveur, qu'elle en avait comme perdu
l'usage de ses sens. Plusieurs sœurs étaient tombées
ainsi que mortes et restèrent pamées jusqu’à ce que,
revenues à elles, toutes se mirent à chanter Matines
avec une grande piété.
« Vers cette époque, il arriva que les précheurs de
Regensbourg vinrent parcourir le pays. Elles (les sœurs)
leur demandèrent de vouloir bien les prendre sous
leur obéissance. Le supérieur porta leur prière aux
autres frères et sur leur conseil, elles se choisirent une
prieure au cœur brûlant : elle s'appelait Dimut de
Gailenhüsen. Cette sainte femme se levant sur ses pieds
partit pour Rome avec une sœur et un frère fai. (4) I y
(4) Dès les commencements de lordre fondé par Saint
Dominique, les couvents de femmes avaient été placés sous le
gouvernement des frères. La multiplication des couvents de
« précheressés » en absorbant ainsi une quantité de frères de
valeur, donna lieu à une crise qui dura presque tout un siècle
Les premiers maîtres généraux, tour à tour admirent le gouver-
nement des sœurs par des frères ou le supprimèrent. Jourdain de
Saxe, favorable aux sœurs, permit la direction masculine, tant
souhaitée des Dominicaines; son successeur Raymond de Penafort,
enleva cette direction avee une sévérité inexorable et obtint même
un bref de Grégoire IX, lui donnant raison en tout. Jean le Teu-
tonique qui remplaça Raymond, marcha dans la même voix, mais
lorsque Dimut de Gailernhüsen arriva auprès du Pape, non à
Rome, mais bien à Lyon, en 1248, elle se trouva jusle au moment
où le successeur de Grégoire IX, Innocent IV, moins sévère que
son prédécesseur, venait de faire fléchir la règle de Saint Raymond
et la volonté de Jean le Teutonique, en faveur des Dominicaines
du couvent de Saint Sixle, auquel il donna la règle dite de Saint
4
39 CHAPITRE I
avait un Prêcheur à la cour du Pape et quand il fut
assuré de la sainteté de Dimut et de sa ferme décision,
il porta au Pape tous les désirs de la jeune communauté
et obtint même plus qu’elle ne demandait. Le“Pape
contirma leurs privilèges et leurs lettres.
« Cette sainte communaute vivait très durement, elle
se mortifiait par de fortes disciplines avec des épines
et des balais. Les supérieurs de cet ordre (1) qui assis-
taient au chapitre dirent : Nous devrions amener“ici
toutes les sœurs des couvents du monde entier, tant est
grande la sainteté que nous v t'ouvons. »
Tel est le récit naïf et sincère de la fondation d’En-
gelthal, tout plein de traits pittoresques, de détails de
mœurs et de faits me-veilleux. Dès son origine, le cloi-
tre se montrait bien le lieu prédestiné où le parfum'du
ciel allait venir se mêler à l’odeur des vertus terrestres.
Christine va maintenant nous narrer ce qu’étaient ces
vertus et comment elles recevaient la suave abondance
des merveilles célestes.
Sixte, qui, probablemernit fut celle adoptée par les sœurs d'Engel-
thal, car elle devint la règle type de tous les monastères de sœurs
Dominicaines. (Voir pour toute cette querelle : Mortier, Hist. des
maitres génér. de l’ordre des fr. pr Paris, Picard, 1908.) Martini,
dans ses recherches sur l'hist de l’AIL ne cite pas Dimut parmi
les prieures d’'Engelthal
(4) Tout le « Petit livre de la Grâce », contient des faits ou des
allusions à une direction masculine des frères prêcheurs. Il est
probable, comme le dit Christine à propos de Dimut de Gailen-
hüsen, qu’elle obtint du Pape plus qu’elle n’avait demandé, et que
le monastère d’'Engelthal eût les mêmes privilèges que Saint
Sixte, du moins pendant quelque temps.
CHAPITRE II
Les nonnes d'Engelthal.
Les compagnes de Christine Ebner sont toutes si
séduisantes par le charme de leur vertu, de leur amour
de Dieu confiant, presqu’enfantin, la simplicité de leur
foi, acceptant comme chose naturelle les faits les plus
merveilleux, est si attrayante qu’on ne sait trop com-
ment faire un choix parmi toutes ces sœurs également
aimables. | |
[Il faudrait pouvoir citer dans son entier ce gracieux
« Petit livre de la Grâce. » Malheureusement notre
cadre est trop restreint pour l’y mettre au complet et
force nous est de ne grappiller que quelques fruits de cet
arbre du jardin de Dieu.
Voici la première maîtresse, la bonne harpiste de la
chère Sainte Elisabeth, que le manuscrit appelait Aïlheit,
rotterin de son premier état. Elle fut un jour transpor-
tée au Jourdain et y fut témoin du baptême de Notre
Seigneur.
« Une sœur s’appelait Leugart de Perg. (1) C'était
une très sainte personne. Elle récitait chaque jour avec
(14) Sur la famille Nurembergeoise de Perg. Voir Würfel,
À. À. O. I., 309.
34 CHAPITRE II
une grande piété l'office de la Sainte Trinité. Se trouvant
prés de mourir, elle dit un jour : « Mes sœurs, je vous
annonce que la Sainte Trinité m’est apparue sous la
forme de trois beaux seigneurs, qui se ressemblaient
parfaitement. Si l’un d’eux eût disparu tout à coup, je
n'aurais pu dire lequel était parti. Cependant je les
reconnaissais bien. » Et elle montrait avec ses doigts
combien ils étaient. Ils me donnèrent, dit-elle, une
suave consolation. » Elle mourut à l'instant dans cette
même grâce.
« Une sœur s'appelait Alheit von Rath. (1) Elle était
veuve et amena avec elle sa petite fille, nommée Irme-
line. Notre Seigneur commença tout de suite à opérer
de grandes merveilles avec cette enfant. Alors qu’elle
était âgée de douze ans, se trouvant un jour à table avec
les autres enfants (2) en Fabsence de la surveillante,
les petites filles se mirent à parler malgré la règle du
silence. Irmeline tomba soudain faible. Quand elle
revint à elle, on lui demanda ce qui lui était arrivé. Elle
dit : « Malheureux enfants ! vous saviez bien que vous
deviez vous taire à table. J'ai vu un diable hideux qui
écrivait toutes vos paroles et je me suis évanouie à
cette vue. »
« Lorsqu'Irmeline était à ses prières et qu’on venait
lui parler, elle soupirait : Pauvre enfant, comme vous
me privez de grandes grâces !
« Toute sa vie fut un miroir de pureté. Elle se la
rendait très dure. A l’époque où l’évêque venait comme
ue
(4) Rath en Franconie au Sud de Nüremberg.
(2) Le couvent élevait des jeunes filles ; mais il semble que la :
plupart étaient déjà destinées à entrer dans l'ordre.
CHAPITRE II 39
d'habitude pour couronner (1) on lui donna la sainte
communion. Ce même jour quand elle s’assit à table,
Notre Seigneur vint dans le réfectoire avec ses anges et
s’arrêta très gracieusement devant elle pour lui parler.
Toutes celles qui l’entouraient S’eétonnaient, car’ elles
entendaient les réponses d’'Trmeline et non la voix de
Notre Seigneur.
« Lorsque cette enfant était avec du monde et se
livrait à la gaîté, si elle venait à Jeter un regard vers le
ciel, toute sa joie disparaissait, ellene riait plus et rougis-
sait en disant : « Ah ! quand viendra le moment où nous
arriverons à la vie éternelle et à la joie sans fin ! » Aux
explications qu’on lui demandait elle répondait : « Si Je
suis gaie avec mes compagnes et que je vienne à penser
aux innombrables joies du ciel qui nous sont promises,
je ne puis plus me divertir. »
« Elle croissait comme une rose céleste et brülait
ainsi qu'un cierge, se consumant dans l’amour de Dieu.
Sa réputation s’étendait chaque jour.
« Quand cette bienheureuse sœur fut près de rendre
le dernier soupir, le saint homme Ülschalk (2) qui etait
en prières vit que l’intirmerie était pleine de colombes
blanches. Il s’en étonnait, ne comprenant pas comment
ces oiseaux avaientpu entrer. Ence moment on tabla. (3)
(4) I est probable qu'il s’agit ici de l'administration du Sacre-
ment de Confirmation.
(2) L'ancien pasteur converti de Vilseck, devenu chapelain du
couvent
(3) Chez les Dominicains, au lieu de sonner le glas, on tablait,
c'est-à-dire on frappait sur une table de bois. Quand une sœur
entrait en agonie on frappait rapidement, on frappait d’une autre
façon quand l’agonisante rendait le dernier soupir Cet usage est
30 CHAPITRE 11
Il comprit qu'Irmeline venait de terminer sa sainte vie
et à l'instant on vint lui annoncer sa mort.
© frmeline avait une sœur nommée Cunégonde me-,
nant aussi une vie très austère, Parfois elle faiblissait
sous les souffrances de ses disciplines et exigeait qu’on
la frappa encore. Quand elle fut nommée sous-prieure,
elle voulut remplir son emploi avec une perfection
entière et ne pouvait souffrir la moindre chose qui fut
contre Dieu ou contre la règle. Si ses amies lui repro-
chaient ce scrupule de sévérité, elle répondait avec une
aimable gaîté : « J'ai un mur devant mon cœur. Si
quelqu'un commet une faute, j'en souffre plus que si
on m'offensait. »
« Etant malade et dans une chambre spéciale, on lui
apporta un jour du poisson salé, de la table de la com-
munauté. Après l’avoir mangé, elle en aurait encore
mangé volontiers un peu plus. Par la honté de Dieu, elle
vit dans son plat deux beaux poissons qui contentérent
son appétit. Elle remercia Dieu en mangeant joyeuse-
ment ce mets venu du ciel.
__ « Au moment où elle entra en agonie, elle gémissait
dans son angoisse : Je souffre ! je souffre ! je souffre !
Une voix trés claire et divinement consolante lui répon-
dit : « La douleur est un beau mal, un mal plein de
grâce ! » Comme elle souffrait cruellement, elle demanda
la grâce de communier. Le prêtre vint et voulut lui
donner la sainte hostie.
_— Toute la communauté était présente. — Elle dit à
cité dans les chroniques d’Unterlinden, d'Anna von Münzigen et
d’autres.
ee —
CHAPITRE II 31
haute voix avec un visage Joyeux : — « Le Seigneur
est venu lui-même à moi, il m’a montré sa très aimable
. face, il m'a donné d’ineffables consolations ! Cependant
je prendrai avec joie son très saint corps ! » Peu après
elle S’'endormit dans une éditiante mort.
— « Ces deux sœurs avaient une mère d’une admira-
ble vertu. Sa vie était un exemple de régularité. Elle
allait assidûment au chœur, se taisait lorsqu'on quittait
la table pour aller à Complies, et prenait tous les jours
la discipline. Elle passa trente ans sans manger de
viande. Lorsqu’arriva le moment où le Seigneur voulut
la reprendre à lui, elle annonça sa mort. Pendant les
dernières semaines de sa vie, elle désirait si ardemment
le ciel qu’elle disait en soupirant : « Oh! combien je
dois attendre ! » Au moment d’expirer elle s’assit sur
son lit et son âme s’envola. Elle revint après sa mort et
dit qu'elle était restée trente jours séparée de Dieu
parcequ'elle acceptaitqu'on l’appelât« Madame »etqu'elle
était froissée lorsque ses amies disaient qu’elle aimait à
être honorée. « Sans cette faiblesse, je serais allée de
suite au ciel. » Lorsqu'on ouvrit sa tombe pour y en-
terrer une autre personne, on y trouva une fontaine
d'huile. Tous ceux qui étaient présents l’ont vus.
« I vint parmi nous une Richilde de Gemmershaim.(1)
Son mari l’accompagna et se fit convers. (2) Richilde
était une personne très sainte. Toutes les nuits, elle réci-
(1 ) Gammershaim ou Geimersheñïn, sur les frontières de la
Bavière au N. O. d’Ingolstadt.
(2) Sans doute, dans un couvent de Dominicains, car il semble
peu probable qu’on l’ait admis comme frère servant dans le cou-
vent où entrait sa femme. |
38 CHAPITRE II
tait le «Confiteor. » Peu de temps avant sa mort, comme
elle faisait cette même prière devant un autel, Notre
Seigneur lui dit lui-même le « Misereatur. »
« À l'instant de son décès une sœur vit le ciel ouvert
au-dessus de l’infirmerie et trois rayons en descendaient
sur la couche mortuaire.
« Une sœur s'appelait Elisabeth de Trochau. (1) Dès
son enfance elle fût douée de Fesprit prophétique.
Avant d'entrer au couvent, elle dit un jour à sa mère :
« Plus tard, mon pè:e et ma plus jolie sœur seront infir-
mes. » Une autre fois elle dit : «Mon père est à Regens-
bourg, il a Joué tout ce qu’il possède et a défendu qu’on
vous le dise. » Elle voyait et prédisait ainsi beaucoup
de choses lointaines et tout le monde l’appelait la
prophétesse.
« Quand elle vint dans notre couvent, elle fut ravie
en esprit une nuit et se trouva transportée à l’endroit
où sont placés les enfants non baptisés. À sa vue, les
enfants s’enfuirent en la regardant avec jalousie. Elle
leur demanda : « Pourquoi me fuyez-vous ? » IIS répon-
dirent : «Nous te fuyons parce que nous sommes ici à
cause du péché originel et que nous ne verrons jamais
Dieu de nos propres yeux. Toi, au moins, tu peux te
délivrer de la tare dece péché, car tu n’es pas baptisée. »
« Peu de jours après, comme elle était devant l’autel
de notre chœur, après Matines, elle fut ravie encore et
se trouva devant le tribunal de Notre Seigneur, selon
ce qu’il est dit dans l'Evangile, que les bons anges sont
a droite et les mauvais à gauche. (2) Elle courut elle-
(4) Trochau en Franconie, au N. E. de Pottenstein.
(2) L'auteur du « Petit livre de la Grâce » fait erreur ici sans
ù CHAPITRE II 39
même vers les élus. Notre Seigneur dit à ses anges :
Appelez Alheide, (1) elle ne peut pas être à ma droite,
car elle n’est pas bien baptisée. Elle demanda aux
anges : « Vous est-il jamais jarrivé de mal par Dieu ?
Pour moi, j'ai accepté souvent de souffrir pour lui. Je
ne veux pas que ce soit de vos mains que je me
voie séparée de lui. » Les anges dirent au Seigneur :
« Seigneur, elle nous a montré qu'il ne nous était
jamais arrivé de mal par toi, et qu’elle ne voulait pas
s’en aller par nous. » Jésus appela Marie - Madeleine
et lui dit: « Ordonne à Alheide de s'éloigner de ma
droite. » Alheide parla ainsi à la sainte pécheresse :
« L’Evangile assure que Notre Seigneur a chassé
sept démons de toi et je ne crois pas avoir jamais
commis un péché mortel. » Le juge suprême envoya
alors Saint Paul. Alheide lui dit qu’il avait été persécu-
teur des chrétiens et qu'elle ne s’en irait pas à son
commandement. Saint Pierre vint ensuite. L’intrépide
sœur lui rappela qu'il avait trahi trois fois son maître, ce
qu'elle n'avait jamais fait. Le Seigneur envoya alors
Jean-Baptiste. — « Qui es-tu ? demanda Alheide. —
« Je suis Jean le Baptiseur. » Elle dit: « Tu as baptisé
les hommes et tu voudrais me damner? Baptise-moi
donc aussi. » Saint Jean y consentit, il lui Ôta son ban-
deau et versa sur sa tête un petit vase d’eau. Toutes les
sœurs qui étaient dans le chœur virent le bandeau enlevé
doute par inadvertance. Ce ne sont pas les mauvais anges qui
sont à sa gauche, mais les damnés, que les bons anges ne
des élus pour le jugement.
(1) Elisabeth avait-elle changé de nom en entrant au couvent,
ou bien est-ce une erreur du copiste ?
CHAPITRE II “ 40
et l’eau couler. (1) Alheide conta à la prieure tout ce
qui lui était arrivé. Celle-ci écrivit au prieur de Regens-
bourg afin qu’il examine et soumette à discussion la
manière dont il fallait agir en cette singulière occur-
rence. Les religieux envoyérent auprès de la mère
d’Alheide pour s'informer de ce qui s'était passé à son
baptème. La mère répondit : « Je ne sais pas, elle a été
très vite baptisée, mais une femme qui était auprès de
moi l’a baptisée de ses mains. » Les envoyés demandè-
rent à cette femme comment elle avait procédé. — « Je
l'ai très bien fait, répondit-elle. Je lai baptisée au nom
du bon Saint Nicolas. »
« Les Prêcheurs prirent Alheide et la baptisèrent
eux-mêmes. L'un de ces religieux était le frère Henri
d'Abbach. (2)
« À la suite de cet évènement, Notre Seigneur fit de
grandes grâces à Alheide. Le mercredi de la Passion
elle entra en extase jusqu’au soir de Pâques. Elle vit
tout ce qui se passa pendant la Passion du Sauveur, elle
le vit attaché à la colonne et flagellé, elle vit son sang
couler au troisième coup. Lorsque Jésus se trouvait
attaché à la croix, il dit à Alheïide : « Ma bien-aimée,
j'ai souffert toutes ces douleurs pour toi. Qu’as-tu souf-
fert pour moi ! »
« Dans sa tendre jeunesse, alors qu’elle croissait
encore, Notre Seigneur lui dit: — « Je veux faire de
toi une personne imposante, tu seras la plus puissante
des prieures de ce couvent ; mais alors je ne serai plus
(1) Cette vision avait lieu au chœur, après l’office des Matines.
(2) Abbach, en basse Bohême, au Sud Est de Regensbourg.
CHAPITRE II 41
avec toi dans les termes de tendres épanchements dont
Je te favorise. Que choisis tu ? » Alheide dit : — « Mon
Seigneur, je ne veux pas être privée de tes grâces. »
Jésus lui dit : « En signe (de la convention) que nous
venons de faire, tu ne grandiras plus, et je ferai en toi
plus de merveilles encore. »
« Le diable lui causait de grands tourments. Il la
tentait et lui conseillait de sortir du couvent, lui assurant
qu'elle serait alors la créature la plus riche et la plus
heureuse de la terre. Il vint un jour auprès d’elle sous
l'apparence d’une sœur et l’emmena hors du chœur en
lui ordonnant d'aller rendre quelques services aux
religieuses. Quand elle fut hors de l'Église, il dis-
parut. Une autre fois, comme elle était en prières
il lui criait : : « Combats, combats, quand tu seras
vieille, tu ne pourras plus rien faire. » Elle répondit :
« J'aurai au moins devant moi (le bien) que je fais
maintenant. » (1)
« Une autre nuit le diable vint près d'elle et voulut
lui lire une lettre. Son ange gardien arriva, arracha la
lettre au démon, la détruisit et la jeta loin du lit en
disant : « Charmante enfant je suis venu t'aider. Il était
impossible que tu lises cette lettre, car si tu l'avais
entendue tu n’aurais plus jamais eu le cœur pur. » — On
trouva le matin les débris de la lettre détruite par
l’ange.
(4) Ce passage est assez obscur. Le texte allemand dit: « Nù
bever, nù bever, wenn du nù alt wirst, so maht dù -nichts mehr
gelun. » — Est-ce ici un verbe bever?— beffern —Keifen, zanken ?
Le sens doit, semble-t-il, s'entendre comme nous le traduisons.
Schrôüder non plus n’a pas trouvé l’explication de ce mot.
LS
49 CHAPITRE II
« Au moment où Alheide aurait dû faire ses vœux,
la prieure se refusa à la recevoir, parce que son père
était infirme. Alheide fut tres affligée. Elle alla devant
un crucifix que nous conservons encore et pleura si
abondamment que ses pieds en étaient tout mouillés.
Notre Seigneur detacha une de ses mains de la croix et
releva Alheide en lui disant : « Lève-toi, moi-même je
t'aiderai à faire tes vœux. » Il se trouva peu de jours
après que les Praitensteiner (1) accusèrent cette
prieure de les avoir trahis. Pour se disculper elle dût
aller à la Sainte Croix. (2) Elle y demeura longtemps.
On choisit une autre prieure qui accepta volontiers les
vœux d’Alheide.
« Un homme noble fut décapité. Il était très cher
à une sœur, mais personne ne le savait. Alheide alla
vers cette sœur et lui annonça qu’elle devait prier Dieu
pour cet homme, car il venait de perdre la vie. Ce sup-
plice avait eu lieu loin du couvent. |
« Il y avait un précheur qui s'appelait frère" Conrad
de Eystet. Il fut longtemps l'administrateur de notre
couvent et l’aimait beaucoup à cause de sa sainteté.
Alheide eût la faveur de voir Notre-Seigneur dans ses
mains pendant qu'il disait la messe. Lorsqu'il agissait
contre la volonté de Dieu, Alheide le lui signalait. Un
jour il voulut aller mendier pour nous dans le terme. (3)
(1) Les Praitensteiner étaient une famille de chevaliers très
‘considérée. Un Herman de Praitensteiner était sur la liste des
bourgeois de Nüremberg en 1382.
(2) Le couvent des Augustines de la Sue Croix de Regens-
bourg, fût fondé en 1237 par le comte Henri d’Artenbourg.
(3) Terme ou Termeneek, cercle dans lequel une communauté
d’un ordre mendiant a le droit de quêter.
CHAPITRE 11 43
Alheide vint le prier de lui donner la sainte communion.
Il répondit : — « Je ne puis vous la donner, je vais men-
dier et j'ai fait mes préparatifs. » — « Va donc, dit la
sœur et tu verras ce que tu recevras. » Il fit un grand
tour et ne reçut pour sa peine que la valeur de trois
« helblings. » Conrad reconnût sa faute et pria Alheide
de lui pardonner. Notre Seigneur dit à Alheide : —
« J'ai éteint la lumière entre toi-et lui, elle ne sera plus
jamais rallumée. » Et dès ce jour Alheide ne vit plus le
Seigneur entre les mains de Conrad et elle ne sût plus
ce qu'il faisait, quand il n’était pas près d’elle.
« Un précheur était très dévoué à une sœur mais
cette sœur méprisa cette affection avec des paroles
offensantes. Le religieux s’en plaignit à Notre Seigneur
pendant qu'il le tenait entre ses mains. Alheide qui était
au chœur dit à la sœur : « Prépares-toi à la patience,
car de grandes souffrances vont t’atteindre. J’ai entendu
que le prêtre se plaignait de toi à Notre Seigneur,
quand il le tenait dans ses mains. »
« Alheide fût aussi une fois transportée à Béthanie,
le jour où Lazare sortit du tombeau. Elle fût assise à la
table (de Marthe et de Marie) et vit tous les plats qu’on
servait. André dit : « Faisons asseoir cette belle amie
auprès de notre maître. » Et cela fût.
« En certains moments de grâce, Alheide comprenait
parfaitement les livres les plus difficiles, tout autant que
le plus savant pasteur. Après ces instants de lumière
elle retombait comme auparavant dans son igno-
rance.
- « Alheide, plusieurs fois, fût comme dédoublée.
Dans des transports d'amour, elle faisait quantité de
44 CHAPITRE 11
choses sans avoir la possession d'elle-même. Si elle
allait au chœur pour chercher une sœur et qu'elle jetait
les yeux sur le tabernacle renfermant les saintes espèces,
elle était prise d’une joie debordante, elle sautait,
.Chantait, oubliait tout dans sa ferveur. Souvent, pendant
qu’elle travaillait, on voyait bien que son esprit était
en Dieu. Il suffisait qu'une sœur parlt tendrement de
Notre Seigneur, soit au jardin, soit en allant à table
pour qu'elle fût transportée hors d'elle-même. Elle sau-
tait d’un arbre à l’autre et les pressait contre son cœur,
et répondait aux demandes qu'on lui adressait : — « II
me semble que chaque arbre est Notre Seigneur Jésus-
Christ. »
Quand on allait au dortoir elle s’écriait : « Ah! cher
Seigneur Jésus ! Montons ensemble la montagne ! »
« Un jour, pendant l'office elle recitait les versets des
deux chœurs. La prieure lui dit : — « Tu agis comme
une oie, chante dans ton cœur et laisse l’autre tran-
quille. » Elle se mit à agiter ses bras comme les ailes
d’une oie jusqu’à ce que la prieure lui eût dit: — « Tu
n'es pas une oie. »
« Alheide avait un frère et une belle-sæœur dont tous
les enfants naissaient morts. Elle envoya vers eux pour
leur dire : « Vois frère, ne sais-tu pas que la vengeance
de Dieu est sur toi ? Tu sais bien que tu as tué ton beau-
frère. C’est pourquoi tous tes enfants meurent avant
leur naissance. Reconnais ton crime et toi et ta femme,
entrez tous deux dans les ordres, sinon la colère divine
vous atteindra. » Ce ménage suivit le conseil de la sainte
sœur. Le mari devint chevalier teutonique et la femme
entra dans notre couvent.
CHAPITRE 11 45
« Il arrivait fréquemment qu’Alheide découvrait aux
gens leurs vertus ou leurs fautes de la part de Notre
Seigneur,
« Lorsqu’approcha l'heure fixée par Dieu pour ter-
miner sa vie, Alheide l’envoya annoncer à quelques
sœurs. Les religieuses vinrent en disant : « A quoi
penses-tu, chère Alheide de prendre congé de nous pen-
dant la messe de Saint Pierre ? Ne nous as-tu pas dit :
Si je vis le jour de Saint Pierre, je ne mourrai pas cette
année. » Elle répondit : « Il y a aujourd’hui trente ans
que le Seigneur m'a dit : — « Je te ménerai sur la
montagne de myrrhe et je te couronnerai de gloire.
Quand viendra le chant de l’alouette, tu chanteras
devant ma Sainte Trinité. » — Je demandai : — « Sei-
gneur, quand chante l’alouette ? » — Le Seigneur dit :
— « Le jour de la chaire de Saint Pierre. » Et depuis,
j'aitoujours cru que ma vie finirait ce jour-là.
« Üne autre sœur ne voulait pas croire qu'elle allait
mourir. Alheide lui dit : « Prépares-toi, tu mourras
avant moi, et ce fût ainsi. »
« Alheide mourut un vendredi à midi, avant les
vépres de Saint Pierre, en répétant : — « Réjouis-toi,
mon âme, réjouis-toi. Dimanche prochain, tu seras dans
l’Éternité ! » Après sa mort elle devint plus lon qu'elle
ne l'avait jamais été.
« Pendant qu’on tablait pour cette sœur, une voix se
fit entendre à une vieille religieuse : — « Cette sœur
couchée sur de la paille (disait la voix) est digne d'entrer
tout de suite au ciel. » La vénérable sœur alla à linfir-
merie et vit couchée sur de la paille, une sœur appelée:
46 CHAPITRE II
_Rihza d’Ellenbach. (1) Rihza mourut quatre jours après
la sainte sœur Alheide. Après sa mort le Seigneur parla
à maître Frédéric, le vieux chapelain : — « Il ne faut
pas, lui dit-il, laisser le grand office pour le petit. » (2).
Le chapelain pensa qu'on ne devait pas omettre la
messe du jour He celle de QE CHU en mémoire de
cette sainte Rizha. > d
Mais on ne peut 7 citer de cette naïve et charmante
chronique. Nommons quelques sœurs au hasard : Voici
Alheide d’'Hersbrüuck. Elle vint avec son mari à En-
gelthal. Ce mari s'appelait Henri, il donna de grandes
sommes pour les bâtisses du couvent. Sa femme servait
les sœurs très aimablement, se réjouissant chaque fois
qu'on lui confiait un office. Au moment de sa mort elle
dit aux SŒurs : « Ghères sœurs, je dois vous confesser
que, lorsque j'étais à Nüremberg, mon mari me demanda
d’entrer dans votre communauté, mais je ne voulais pas.
Peu après, Saint Dominique vint à moi dans l’église de
Saint Sebald; je le lui refusai encore. Alors Marie, mère
de miséricorde me pria à son tour et me dit d'entrer
ici en me promettant, en récompense, de venir me
chercher à ma mort. Chères sœurs, demeurez ici, afin
que vous soyez témoins de sa visite. » Et cela arriva.
La Mère de Dieu vint la chercher et lui montra son
ravissant visage en lui disant qu’elle était une créature
- choisie, qu’elle voulait combler de biens ; ainsi lui appa-
raîtrait-elle avec son fils, encore une fois à sa mort.
Cette sœur raconta sa vision, en montrant la place où
(4) Ellenbach en Franconie au S.-0. de Hersbrück sur la Pegnitz.
(2) C'est-à-dire : ces sœurs qui viennent de mourir n’ont pas
besoin qu’on prie pour elles, car elles sont au ciel.
CHAPITRE II 47
se tenait Notre-Dame. — « Chères sœurs, ajouta-t-elle,
ne manquez pas sa présence. » Cela fût. Le soir du
jour des palmes, lorsque commença la fête de la Sainte
Vierge, (1) Notre Seigneur vint dans le chœur pendant le
Te Deum, au verset : « Et laudamus nomen tuum in
seculum » et y resta jusqu’à la fin. Alors il se pencha
vers la communauté, mais personne-ne le voyait sinon
la Schülerin, la prieure ; il paraissait âge de trente
ans. Après le Te Deum, il sortit du chœur et alla vers la
sœur malade comme il avait dit. La sœur Alheide
s’écria à haute voix : — « Notre Seigneur est venu avec
sa chère Mère Marie ! » Toutes les sœurs tombérent à
genoux en priant la mourante d’intercéder pour la
communauté. Alheide revint à elle et causa tendrement
avec Notre Seigneur. Les sœurs entendaient ses ré-
ponses sans percevoir la voix du divin Maitre. Après la
vision on lui demanda si elle avait prié pour la commu-
nauté. Elle répondit : — « Il a fait une croix sur cha-
cune de vous. » Ainsi finit Alheide, d’une sainte mort.
Une autre sœur, Cunégonde de Evystett est la petite
fille de la fondatrice.
Elle alla un jour après Matines (2) hors du chœur; il
faisait déjà jour. Elle entendit le chapelain disant la
messe. Elle était près de la porte à laquelle aboutit le
chemin dallé qui mène à l’église, et vit cent gâteaux qui
y étaient rangés. Le beau tilleul qui se trouve à côté,
avait toutes ses feuilles changées en étoiles du matin qui
(4) I s’agit sans doute de la fête de l’Annonciation qui arriva
dans la Semaine Sainte, en 1279, 1290 et 1301.
(2) Matines et Laudes se disent après minqit, soit dans la nuit,
soit au matin.
3)
48 CHAPITRE 1]
brillaient avec le plus bel éclat. Cela dura un instant,
puis les étoiles devinrent tantôt grandes, tantôt petites.
Quand elles remontaient au sommet, elles avaient Pair
de se mouvoir. Elles se tenaient suspendues par leur
propre force et si l’une disparaissait, une autre venait
la remplacer. Tout cela était d'un effet merveilleux,
au-dessus de toute compréhension humaine. Elle laissa
le chapelain continuer sa messe et alla vers l'arbre.
Elle aperçut sur les branches d'en dessous deux oiseaux
grands comme des colombes et qui avaient leur forme.
Ils étaient transparents comme du cristal et on voyait
dans l'intérieur de leur corps comme une pierre de
béryl. Cette vision dura jusqu’au premier signal de
prime. Alors les étoiles disparurent et l’arbre reprit ses
feuilles naturelles. Cunégonde alla à prime et resta
préoccupée, ne pouvant comprendre cette vision.
Quand elle assista à la messe basse, une voix lui dit :
« Aimerais-tu savoir le sens de cette vision? » Elle
répondit : « Certes. » — « Elle signifie (dit la voix)
qu’au commencement de ce couvent, il fut habité par .
des personnes très saintes et très riches en grâces.
Notre Seigneur connaît toutes choses par sa préscience.
(IL sait) qu’à l'instant où cette communauté aura atteint
son plus haut point de sainteté, les grâces diminueront
mais ne disparaîtront jamais. (1) Il s’y trouvera toujours
une créature à laquelle le divin Maître accordera des
faveurs spéciales, tant que le couvent subsistera. Il
(1) La sainteté excellente des premières sœurs était représentée
parles gâteaux.L'arbre signifiait le couvent, et ses feuilleschangées
en étoiles, les grâces merveilleuses, d’abord innombrables, puis
diminuant peu à peu, avec la perfection des religieuses.
CHAPITRE 1] 49
rassemblera lui-même ici celles qui marchent dans sa
grâce. Et situ veux avoir une assurance de ma parole,
ecoute : Tu as aperçu deux oiseaux, ils signitient que
deux des plus saintes sœurs vont vous quitter prochai-
nement. » Cunégonde (sortit de l’église) après la messe
et on lui dit qu’Alheide d'Igelstat allait mourir, et (la
sœur) qui là servait mourut peu après. Toutes deux
étaient de très saintes personnes.
« Je vais vous parler de cette sainte Alheide d’Igelstat
et de sa vié. Elle avait été héguine avant de venir à
nous. Elle observait la règle avec une grande séverite
et gardait surtout le silence. Rien ne le lui fit jamais
rompre. Les sœurs remarquèrent que, au chœur, quand
elle ne chantait pas, elle repétait sans cesse : Jésus-
Christ, Jésus-Christ ! Sa manière d’être avec le monde
rendait meilleurs ceux qui lui parlaient. Notre Seigneur
lui imposa lépreuve d’expier pour le couvent en la
rendant malade. « Ne t’afflige pas, lui dit-il, si tu expies
pour les autres. Je serai moi-même ton époux. » Et il
accomplit sa promesse. Elle commença la plus sainte
vie qui se puisse mener sur cette terre. Elle ne prit
plus jamais qu’un peu d’eau et de pain. Elle se donnait
la discipline tous les jours et veillait toutes les nuits
avant Matines et non après, car elle disait : « Personne
n’est-là (au chœur) avant Matines et après l'office, il y
a quelqu'un. » Au bout de plusieurs années d’une
existence aussi parfaite, Notre Seigneur lui apparut et
lui annonça qu’il allait la reprendre dans la bienheureuse
éternité. Alheide avait une amie, elle s’appelait Mech-
tilde Krumpsitin. Notre Seigneur lui apparut cette même
nuit et lui dit : — « Je vais prendre ton amie auprès de
50 CHAPITRE HN
moi. » Le matin quand elles se revirent, elles se con-
ticrent leurs visions. Alheide dit à Mechtilde : — « On
voit que tu as une âme plus pure, il a parlé plus avec
toi qu'avec moi. » |
« Une nuit qu’elles récitaient Matines ensemble —
elles disaient si pieusement leur office qu’elles ne se
regardaient jamais, — Alheide se retourna vers Mech-
tilde et la regarda gravement. Gomme cet acte lui parut
tout à fait extraordinaire, Mechtilde, au matin suivant,
demanda à son amie : Pourquoi m’as-tu regardé cette
nuit? Alheide répondit : « Je sentais avec certitude la
présence de Dieu auprès de moi et il me semblait qu’il
était encore meilleur pour toi. »
« Quand cette bienheureuse Alheide fut près de
mourir, elle dit : « Je suis une fraîche rosée! » Et
elle répétait des paroles si douces et si tendres que
tous ceux qui l’approchaient se sentaient pénétrés
d'amour. Elle fit venir secrètement son amie et la
remercia avec une grande reconnaissance de tous les
services qu'elle lui avait rendus. — « Tu ne m'as jamais
repoussé dans mes soufirances, dit-elle, et tu m’as
toujours aidée avec amour. Dis-moi, maintenant, ce que
tu souhaites obtenir de Dieu,'car il m'a dit : «Ce que tu
me dermanderas à la mort, tu l’obtiendras. » Mechtilde
répondit : — «Je ne désire obtenir autre chose que la
grâce de devenir parfaite. » Alheide lui dit ensuite :
« Je l'annonce que tu ne mourras pas ici, tu seras élue
prieure d'Aurach et tu v seras enterrée. » (1)
Citons encore Mechtilde Krumpsitin qu’une petite fille
(4) Frauenaurach, couvent non loin d’Erlangen.
CHAPITRE Il Di
du village d'Entenberg voit monter au ciel, Irmgard
d’Eystett souriant à la Sainte Trinité qui la réconforte
dans son agonie et dit : « Je suis couchée comme un
agneau; » Gertrude de Hapurch si sévère pour elle-
mème qu’elle se refuse la douceur de la moindre con-
versation en s’écriant : « Quelle est la créature pour
laquelle je voudrais rompre le silence ! » et qui, au
moment de la mort, entonne un chant d'allegresse.
Alheide de Grindloch qui apparait aprés sa mort et
annonce à ses sœurs qu’elle contemple la Sainte Trinité
et qu’elle est brillante comme un cristal, parce que
son cœur a été toujours occupé de la grandeur de
Dieu.
Hedwige de Regensbourg voit le divin Maitre dans Île
chœur du couvent. C’est elle qui, dans sa jeunesse,
poursuivie par les soldats de l'empereur Conrad, (1) est
miraculeusement préservée, alors que, tout en courant
pour fuir, elle récitait des vers en l'honneur de l'amour
de Dieu, Dimut de Nuremberg est assistée à sa mort
par Saint Martin; Bertha Markerin à la promesse du
roi David de venir charmer sa mort par les accords de
sa harpe ; Mechtilde et sa sœur Sophie de Netstein sont
ravies, voient le ciel, Sophie meurt à 24 ans dans une
extase; la sœur Jewt d'Unzelhoven voit l'enfant Jésus
à l’élévation.
1) Conrad 1V, fils de Frédérie I, élevé à l'école de son père,
fut, dès son élection, en querelle avec le Saint Siège, 11 poussa
limpiété et la eruauté jusqu’à abandonner pendant un temps fixé,
les eouvents et le elergé de l'empire à la brutalité de ses soldats.
I y eut alors en Allemagne beaucoup de pillages, de massacres
et de crimes.
592 CHAPITRE I]
Il faut s'arrêter. Toutes ces saintes moniales forment
comme une couronne de fleurs célestes parfumées de
Pardeur enivrante du paradis. Elles encadrent d’une
beauté mystérieuse les trois grandes dominicaines dont
nous allons essayer d'esquisser le portrait par leurs
propres révélations. |
CHAPITRE I
Christine Ebner. — Ses parents. — Son enfance.
Ses premières années à Engelthal.
Nous pouvons maintenant nous former une idée du
couvent d'Engelthal et de ses moniales. Dans lintérieur
du cloître, c’est un courant impétueux d’ascèse mystique,
d'amour de Dieu, d'aspiration vers le ciel. Au dehors
c’est un phare éclatant qui guide les âmes plongées dans
la nuit obscure du doute, du malheur, de langoisse
religieuse qui troublait alors l'Allemagne. On vient de
partout prier dans le sanctuaire, chercher au couvent
un asile, un conseil, des prières, des consolations.
Au milieu des misères, des batailles, des égarements
de la conscience, combien le couvent devait paraître
délicieux de calme et de paix ! Jamais peut-être il n’y
eut un tel mouvement vers les cloîtres. Depuis les fils
de roi jusqu'aux pauvres manants, tous sollicitaient
humble bure avec la sécurité de l’âme. Et les cou-
vents se multipliaient partout et aussitôt devenaient
trop petits pour contenir leurs hôtes.
Cette abondance de vocations devait même parfois
être un danger pour les couvents eux-mêmes. Mais, à
l’époque dont nous parlons ils étaient surtout un bien-
fait en Allemagne alors que, pour les peuples de Pempire,
D4 CHAPITRE IH ,
le centre du catholicisme semblait voilé par l’éloigne-
ment des Papes à Avignon et que j’axe du monde
religieux se faussait pour les nations par l'abandon de
Rome.
Ainsi que le dit le Père Lechner : « Les âmes privi-
legiées des couvents au quatorzième siècle, devenaient
des flambeaux places sur des chandeliers pour indiquer.
le chemin à tant d’esprits errants au unilieu des troubles
causés par les querelles des empereurs avec les Papes.
Aussi venait-on de toutes parts frapper à la porte des
couvents et à Engelthal comme ailleurs, les sœurs se
voyaient souvent obligées de quitter les douceurs de la
contemplation pour écouter les visiteurs qui venaient
leur demander un secours moral ou matériel. |
La vie des nonnes d'Engelthal se partageait donc
entre les exercices religieux, la pratique d’une ascèse
rigoureuse et les œuvres de. charité.
Au milieu de tant de saintes âmes favorisées, presque
toutes, d’extases et de révélations, Christine Ebner
brillait d'un vif éclat, autant par son incontestable
sainteté que par sa haute intelligence et la culture de
son esprit. L'ordre qu’elle reçût de rédiger la chronique
du couvent prouve qu’elle était considérée comme da
plus capable parmi les sœurs. Elle n’en fut pas moins,
pendant les premières années de son séjour au couvent,
l'objet de l’antipathie de quelques-unes. Plusieurs des
religieuses d'Engelthal, soit par des aspérités de carac-
tère, soit par erreur de jugement, firent beaucoup
soufirir Christine, très sensible à la malveillance et
aux mauvais procédés.
Christine Ebner appartenait à l’une des familles les
ASS
CHAPITRE ÏII] Ye)
plus considérables de Nüremberg qui, dés le treizième
siècle y jouissait d’une haute situation et d’une influence
prépondérante. Il serait trop long d'entrer ici dans les
discussions et dans les recherches savantes provoquées
par le peu de clarté des documents généalogiques de
cette époque. Nous admettrons les assertions de
Lochner qui a étudié à fond les différents recueils de
Nüremberg, du Saint Empire et de la famille Ebner,
lesquels donnent comme ancêtres à Christine un certain
Eberhart Ebner, époux de la comtesse de Wolfsberg,
tous deux grands parents de Seifried, père de notre
moniale. |
Seifried Ebner épousa Elisabeth de Kühdorf appelée
selon l’usage du temps qui féminisait les noms de famille
des femmes : Kühdorferin. De ce mariage naquit dix
enfants dont Christine clôtura la belle série. Les noms
et l'existence de ces dix enfants, à l’exception de la
dernière, sont assez peu connus. On sait que deux filles,
Dimut et Elisabeth entrèrent à Engelthal avant Chris-
tine; deux autres, Agnès et Claire, prirent lhabit de
Saint François chez les Clarisses de Nüremberg, Geut
épousa Berthold Pfinzing et une autre épousa Albert
Behaim VI. On ne connaît qu’un fils : Conrad.
Les parents de Christine étaient de grands chrétiens.
Pendant les mois qui précédèrent la naissance de son
enfant béni, Elisabeth se sentit remplie d’une piété
‘extraordinairement ardente. Elle se plongeait souvent
dans la contemplation des souffrances de Notre Seigneur
Jésus-Christ. Elle aurait voulu souffrir avec lui et
— chose peut-être unique — elle pria le Rédempteur
de la rendre plus étroitement semblable à lui par la
36 : CUAPITRE II
souffrance, en lui rendant la naissance de son enfant
particulièrement douloureuse. En gage de ce pieux
désir, elle promit, si l'enfant naissait un Vendredi-
Saint, de l’appeler Chrétien, si c'était un garcon, Chris-
tine si c'était une fille.
Christine dit, dans ses révélations, que sa mère,
pendant qu’elle la portait, se sentait souvent animée
d'une joie débordante. Elle aimait cette enfant encore
inconnue d’une tendresse mystérieuse, et parfois pressait
si fort son cœur de ses deux mains qu'il fallait user de
violence pour les lui détacher, e peur qu’elle ne se fit
mal, à elle ou à l'enfant.
Selon le vœu d’Elisabeth, Christine naquit le Vendredi-
Saint de l’an 1277, pendant qu'on lisait la Passion. La
pauvre femme souffrit si horriblement qu’on craignit
qu'elle ne mourut. « Jamais, disait-elle, je n'ai autant
souffert pour aucun de mes enfants.»
« Et, écrit Christine, cela arriva en la ville de
Nüremberg, comme on compte, de la naissance du
Christ mil deux cent et septante-sept annees, et l'enfant
füt baptisée en l’église de Saint Sebald, le soir de
Pâques, et on l’appela Christine. »
On comprend que les enfants d’une telle mère ne
pouvaient qu'être éleves avec grande sollicitude. Dès
que leur intelligence commençait à s’éveiller, on dé-
veloppait leur âme en la tournant vers Dieu, afin que
la piété fût comme la base de toute leur science future.
Chez Christine on semait dans un terrain qui devait
produire au centuple. Les dispositions extraordinaires
de l'enfant pour la piete et la vertu se montrèrent dès
qu’elle pût entendre et agir. Elle recherchait d’instinct
CHAPITRE Il] 51
la perfection. Elle avoue qu’elle aimait la vérité et ne
mentit que deux fois dans sa vie. Encore était-ce par
ignorance enfantine. Elle n'avait que six et sept ans
quand elle commit ces peccadiles.
Christine, dans son autobiographie nous apprend ce
qu'était l’éducation d’une jeune fille noble d'Allemagne
au moyen-âge. Seifried Ebner paraît avoir habite ordi-
nairement Nüremberg. Christine ne mentionne pas de
château à ses parents. [ls jouissaient d’une situation
très importante dans le pays. Leur maison de famille,
« Am Salzmarkt » était une somptueuse habitation fort
importante sans doute, puisque nous verrons l’empe-
reur Louis de Bavière y séjourner.
Elisabeth Ebner, ayant conduit sa petite Christine
âgée de sept ans, écouter un sermon sur la beauté de la
pauvreté et le détachement du monde par amour du
Christ, l'enfant reçût une si vive impression de cette
prédication, qu'elle conçût dès lors le désir ardent
d'entrer au couvent, surtout dans un ordre où elle
pourrait mendier. Elle aurait voulu tout de suite
pouvoir mendier et, pressentant que ses parents S’Op-
poseraient à cette fantaisie, elle cherchait dans sa petite
tête, les moyens de parvenir à ses fins. Elle supplia
l’une de ses sœurs de l'aider, et celle-ci, voyant l'in-
quiétude de l'enfant, la calma en lui promettant d'aller
mendier avec elle. Christine tranquillisée, continua de
prier, soit à l’église, soit ailleurs, pour obtenir l’humi-
liation de la pauvreté. Ces désirs travaillaient l’imagina-
tion de lenfant. Dans son lit avant de s’endormir, elle
répétait en soupirant : « Quand viendra le jour où je
pourrai aller mendier pour l’amour de Dieu ? » Et elle
38 * CHAPITRE IH
continuait ainsi de soupirer et de prier ardemment,
jusqu’à ce que le sommeil vint calmer son agitation.
Son pére allait doucement écouter ce que disait sa
petite fille, et S'étonnait grandement, ne comprenant pas
ce qu'elle voulait.
Christine, en attendant qu'elle pût embrasser Îla
pauvreté parfaite, calmait la vivacité de ses désirs en
s’exercant de son mieux à la pratique de cette vertu.
Elle distribuait à d’autres enfants tout ce qu’on lui
donnait de jouets, de friandises, de babioles. Parfois
elle éprouvait tant de peine à se séparer de certaines
choses que les larmes lui montaient aux yeux. Mais
aussitôt elle domptait ce sentiment involontaire par
amour pour la pauvreté. Si on lui observait qu’elle
donnait beaucoup trop, elle répondait : « Je suis si
heureuse quand je suis pauvre ! »
Seifried Ebner était le digne époux Elisabeth.
Comme elle, il possédait une grande foi, une piété qui
se manifestait dans toutes ses actions, et souvent d’une
facon touchante. Ainsi, pendant le Carême, il faisait
tous les jours manger à sa table deux religieuses, et le
jour des Rameaux, il invitait toute la communaute.
Christine s’empressait à servir les sœurs, croyant servir
le Sauveur lui-même. Elle ne quittait pas ces hôtes
bénis et si elle découvrait dans une sœur une plus
grande piété, elle lui réservait un présent particulier:
qu'elle avait préparé davance. Quand les sœurs pre-
naient congé, l’enfant leur demandait avec instance de
. prier pour elle, afin qu’elle put bientôt quitter le monde.
Un jour une des sœurs lui répondit qu’elle pouvait
ètre tranquille et que son vœu serait exaucé : elle
CHAPITRE II] D
entrerait au couvent. Christine en füt toute réjouie.
Les pieux Ebner aimaient à voir leur dernière née
montrer, si jeune encore, de si grands sentiments de
piété. Son père surtout ne lui refusait rien de ce
qu’elle demandait.
L'amour du cloître croissait toujours davantage en
Christine. Pour arriver au but de ses désirs, elle cher-
chait à intéresser à sa cause la mère de Dieu et son
divin Fils, espérant tout d’une si puissante protection.
En attendant la petite fille s’exerçait de son mieux à la
vie claustrale. Elle trouvait d'emblée le chemin de la
sainteté. Toute petite, elle avait entendu la conversation
de deux religieuses qui s'entretenaient des avantages
de la mortitication et des pénitences corporelles, Chris-
tine frappée de ce qu’elle apprenait ainsi, en garda un
souvenir très vif. Elle-même se tit, en cachette, une
discipline et s'en frappait de toute la force de ses
faibles bras. Les enfants, compagnons de ses jeux,
qui avaient découvert les flagellations de leur amie
disaient à sa sœur aînée : Christine est une sainte !
Seifried et Elisabeth Ebner, croyant peut-être distraire
Christine de pensées et de préoccupations trop exces-
sives pour son jeune âge, la placérent en pension chez
un cousin. Sans doute ils avaient prévenus leurs parents
des goûts de pauvreté et de vie religieuse de l'enfant,
car ce cousin et sa famille se mirent en devoir de la
dissuader d'entrer au couvent. On lui disait sans cesse
qu'elle trouverait le bonheur dans le monde tout aussi
bien que dans le cloître. Christine fut profondément
affligée. Elle voulut quitter cette maison où on la tour-
mentait et, croyant naivement que tous les moyens
60 CHAPITRE Hi
étaient bons à prendre, elle imagina de se plaindre à
ses parents qu'on ne lui donnait pas à manger. C’est
ce petit mensonge qu'elle regretta amérement toute
sa vie.
On la ramena néanmoins à la maison paternelle. Elle
y gardait une réserve prudente bien au-dessus de son
âge. Elle comprenait d'instinet le soin excessif qu’exige
la préservation de lPinnocence., Un serviteur de Ja mai-
son avait pour elle une amitié sans doute fort honnète,
mais qui se manifestait, comme on le fait avee Îles
enfants, par des cajoleries et des manières affectueuses.
Christine avait une telle horreur de la moindre fami-
liarité que ces obsessions lui étaient insupportables.
La fillette n'avait pas encore dix ans, lorsque ses
parents la placèrent chez une femme très vertueuse et
expérimentée, pour linstruire dans la récitation des
psaumes et lui apprendre le latin. Dans cette maison
habitait un prêtre de l’ordre des chevaliers teutoniques.
Il s'appelait Henri de Regensbourg.
C'était un homme très saint et de grand jugement. I
se prit d'intérêt pour la petite Christine a cause de sa
modestie, de sa piété, de sa vive intelligence et de son
caractère plein de franchise et de courage. Henri,
avec une affection toute paternelle, voulüt lui-même
former cette jeune âme à la vertu et à la pieté. I lui
apprit à se confesser, à méditer, et la prépara à faire sa
première communion. Christine écoutait avidement ces
saintes instructions et en profitait parfaitement. Elle
aspirait avec tant de ferveur à recevoir son Dieu, qu’elle
décida le frère Henri à l’admettre à la table eucharis-
tique. Le très jeune âge de l’enfant effrayait sans doute
CHAPITRE 11] GI
les parents. Ts demanderent qu'on attendit encore,
mais le frère Henri connaissait à fond sa pieuse élève
et les admirables dispositions de son cœur. « Il se dit,
raconte Christine, si le roi et toute la ville voulaient
m'empêcher de la communier, je ne le ferais point, car
il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Il savait
que c'était la volonté de Dieu et, eflectivement, le jour
des Rameaux de l’an 1287, quand le peuple eût quitté
l’église, le frère Henri donna à Christine la sainte
hostie après laquelle elle soupirait si ardemment.
Ce bon chevalier teutonique était un protecteur vigi-
lant pour Christine. Il suivait Journellement le travail
opéré par Dieu dans cette pure âme d’enfant et jugeait
qu'elle était destinée à grandes choses. Il combattit
vivement les projets de Seifried Ebner et de sa femme,
qui voulaient mener leur fille dans le monde et,
probablement, avaient déjà projeté un mariage pour
elle : « Les hommes ont des projets, répétait le saint
prêtre, mais Dieu les change selon sa volonté. » Et
on s’étonnait, dans toute la parenté de Christine, de
cette décision de l'enfant qui, invariablement, déclarait
qu'elle irait au couvent.
Depuis sa première communion, Christine se fortifiait
et s’enflammait toujours davantage dans la voie de
piété qu’elle avait adoptée. Elle priait jour et nuit pour
obtenir le consentement de ses parents à son entrée en
religion. Rien ne pouvait la retenir dans le monde. Elle
ne voulait que Jésus seul.
Une touchante union régnait entre les enfants de
Seifried ;Ebner. La petite Christine était chérie de tous,
comme la plus jeune et la plus aimable. L'enfant avait
69 CHAPITRE II]
confie à ses Sœurs ainées son désir d'entrer au couvent,
et sans doute les avait priées de prendre sa défense
auprès de ses parents. Il semble que ceux-ci aient fait
une opposition très vive à ce désir de leur dernière fille,
soit que. le projet de mariage leur tint fort à cœur, soit
qu'ils eussent plus de peine à se séparer d’elle, ayant
déja donné quatre filles à Dieu. Les Sœurs de Christine
s’attristaient de cette opposition, en voyant la peine
de leur Benjamine et priaient avec d’autant plus de
ferveur; celles surtout qui étaient déjà au couvent,
comprenaient mieux le désir de leur sœur.
Un an environ après la première communion, il se
passa un fait extraordinaire qui consola grandement les
jeunes filles.
Un jour que deux d’entre elles priaient avec ferveur
devant une image de la Sainte Trinité, afin d'obtenir le
consentement tant desire, elles eurent la pensée qu’elles
eussent mieux fait d'allumer un cierge en plus des
deux qui brülaient, le nombre trois honorant la Sainte
Trinité. En cet instant même, elles virent tout à coup
surgir un troisième cierge tout allumé qui se plaça
entre les deux premiers. Très émues, les deux sœurs
redoublérent leurs supplications et l’une d'elle ravie en
extase, vit Christine devant elle en costume religieux.
Il est probable que ces deux sœurs étaient Dimut et
Elisabeth. Un des manuscrits étudiés par Lochner dit
que ce miracle eût lieu pour les deux sœurs déjà au
couvent. À la suite de cette vision elles ne doutèrent
plus que Christine ne vint bientôt les rejoindre.
Cet évènement fut connu aussitôt dans la famille et
ébranla beaucoup les idées des parents de Christine
CHAPITRE 1 63
sur l'établissement de leur fille dans le monde. Seifried
et sa femme étaient trop sincèrement chrétiens pour
hésiter davantage à faire à Dieu le sacrifice de leur
dernier enfant. La grande jeunesse de Christine leur
avait fait craindre qu'elle ne pût comprendre l’impor-
tance d’une décision aussi grave. A douze ans, on peut
se laisser emporter par une fantaisie irraisonnée. Mais
en la voyant maintenir ses projets avec une décision
presque virile en dépit de tous, les Ebner cessèrent
toute opposition et Christine pût enfin entrer à Engel-
thal pour s’y consacrer entièrement à Dieu.
L'offrande qu'elle faisait d'elle même, n’était pas
pour elle un vain mot. Malgré sa jeunesse, elle en
sondait toute la gravité et voulût aussitôt commencer la
vie parfaite qu’elle révait depuis le jour où elle avait pu
l’apprécier.
Christine crût que le meilleur moyen d’imiter Notre
Seigneur, modèle de la perfection, était de commencer
par mourir a elle-même, en matant son corps de telle
sorte que jamais il n’essayât de se révolter. |
« Je voulus, dit-elle, commencer par veiller beau-
coup et par vaincre le sommeil. Pour cela, quel que fût
le froid, je me couchai par terre, n'ayant qu’une chemise
pour tout vêtement. Afin que les autres ne s’aperçus-
sent pas de ce que je faisais (1) j'étais obligée de me
tenir très tranquille et le froid suftisait pour m'empêcher
de dormir. Je ne dormais parfois qu’une heure de la
nuit. Comme je souffrais de ce manque de sommeil, il
(1j La règle Dominicaine ne comportait pas le logement en
cellules, mais en dortoir. Il est probable que chaque couchette
for mait alcove ou était séparée par une cloison.
64 CHAPITRE III
n'arriva de lutter pendant sept heures pour me tenir
éveillee. »
Depuis l’âge de dix ans, Christine portait une chemise
de crin. Elle ne l’ôta qu'une fois pendant une grave
maladie. Outre cette penitence, elle se frottait avec des
orties ou se couchait la nuit par dessus; elle s’en mettait
mème sur la poitrine quelquefois. Elle se frappait avec
des épines, des chaines, des branches de genevrier, et
y mettait une telle force que son bras se lassait de
frapper. À ces mortilications corporelles, effrayantes
chez une enfant de douze et treize ans, Christine
joignait la mortitication intérieure. Son naturel gai,
ouvert, amiable, la portait à rechercher la societé des
autres; elle voulüt se priver de ces innocentes distrac-
tions en évitant les conversations. Elle se refusait toute
récréation, toute plaisanterie avec les jeunes novices de
son àge ; elle se priva même de tout entretien. L’ardeur
qui la portait vers la perfection l’entrainait, si on peut
s'exprimer ainsi, dans les excès.
C'est aussi ce que jugeaient les religieuses plus âgées,
ainsi que les moins ferventes. Les pénitences et l’ar-
deur violente de l’ascèse de Christine effrayaient les unes.
et faisaient honte aux autres. On craignait que l’ardente
novice ne se laissât emporter par un enthousiasme
trop peu pondéré ; quelques-unes se fâchérent contre
cette petite sœur qui, à peine entrée au couvent, prenait
des allures de grande sainte. Une véritable cabale se
monta contre la pauvre enfant.
« Les sœurs, écrit-elle, me dirent : Pourquoi entre-
prends-tu une vie que tu ne pourras pas continuer ?
Quand tu verras que tu dois t’arrêter, tu te dépiteras,
CHAPITRE HI E 6)
on se moquera de toi et tu seras bien confuse. La
Jeunesse est capricieuse, un jour tu en auras assez.
Par ta folie tu gâtes ta sante, et alors, pourras-tu servir
Dieu comme tu le dois, raisonnablement et en toute
perfection? A ces discours, je fus extrémement desolce,
J'eus à combattre de grands découragements et un
foule de scrupules. Je me mis à craindre les admones-
tations et les bavardages des autres. Je n'osai plus
continuer ma vie de pénitence, telle que je Pavais
commencée et cependant, je souffrais beaucoup de n°:
pas la continuer, je ne pouvais me décider à l'aban-
donner. J'étais plongée dans des alternatives pleines
d'angoisses. À ces peines intérieures se joignirent les
menaces et les coups, car les sœurs me traitaient dure-
ment. Au chœur surtout, j'étais l'objet de grosses
réprimandes et on m'accablait de punitions. (1) Mais
Dieu me donna toujours la patience nécessaire pour
souffrir avec résignation. »
Christine continue en prenant la troisième per-
sonne. (2) « Elle désira le martyre à l’âge de treize ans
et cette pensée lui vint à lesprit : « Faut-il qu’elle
souffre le martyre? Et si jamais elle reculait devant
l’excès de souffrances ? Si elle commettait une làchete ?
Pour connaître son endurance, un jour de Vendredi-
Saint, elle pria une sœur de lui donner une tres dure
(4) Les manquements dans la récitation de loftice, les fautes
de rite sont punies dans les couvents bien disciplinés.
(2) Nous avons dit dans l’avant-propos que les révélations de
- Christine Ebner ont été écrites en partie par elle, en partie par
son confesseur. 1l est probable que le confesseur a écrit les par-
ties à la 3° personne.
66 CO CHAPITRE HI
discipline. La sœur exécuta si fidèlement ce qu’on lui
demandait que Christine éprouva de cuisantes douleurs.
Elle crût qu'elle allait demander grâce. Mais Dieu lui
donna la force et le courage de subir son supplice
jusqu’au bout et plus la douleur augmentait, plus son
courage s’enflammait, Dans l'ardeur de son zèle, elle
désirait le feu et le gril pour consommer son martyre.
Elle reconnut intérieurement que lexpérience qu’elle
venait de faire lui avait servi à sonder son courage, et
quelle était capable de souffrir sans faiblesse une
semblable torture.
« Cette même année, entendant conter qu’un prêtre
avait laissé tomber une hostie consacrée, elle en fût si
affligée qu'elle se fustigea de toutes ses forces avec des
orties, en expiation de ce manque de respect à Dieu.
« Elle commença à prendre de très rudes disciplines
tous les vendredis, dés l’âge de quatorze ans. Avec les
années, elle augmenta ses macérations et souvent elle
était douloureusement écorchée et saignait beaucoup.
Son jeune sang coulait avec tant d’abondance que sa
robe lui collait au dos et elle ne savait plus comment se
tenir, n'osant s'appuyer sur rien à cause des souf-
frances causées par ses plaies. » Elle prenait ordinaire-
ment ces disciplines avec des verges, des épines ou des
orties. |
Les forces de Ja nature humaine ont des limites et
Christine, à ce point de vue, abusait de ses forces.
Ses pénitences, au-dessus de la nature humaine, mon-
traient clairement que Dicu la menait par une voix
différente de la voie du commun des chrétiens et même
des religieux. Ce que d’autres eussent difficilement
CHAPITRE 11] 67
supporté à la force de l’âge, cette enfant de treize ans
le subissait sans peine, Cependant l'épreuve de la mala-
die ne l'avait pas encore atteinte, elle devait y passer,
car c’est là que Dieu éprouve la patience et la résigna-
tion de ces vrais serviteurs.
À l’âge de quatorze ans, Dieu ne soutenant plus ses
forces miraculeusement, Christine tomba gravement
malade. Pendant de longs jours de faiblesse, elle tit un
retour sur elle-même et demanda à faire une confession
générale, Cette confession tit naître en elle un tel
repentir de ses péches, qu’elle commença à les pleurer
avec abondance.'fl semblait que ses yeux fussent deve-
nus deux sources de larmes. Pendant les quatre
semaines qui suivirent cette confession, ce furent des
pleurs ininterrompus. Elle pleurait au lit, à table, à
l'ouvrage, partout, mais surtout quand la communaute
était rassemblée. Ces larmes continuelles finirent par
lui.irriter la peau, qui se crevassa et causa à la pauvre
désolée de vives douleurs. Ce déluge de pleurs finit
par impatienter les autres sœurs, surtout celles qui
n’aimaient pas Christine; les punitions redoublérent.
bristine $’efforçait d’être patiente et de ne donner
lieu à aucun reproche. Souvent elle ne se couchait pas
afin de ne pas manquer les Matines.
Cette môême confession générale avait ranimé plus
fortement encore son désir de se modeler toujours
davantage sur son divin modéle. Ne sachant qu'inventer
pour exprimer son amour, elle se fit un jour une croix
en pleine chair, qu'elle se coupa sur à poitrine et elle
eut le courage de la ciseler pour ainsi dire, avec un
couteau, malgré l’atroce souffrance qu’elle ressentait.
68 CHAPITRE Hi
Mais peu importaient à la courageuse enfant les souf-
frances qu'elle pouvait cacher. Ge qui lui était bien
plus pénible, c’étaient ses larmes qui lui valaient à
chaque instant des remarques désoblisgeantes, des mo-
queries, voire même des coups. |
I semble qu'en ce temps-là, la supérieure avait
vraiment une animosité marquée pour Christine. Les
punitions et les coups pleuvaient sur elle aux réunions
de la communauté, mais surtout au chapitre. Les sœurs
s'excitaient contre cette petite sainte éplorée et Ghris-
tine passait de douloureuses heures n'ayant personne
pour apaiser son excessive sensibilité ni pour la défen-
dre, Sans doute ses propres sœurs mêmes la blamaient.
On exigea qu’elle eût son tour de servir à table. Ce mal-
heureux ruisseau de larmes qui, sans cesse, mondait le
visage de Christine Jui rendait pénible tout emploi qui
la mettait en évidence,
Le premier Jour de service, les p'eurs redoublérent
tellement qu'elle eût grand peine à remplir son ofice.
Les sœurs se demanderent ironiquement : « Qu'est-il
done arrivé à Ghristine ? Qu'a-t-elle à pleurer ainsi? La
malheureuse redoublait de larmes dans sa confusion.
Ah! Seigneur, Seigneur ! soupirait-elle, pourquoi ne
me Jaisses-tu pas pleurer quand je suis seule avec toi
et non devant le monde ?
« Gette même année, dit Christine, je pris une
chemise de crin et je me couchai souvent sur des
orties. (1) Je veillai aussi avant ou après Matines, de
‘1 Christine semble dire ici qu'elle prit le cilice pour la pre-
anière fois alors que plus haut (p. 64, on dit qu'elle Le prit dès
Page de 10 ans. I est probable que la chemise de erin de son
CHAPITRE 11] 69
façon à diminuer mon sommeil autant que possible. Au
milieu de ces veilles, je fondais en larmes, puis, comme
je craignais la vivacité ou la mauvaise humeur des
autres, J'éteignais doucement ma lumière et je prenais
une rude discipline. Chaque nuit, je récitais mille Ave
Maria et d’autres prières. »
Ce don des larmes dura plusieurs années, avec moins
d'abondance et de tribulations, toutefois. Mais à cette
. âme ardente le souvenir de la Passion, le récit d’un
sacrilège, le péril d’une âme, suflisaient pour provoquer
en elle une émotion violente qui ramenait les pleurs
comme l'orage provoque la pluie. (4)
enfance était un très léger cilice et que Christine ne le comptait
pas comme un véritable instrument de pénitence,
(1) On s’étonnera peut-être des coups et des punitions corpo-
relles infligées à Christine, comme aussi de l’aversion que cer-
taines sœurs lui portaient. Pour les coups, il faut remarquer
qu’au moyen-âge, la punition corporelle était entrée si bien dans
les mœurs qu'on la regardait comme toute naturelle. Quant aux
mauvais sentiments de certaines sœurs, ils sont souvent permis
par Dieu pour éprouver les âmes qu'il veut épurer davantage, en
obscurcissant le jugement de ecrtains esprits étroits ou scrupuleux.
CHAPITRE IV
Vie mystique. — Premières révélations.
_Nous avons déjà vu Pintensité de vie mystique
régnant dans les cloîtres de l'Allemagne à l’époque dont
nous nous occupons. Gette vie mystique devait néces-
sairement déborder dans le monde extérieur : tel le
ferment qui fait bouillonner le jeune vin, s'échappe en
mousse abondante du vaisseau qui le renferme. Cet
esprit de mystique rencontrait partout des âmes pré-
parées qui s’en nourrissaient avidement.Malgré le triste
etat de l’Eglise, les désordres du clergé, le schisme et
les dissensions ecclésiastiques, une foi très vive régnait
encore dans les peuples; foi souvent ignorante, mé-
lëée de superstition et de naïveté, mais ardente,
simple et par cela même, trouvant dans les principes de
la mystique son aliment naturel.
Les flagellants, les bégards et beaucoup d’autres
sectes dévoyées qui surgirent alors n'étaient que Îles
exagérations grossières dun principe mystique mal
compris et mal dirigé. |
Les habitudes pieuses des familles ne permettaient
pas au scepticisme et au matérialisme de vivre à leur
foyer. Les défiances ironiques, le respect humain
étaient inconnus. On pouvait commettre de grands
CHAPITRE IV | 71
crimes, car les natures étaient impétueuses et violentes,
mais on savait expier avec le mêmeentrainement. On n’'a-
nalysait pas à la loupe les œuvres de Dieu, on s’étonnait
plutôt des absences de miracles, que des miracles eux-
mêmes. On vivait dans la simplicité d’une croyance qui
rapprochait pour ainsi dire, Dieu et les saints, des
hommes de la terre. Jésus, Marie, rs Anges auraient
pu traverser une ville visiblement, sans étonner per-
sonne. On craignait le diable, mais on ne le niait pas.
Il jouait son rôle mauvais parmi les fidèles, ouvertement,
n'ayant pas, comme maintenant, intérêt à se faire nier.
Si, à cette foi simple et forte, on ajoute l'état d'esprit
particulier à la Germanie, où l’amour du merveilleux, de
la rêverie, dispose naturellement les âmes aux contem-
plations imaginatives, on comprendra que le mysticisme
en Allemagne ait trouvé un terrain tout special de cul-
ture et de développement extraordinaire.
. Ge qu'on a lu déjà sur Engelthal à pu donner une
idée de l’atmosphère d’ardente piété d’un couvent à
cette époque. Mais en dehors des couvents, beaucoup
de laïques s’adonnaient à une vie de piété sérieuse,
contemplative et penitente qui, parfois attirait sur eux
des faveurs divines miraculeuses.
La famille Ebner était une de ces familles ferventes
où, dès leur premier pas, les enfants étaient exercés à
une piété raisonnée et méthodique. On a vu Christine
mise, dès l’âge de sept ans, sous la direction d’une
maîtresse pour lui apprendre la récitation de l'office et
le latin. Ce fait en dit assez long.
Christine avait été formée et instruite par un homme
de haute valeur. Henri de Regensbourg lui avait appris
72 | CHAPITRE IV
a mener le travail de sa perfection avec cette effrayante
énergie que Gôrres appelle la mystique purgative, c’est-
à-dire le travail d’assujettissement absolu du corps et
des sens à l'âme.
Le Père Lechner dit que Christine tirait la source de
ses larmes de cette récollection intérieure qui est le
premier degre de la vie mystique, et que Dieu lui fit
“apidement parcourir les autres degres : Le silence
spirituel pendant lequel l'âme considère Dieu dans un
saint étonnement et se trouve dans une immobilité
forcée, comme si elle était enchaînée devant lui; le
repos dans la prière, où l’âme pressent le voisinage de
Dieu; puis les saintes caresses divines qui plongent
l’âme dans un ocean de délices et la jettent dans Îles
bras de Dieu; la soif d'amour vient ensuite, et, avec
lPapôtre, on ne désire plus rien que d'être auprès du
Seigneur, délivré de tous les liens du corps; cette soif
méne au contact de Dieu qui se montre intérieurement
à l'âme. Entin, comme couronnement à ce merveilleux
édifice arrive l'union d'amour, l’extase, le mariage mys-
tique avec Jesus.
Et Christine n’a pas quinze ans lorsque Dieu lappelle
au sommet de l'échelle mystique, la plaçant du même
coup à côté de ses illustres sœurs, des Gertrude, des
Mechtildé, des Hildegarde !
Preger attribue aussi à Henri de Regensbourg cette
belle formation mystique (1). Il est certain que Christine
devait à ce saint prêtre son éducation religieuse et sa
direction vers les hauteurs de la plus sublime dévotion.
(1) Preger. Die deutsche mystik. Tom 1}, p 269.
CHAPITRE IV 73
Ahristine avait quatorze ans lorsque, un dimanche,
comme elle était au chœur, elle eût la vision de toute
la communauté autour d'elle. Sept des sœurs lui paru-
rent beaucoup plus belles et mieux parées que Îles
autres. Tout à coup une mélodie délicieuse se tit enten-
dre, sans que la jeune nonne püt se rendre compte de
l'endroit d’où: elle venait. Elle comprit que c’étaient les
anges qui chantaient. L’un d'eux commença à chanter
seul ces mots : Jesu Christe cælestis medicus, et sur le
seul mot de Jésus il vocalisa une si ravissante mélodie
que pendant ce temps « on aurait pu réciter mille Ave
Maria. » La jeune novice assure qu’elle serait morte de
bonheur si l’ange eût continué encore.
Les sept religieuses parées et ornées moururent pen-
dant le carême suivant (1291).
L'année d’après (1292) Christine fut entin admise à
faire ses vœux. Elle avait quinze ans. Elle fit sa profes-
sion le samedi avant la Passion. Le bonheur qu'elle
ressentit en se donnant à Dieu pour toujours fut tel
qu'elle renonce à lexprimer. Elle voulut accomplir cet
acte solennel comme un sacrifice d’obéissance, en
reconnaissance de la soumission avec laquelle Jésus-
Christ offrit à son père céleste sa vie et sa mort pour le
rachat de nos âmes.
Christine prononça ses vœux avec une émotion grave
et profonde, pleine du sentiment de la sincérité absolue
du don d'elle-même qu’elle faisait à Dieu.
Aussitôt après sa profession, la nouvelle sœur tomba
malade. Elle inaugurait sa vie souffrante, longue chaîne
de maladies qui la mettaient, pour ainsi dire, tous les
ans au tombeau. Cette fois, on eéraignit sérienrsement
74 CHAPITRE IV
pour son existence. Les sœurs qui là soignaient ou la
visitaient se sentaient emues de compassion pour cette
pauvre enfant si patiente et si resignée. Christine atten-
dait humblement la volonté de Dieu, lorsqu'elle eût, en
vision, la visite de saint Jean l'Evangeliste.c Il paraissait
comme un jeune homme de quinze ans et se tenait
debout comme le prêtre à lPautel. « Je t’assure, dit-il,
de la part de Dieu, que tu ne mourras pas dans cette
maladie. Fais une confession générale et désormais vis
dans la crainte de Dieu et dans son amour. Tu atteindras
une sainte vieillesse. (Si tu ne vivais pas ainsi) tu ne
l’atteindrais pas. » Et elle se trouva gueric bientôt.
« Après la Noël, Dieu me pardonna mes peéeches ainsi
que Je Pai écrit, »
Les excessives mortitications de Christine, en affai-
blissant son corps, lui donnaient l'aspect maladif et
souffreteux. Elisabeth Ebner, sa mère, étant venue la
voir, fut désolée de trouver sa tille dans cet état lamen-
table. On lui révéla les pénitences que s’imposait la
jeune sœur et la tendre mere s'effraya dune telle vio-
lence. Au moins Christine devait-clle réparer ses forces
“par une nourriture substantielle. Les Dominicaines
avant pour régle de ne jamais manger de viande,
Christine S'y conformait fidèlement. Les sœurs trop
jeunes ou trop faibles qui devaient suivre un autre
régime, mangeaieat dans un réfectoire séparé. Élisabeth
Ebner obtint que sa tille irait prendre ses repas avec
ces sœurs dispensées et paya même un supplément de
nourriture pour étre assurée que Christine la recevrait.
Celle-ci fut très affligee de cette disposition nouvelle,
Ne pas suivre fidèlement la règle lui était un vrai su p-
CHAPITRE IV 79
plice. Son estomac, cependant, tiraille par la faim, lui
donnait un vif désir de manger d’un aliment qui lui
semblait très bon. Elle se résol'ut à suivre la règle en
dépit de toutes les difficultés, car c'etait en usant de
mille ruses qu'elle dissimulait son abstinence. Tantôt
elle se servait, eoujrait sa viande comme si elle allait
la manger, puis cachait les morceaux sous son pain.
D’autres fois, elle laissait les autres se servir de façon
qu'il ne lui restât plus rien. Quand elle ne pouvait
absolument se soustraire à lobéissance, elle saupoudrait
sa viande de cendre, afin de lui en ôter le bon goût.
Quelque mauvaise que fut parfois la nourriture des
sœurs, elle Ia trouvait toujours trop bonne pour elle.
Elle dit humblement : « Si j'ai fait cela par crainte des
personnes assises à côté de moi, ou pour un aütre
motif, je ne puis le savoir. »
Ælle voulut aussi se rationner dans sa boisson. Elle
compta ses gorgées d'eau, ne se permettant qu’une
quantité dérisoire. Quand elle était malade et qu’on
lui donnait du vin, elle le réservait pour les pauvres.
Elle en arriva à ce point de mortification qu’elle se
refusa même toute position commode. Elle parle d’au-
tres mortifications qu’elle ne détaille pas et avoue que
la prieure dut souvent lui défendre ces excès de
macérations. . |
De tous côtés lui venaient les épreuves. Elle les narre
avec simplicité, sans plainte. Dieu lui-même se montrait
sévère pour elle; il l’exerçait durement, ayant l'air de
repousser cet amour ardent et humble de sa petite
servante.
« J'avais seize ans, écrit-elle, lorsque je dis à mon
76 CHAPITRE IV
Dieu : Seigneur, que ferais-je pour l'être agréable ?
Jésus répondit: Tu ne dois jamais te plaindre de ceux
qui-te font de la peine, tu ne dois jamais te dérober à
la régle et tu dois remercier Dieu de ses grâces. Toi et
les autres hommes êtes tous des ingrats, vous oubliez
tout le bien que je vous ai fait !»
« Ah! Seigneur! s’ecrie Christine émuc, si j'avais la
voix de tous les anges pour pouvoir te louer ! Si javais
les souffrances de tous les hommes pour pourvoir te les
offrir ! Si javais le sang de tous les martyrs pour te le
donner! Si j'avais l’amour de tous les cœurs pour
t'aimer ! |
A ces accents sitendres, Jésus répond avec une
apparente durete : « Une goutte du sang que j'ai versé,
dit-il, vaut plus que le sang de tous les saints. Une
pensée aimante de mon trés doux cœur est plus efficace
que l'amour de tous les cœurs purs, que tu pourrais
n'ofirir. Et comme Christine, aneantie dans son humi-
lite, l’ecoute en tremblant, il la console par ces derniers
mots : « Offre ma vie humaine à mon père et prends
Pamour de mon cœur pour le lui présenter, ear il fait
toutes choses pour et par moi. »
Malgré sa grande jeunesse, Christine, par la grâce
de Dieu, etait assez forte et assez croyante pour sup-
porter le poids des mysteres les. plus effrayants de
l’ordre surnaturel. |
Une nuit, au dortoir, Christine et les autres sœurs
entendirent une voix lamentable qui criait : Mon âme
va mourir !.… Les religieuses effrayées ne savaient ce
que pouvait signilier cet appel déchirant.
Elles apprirent le lendemain, qu'à cette même heure,
CHAPITRE IV 77
était mort un miserable apostat, qui scandalisait tout le
pays et causait un grand chagrin à la communaute. Cet
homme, ancien abbe de Cisterciens, avait séduit une
religieuse de son ordre et l'avait emmenée dans un
endroit proche du couvent appele le « jardin du ciel »
(Himmelsgarten). C'était un petit couvent abandonné,
ayant appartenu jadis à l'Association des « Freres de
Marie » (1). Üne petite chapelle y attenait. Le malheu-
reux vivait là avec sa complice et quelques autres
femmes. Christine n’explique pas comment il se fit
qu’on l’enterradans l’église même du couvent d’Engelthal.
Peu après, il apparut à Christine pendant son sommeil :
« Il était tout entoure de feu, et les flammes sortaient
de lui comme d’un tonneau de goudron, dit elle pitto-
resquement. On ne voyait pas sa forme, à cause du feu
qui le cachait. « Christine le conjura, par la puissance
de Dieu, et le dernier jugement, de lui dire qui il était.
Il se nomma. Elle lui demanda dans quel lieu il se
trouvait. « Je souffre, répondit-il, toutes les peines que
peut souffrir un moine renégat, parce que j'ai fait
beaucoup de choses injustes, que j'ai perdu mon
honneur, ma réputation, et donné un grand scandale.
« Étes-vous préservé de la damnation? demanda la
sœur. « Oui, répondit l’infortuné, mais ce fut bien
difficile. J’ai obtenu cette grâce pour deux motifs :
(1) Le père Lechner dit qu’il s'agit sans doute de l’ordre des
« Serviteurs de Marie » ordre fondé à Marseille et approuvé en.
4254 par le Pape Alexandre IV. Lorsque le deuxième Concile de
Lyon (1274), supprima tous les ordres mendiants à l’exception
des Dominieains, Franciscains, Carmélites et Augustins, ce petit
couvent fut sans doute abandonné.
78 CHAPITRE IV
d'abord, lorsque j'allai mourir, votre vieux chapelain
est venu vers moi, Il vit que j'avais un grand repentir
et une profonde douleur de mes péchés et il me con-
fessa. Je is une confession sincère, ce que je n'avais
pas fait depuis longtemps, avant caché ma honte et ne
voulant pas m'accuser d'avoir séduit des femmes.
Celles que je rassemblai autour de moi, je les disais
mes proches parentes. Le second motif qui m’attira la
miséricorde de Dieu fut la dévotion très grande que
jeus toujours pour le saint apôtre Jacques et pour
d’autres saints que je ne cessais de vénérer malgré mes
désordres. Ceux-ci se sont prosternés devant Dieu et
Pont supplie de ne pas me damner. En signe de la
vérité de mes paroles, va interroger le vieux chapelain.
Christine alla le trouver et le bon prêtre lui dit que
_€’était vrai (1). La misérable femme, complice du mort,
vint aussi au couvent et contirma la vérité de cette
révélation. Elle avait assisté aux derniers moments du
malheureux qui, après avoir appelé à haute voix l’apôtre
saint Jacques, avait récité le verset : Laudate Dominum
in sanctis ejus, puis avait expire.
L'état maladif qui affligea Christine de quatorze à
vingt-trois ans lui attira, de la part de la supérieure,
beaucoup de défenses qui la désolaient, parce qu’elles
mettaient obstacles à ses désirs de mortifications. Un
soir de Noël, comme elle se proposait de passer la nuit
en adoration, la prieure lui défendit de rester à l’église
plus longtemps que l’espace mis à réciter cinquante
Paters. Après avoir prié, Christine quitta tristement le
(1) Il ne pouvait comme confesseur, que constater que le péni-
tent s'était confessé.
CHAPITRE IV 19
sanctuaire, pour aller Se mettre au lit. A peine fut-elle
couchée qu’elle se trouva transportée en esprit à
l’église où elle voyait la Sainte Vierge assise, son enfant
dans les bras. Le petit Jesus était ravissant et sa sainte
mére le pressait tendrement sur son cœur. Christine
contemplait ce divin groupe avec Joie, $s’abimant dans
une adoration pleine de douceur et priait pour obtenir
le pardon de ses péchés. Mais l’enfant Jésus se taisait.
Une colombe blanche vint voltiger auprès de la mère
et de l'enfant. Christine comprit qu’elle représentait le
Saint-Esprit. La colombe vola auprés d'elle et lui dit :
« Toustes péchés te sont remis. Ne sois plus triste,
l'enfant ne veut pas parler avec toi parce qu’il tient à se
montrer tel qu’il était en la nuit de Noël, un petit nou-
veau-né sans paroles. »
Peu de temps après cette douce vision, la jeune
moniale se mettait au lit, préoccupée de cette anxieuse
question : Combien ne devrais-je pas souffrir pour
atteindre le royaume de Dieu ? Le sommeil la prit dans
ces pensées.
— «Je rêvais, dit-elle, que la prieure tenait chapitre
et ne voulait pas écouter mes fautes. Elle disait
— « Que cette sœur aille devant le juste juge ! »
J'étais debout, pleine de frayeur, et il me semblait
que les anges venaient me chercher et me conduisaient
hors du couvent, dans le lieu où Notre Seigneur rend
la justice. Il avait à ses côtés ses douze apôtres et
beaucoup de saints. Il jugeait un grand nombre d’âmes.
Les unes étaient damnées, d’autres allaient en purga-
toire. Le visage de ce divin juge était si sévère que je
tremblais d’une peur extrême. Les anges me conduisi-
7
80 CHAPITRE IV
rent devant lui et il me dit : « Regarde tout ce que tu
as fait contre moi ? Je vis alors tous les péchés grands
et petits que j'avais commis depuis longtemps, et quel-
ques petits péchés que je n'avais pas pensé à confesser.
Notre Seigneur me dit avec bonté : « Ne t’inquiètes pas
du jugement des créatures, car mon jugement, quoique
juste, est plus bienveillant que le leur. » Je ne puis
comparer à aucun martyre la grande crainte et l’angoisse
qui me transperçaient pendant toute cette scène, puis
la frayeur s’apaisa ensuite. » (1) |
Après les sévérites qui étaient pour Christine comme
une discipline morale, venaient les douceurs des con-
solations : « Je fus ravie peu après, écrit-elle, et je me
trouvais dans la maison où les apôtres reçurent le
Saint-Esprit sous la forme de langues de feu et je le
reçus en même temps qu'eux. Je m'estimais bien indigné
de toutes les choses sublimes que je voyais dans cette
maison, car je pensais que ma vie avait été criminelle
et que je ne pouvais prétendre à toutes ces grâces,
quoique j'en aie déjà reçu de Dieu bien plus que je n’en
meritais. »
Peu de jours apres, alors que Christine remplissait
loftice de portière, arriva au couvent une « petite
sœur » de Nüremberg, peut-être une béguine, en tous
cas une âme favorisée de Dieu. Elle salua la jeune
(1) 11 est souvent question iei de visions ou de révélations en
rêve. Le Seigneur dit à Christine lorsqu'elle avait vingt ans :
Saches que tu ne dois pas prendre comme rêve ce que jete
confie de mes secrets dans ton sommeil. Je t'ai parlé en toute
vérité. Ainsi je parlai au prophôte Isaïe et je lui appris beaucoup
de choses concernant l’avenir.
CHAPITRE 1V S1
sœur avec respect par ces mots : «Dame, vous avez
reçu le Saint-Esprit avec les Apôtres. » Christine fut
vivement contrariée, car elle cachait de son mieux
les faveurs extraordinaires dont Dieu la eomblait. Elle
réprimanda très vertement la petite sœur, lui disant
qu'elle répétait des choses incroyables. Mais plus Chris-
tine grondait, plus la bonne sœur recommençait : « Je
le sais bien, je le sais bien, cela vous est arrive. » Les
autres personnes qui étaient là ou qui passaient, s’arré-
taient pour écouter cette étrange conversation et
Christine dut se résigner à voir circuler partout le récit
de sa vision.
« C'est peut-être une punition que Dieu m'envoie ? »
dit-elle humblement.
CHAPITRE V
Les croix. — Jésus pénitencier.
Malgré ses austérites et ses macérations, Christine
s'était développée avec les années, en même temps
qu'elle se fortitiait. À vingt ans, elle avait atteint une
belle stature et sa physionomie aimable lui attirait la
sympathie. Ses révélations prouvent en clle un système
nerveux très sensible, une constitution saine et bien
équilibrée, un tempérament sanguin, mais dont tous les
penchants étaient domptes et asservis. Sa vivacité lui
servait à remplir avec courage tous les devoirs de sa
vocation, à surmonter les obstacles, à chasser toute
lâcheté. Sa mémoire etait excellente, son jugement
éclairé, son esprit pénétrant, son imagination vive, son
humeur toujours prête à faire le plus parfait. Des dons
aussi remarquables, cultivées par une excellente éduca-
tion en faisaient vraiment le vase d’élection, le jardin
fleuri où Dieu voulait prendre sa demeure. Désormais
entre elle et le bien añné, commence un dialogue d'amour
qui ne s’achèvera qu'au ciel. Tantôt inondée de grâces,
tantôt plongée dans la nuit glaciale, Christine demeure
toujours pleine d’ardeur et de zèle.
Christine, dit le Père Lechner, n’appartenait pas à
cette classe de favorises qui marchent dans le chemin
CHAPITRE V S3
de Dieu avec tant de calme qu'on ne voit en eux aucune
faute, méme insignitiante. Sa nature vive et ardente
Pentrainait vers toutes les hauteurs. Son enthousiasme
la poussait si loin qu'elle oubliait les pierres du chemin,
S'y heurtait et trébuchait. Dieu voulait la laisser parfois
inême, choir, atin de la maintenir dans lhumble dé-
tiance. Elle avait trop à lutter contre la vanité, l’orgueil,
l’amour propre, la colère, pour n'être pas blessée de
temps en temps. Ges fautes lui donnaient l’occasion de_
s’abimer dans Phumilite, elle se Jetait avec d'autant
plus dardeur: aux pieds du Seigneur. Reprenant ses
exercices de pénitence avec plus de courage, son
mérite devenait plus grand que celui d'autres tidèles
qui, de nature paisible et pondérée, parcourent dun
pas égal le chemin de la perfection. Les œuvres de
renoncement, de mort à elle-même qu’elle à accomplies
sont merveilleuses et, dit encore le Père Lechner, on
_en trouve à peine de plus grandes ehez les saints
canonises. » |
C'est l'erreur commune des mondains, de s'étonner
en constatant que. les saints commettent des fautes on
ont des imperfections. Ts ne comprennent pas que là
sainteté consiste surtout dans la manière de dompter
les défauts de la mauvaise nature et de mortitier sa
volonte. Beaucoup de saints avaient en eux les germes
de nombreux défauts, et leur lutte pour couper sans
cesse les rejetons de ces mauvaises herbes à duré
jusqu'à leur mort.
Christine avait aussi en germe de nombreux défauts,
mais surtout la vivacité et Famour-propre. La maniere
dont elle se corrigeait est la marque de sa sainteté.
54 CHAPITRE Y
Mais aussi quel sublime et terrible directeur que Gelui
qui à rachete les âmes de son propre sang ?
Un jour Christine s'était impatientée contre une Sœur.
Dans la confession qu’elle fit ensuite, le confesseur lui
ordonna d'aller demander pardon à la sœur offensée en
faisant un « venia ». (1) Gette humiliation parut pénible
a Christine, elle refusa d'obéir. « Si vous ne voulez
pas faire ce que je vous impose, dit le ‘confesseur,
demandez à Dieu de vous punir lui-même. » Gela ne lui
plut pas davantage et elle sortit du confessionnal dans
cette disposition de révolte. La nuit suivante, avant
Matines, Dieu lui signitia lui-même la punition qu’il lui
infligeait à cause de sa résistance. Elle devait, pendant
toute l’année, faire tous les jours plusieurs prostrations
en l’honneur des cinq plaies et, d’abord, se donner une
rude discipline et réciter les sept psaumes de la péni-
tence. Christine, qui regrettait sa faute, accepta volon-
tiers la punition imposée par Dieu et le remercia avec
reconnaissance, en récitant en actions de grâces le
Te Deum et les Litanies de la Sainte Vierge et des Saints.
Mais cela ne suffisait pas, il fallait briser la volonté et
Christine reçut Pordre ®aller répéter au confesseur ‘la
punition ordonnée par Dieu. L'aveu au confesseur lui
parut plus dur que tout Le reste, mais elle n’hésita pas :
S'y soumettre.
Un autre grave défaut de Ghristine était le chagrin
profond qu’elle se faisait lorsqu'on lui contfiait un emploi
et, on lui en contiait souvent, car elle etait exacte et
‘{) On appelle venia, le prostcrnement sur les genoux et la
prière de pardon ou Confiteor, ainsi que la place où, au chapitre,
on se prosterne pour reconnaitre ses fautes.
CHAPITRE V 85
zèlée à les remplir. De tous les emplois dont on la
chargeait quelquefois, aucun ne lui était plus insuppor-
table que celui d’économe. Quand on le lui imposait,
elle ne cessait de demander à Dieu de l’en délivrer.
Un jour en exerçant cette charge, elle fut saisie d’un
tel accès de mauvaise humeur, qu’elle se laissa empor-
ter à une impatience visible.
Rentrée dans sa cellule, lorsqu'elle voulut se mettre
en priére, Dieu la repoussa sévèrement : « Je ne veux
pas de ta prière, dit-il, fais pénitence car, d’abord, tu as
agi contre l’obéissance, ensuite tu n’as pas été édifiante
dans les œuvres extérieures de ton emploi, enfin tu as
scandalisé tes amies et d’autres personnes. Christine fut
très effrayée. Elle demanda humblement : Seigneur,
quelle pénitence dois-je faire ? Et elle tremblait en
écoutant la voix divine qui lui commandait de prendre
la discipline et lui disait formellement qu'il voulait
qu’elle apprit l’obéissance.
Christine s’humilia et accepta avec reconnaissance
l’ordre de Dieu. Comme elle s’apprétait à l’exécuter,
Pappel pour le diner retentit. Elle alla d’abord où
l’obligceait l’obéissance, mangea avec les autres et
méme, après le repas, se livra au court sommeil que les
sœurs avaient l'habitude de prendre en ce moment,
d'après les statuts. Mais quand elle fut libre, elle courut
se livrer tout entière à l’œuvre d’expiation. Elle voulait,
une fois pour toutes, vaincre cette nature rebelle et
orgueilleuse et la jeter, pantelante et brisée aux pieds
de son divin Maître. Gette lutte de Christine contre son
corps est effrayante de violence courageuse.
Tout d’abord, elle tomba trois fois sur ses genoux
86 CHAPITRE V
devant Notre Seigneur en disant : Domine, qui plas-
masti me? Miserere mei ! Elle supplia Dieu de lui être
favorable et, se relevant, elle recita avee grand repentir
le Miserere debout, une seconde fois à genoux, et la
troisième fois étendue sur Île visage, à cause des
reproches qu'elle avait reeus de son divin directeur.
Elle prit ensuite une peau de hérisson et s’en frappa
si fort et si longtemps que ses bras ne pouvaient plus
se lever. Elle recommencea alors ses prosternements et
le Miserere, puis reprit son supplice, et cela, par trois
fois. Elle récita ensuite les deux oraisons : Respice, et
Deus cui proprium est, avec le verset : Non nobis,
Domine. Et cette épouvantable pénitence dura des
Nones jusqu’à Vèpres. Quand elle reprit son habit, le
Seigneur lui commanda de mettre sa cravate de fer.
C'était un instrument de pénitence qu’elle ne possédait
que depuis peu de jours et qui, de son propre aveu,
était la plus terrible de toutes les tortures. Il écorchait
douloureusement le cou et, l’hiver surtout, le froid y
pénétrant, ce Ssupplice était insupportable. Christine
porta patiemment son carcan jusqu’à ce que le Seigneur
lui permit de l’ôter. Mais ce qui lui coûta le plus, ce fut
d'exécuter l’ordre d'aller raconter cette punition à son
confesseur.
Après une telle bataille contre son humeur, Christine
se trouvait prête à exécuter tout ce que son emploi
exigeait et il était, en ce temps là, d'autant plus péniblé,
qu’elle se trouvait sous la puissance d’une prieure qui
paraît ne l'avoir pas comprise ou bien l'avoir eu en.
aversion. Sans cesse Christine recevait des reproches :
Elle ne remplissait pas bien son emploi, elle ne regardait
CHAPITRE V 87 -
pas avec assez de soin aux besoins du couvent, elle ne
surveillait pas, ne s’appliquait pas à augmenter les
ressources ou à économiser.
Ces reproches, non seulement, mortifiaient la pauvre
sœur, mais la remplissaient de erainte et d’angoisse.
Elle se demandait si vraiment elle était coupable, si elle
se trompait en croyant n’agir jamais que pour lamour
de Dieu.
Christine était plongee dans le trouble le plus doulou-
reux lorsque Jésus eût enfin pitie delle. I vint lui
promettre qu’on lui enlèverait bientôt son emploi. Cette
révélation lui étant donnée peu d’instants avant l'heure
du chapitre, Christine, dans l’ardeur de son désir, erût
qu'il lui était permis, après l’accusation de ses fautes, de
demander qu’on lui ôtût son emploi. Get empressement
marquait une hâte trop personnelle, mais la sœur ne
pensait qu’à se voir débarrassée de cette charge si
pénible pour elle. Quand ce fût à son tour de faire le
venia, elle dit : Je ne me lèverai pas qu'on ne nr'ait
délivré de mon emploi ! On exauça sa prière, mais elle
eût peur ensuite d’avoir fait un acte de volonté propre,
et quand elle vint se mettre aux pieds de Notre Seigneur,
pour lui faire l’aveu de ses fautes, elle reçut interieure-
ment l’ordre de se donner, en pénitence, cent coups de
peau de hérisson. Elle le fit avec joie, remerciant
Dieu de ce qu’il la punissait comme un pére, qui ne
néglige rien pour perfectionner son enfant.
Une autre fois, pour la mortitier davantage, Dieu Jui
ordonna de se donner publiquement la discipline au
chœur. C'était plutôt une épreuve pour assouplir sa
volonté. Mais Christine fût aussi effrayée que confuse à
: SS CHAPITRE V
l'idée d’être exposée devant la communauté à la honte
de la nudité. Comme elle hésitait, Jésus lui dit : « J’ai
été flagellé en public devant tout le peuple de la ville. »
Christine surmonta sa confusion et acquiesça avec resi-
gnation à la: volonté de Dieu. Il se contenta de ce
sacrifice. Lorsque Christine vint exposer son projet à la
prieure, celle-ci lui défendit de l’exécuter et la traita de
vaniteuse et de folle, ce que la pieuse sœur souffrit avec
joie. Si, depuis lors, Christine reçut encore des oflices
à remplir, elle réprima si bien son ennui et sa vivacité,
qu'elle ne s’impatienta-plus de façon à s’attirer encore
d’autres terribles punitions.
Elle ne fut cependant jamais prieure, malgré ce qu'ont
assuré quelques auteurs. Aucune liste de prieures
d'Engelthal ne porte son nom. (1)
En revanche on lui contia plusieurs fois la charge
de garde-malade et I encore elle se heurta à beaucoup
de difficultés. Dans un moment de découragement, étant
infirmière, elle demanda et obtint qu'on lui otàt son
office. IL y avait alors à l'infirmerie une sœur très
malade, nommée Gertrude. Quand elle vit que Christine
avait quitté son poste, elle en fut fort affligée, car
Christine avait un grand amour pour les malades et les
soignait trés bien. L'état de Gertrude empirant, Ghris-
tine vint la voi: et la mourante lui dit hardiment que
Dieu la punirait de n'avoir pas eu la patience de garder
(1) Preger. Myst. leben , déjà cité (tome H, p. 271), assure que
Christine Ebner fut pricure d'Engelthal pendant quelque temps
et appuie son dire sur une lettre d'Henri de Nordlingen. Le Père
Lechner et Strauch prouvent que jamais notre moniale n’eût
cette charge.
CHAPITRE Y 89
son emploi, en la privant de toutes les grâces extraor-
dinaires dont elle etait comblée. Sa prophétie se réalisa.
Christine tomba dans la sécheresse et la froideur et cet
état pénible dura de la fête de Saint Dominique jusqu’à
l'Avent. |
Combien de petites fautes lui échappaient, que l'amour
attentif de son divin Directeur ne laissait pas sans
réprimande !
Un jour qu'elle etait malade à l’infirmerie, des sœurs
étant venues pour la voir, Se mirent à bavarder frivole-
ment, puis en arriverent aux plaintes et aux critiques.
Christine écoutait tout cela avec peine et, sans doute,
ne pouvant cacher son ennui, montrait un visage peu
avenant. Elle disait intérieurement à Jésus : « Ah!
Seigneur, que ne puis-je être dans un endroit où Je
n'entendrai que toi! » C'était un manque de bienveil-
lance chrétienne. Notre Seigneur le lui montra :
« Quand j'étais sur la terre, Je supportais les fautes
et les faiblesses des hommes qui m'entouraient. À mon
exemple soit toujours d'un abord aimable pour ton
prochain et supporte patiemment ses défauts. »
Une autre fois, Christine avait été grondée par la
prieure. Sous l'empire de ce mécontentement, Christine
se plaignait à Notre Seigneur, lui disant qu’elle ne
pouvait plus vivre sous l'autorité de cette supérieure et
le suppliant de len délivrer. « Pourquoi, lui répondit
le Sauveur, te refuses-tu à son obéissance ? Saches que
bien avant ta naissance, la volonté divine avait destiné
cette femme au gouvernement d'Engelthal, atin que tu
lui fus soumise. Veux-tu t’opposer à cette volonté ? »
Ces paroles firent une profonde impression sur la
90 CHAPITRE V
sœur qui sentit sa colère s’apaiser et, dès lors, ne
contredit plus jamais la prieure.
Revenons encore sur les mortifications et les peni-
tences de Christine Ebner; c’est par là qu’elle s’est
montrée vraiment la disciple ardente du divin crucitié.
C’est dans lPimmolation d'elle-même qu'elle cherchait à
lui termoigner lamour de son âme de feu, jamais
rassasiée.
Christine avait compris que la mortitication mtérieure
doit marcher de pair avec la péenitence extérieure, Pour
y arriver, elle soutint de violents combats et remporta
de grandes victoires sur elle-même. Ses maladies lui en
fournissaient souvent l’occasion, en exerçant sa patience,
soit envers les personnes qui la soignaient, soit en se
résignant à la volonté de Dieu. Jamais elle ne se plaignait
de sa nourriture, quelque mauvaise qu’elle fût. Quand
les autres sœurs déclaraient un plat trop mauvais, elle
se disait qu’il était toujours assez bon pour elle. Nous
avons vu qu’elle mêlait la cendre à ce qu’elle mangeait.
L’ardeur de lPamour divin la brülait intérieurement au
point qu'elle ne pouvait manger que des aliments froids.
Elle retranchait, en, outre tout ce qu’elle pouvait de
ses repas, sans trop nuire à sa santé. Si, cependant,
quand elle était malade, on lui prescrivait de manger de
la viande, elle le faisait sans hésiter.
Parfois, pour se mortifier davantage, elle se représen-
tait le dernier repas de Notre Seigneur, se plaçant en
esprit à table au milieu des disciples, se retraçant la
salle et les personnages avec tant de vérité qu’elle s’y
eroyait réellement et voyait avec quel amour Jesus
distribuait lui-même à ses disciples, sa chair et son
CHAPITRE Y 91
sang. Un jour, étant ainsi à table, elle fût ravie et se
trouva en esprit à la sainte Cène, Jésus lui donna la
communion comme aux autres apôtres.
À dater de ce jour, elle eût souvent des ravissements
a table ; elle restait assise, ne sachant pas ce qu’elle
imangeait, le cœur affamé d’une faim surnaturelle. Le
ciel se plaisait à récompenser cet amour si pur par des
miracles. Fréquemment ce qu’elle mangeait prenait un
goût d’une suavité exquise et cette saveur délicieuse se
répandait même sur les sœurs assises à côté d’elle.
Christine ne cessa jamais ses pénitences ordinaires.
Ce fût à l’âge de trente ans qu’elle commença à employer
la peau de hérisson pour se frapper. Elle eut d’abord
horreur de ce nouvel instrument de supplice qui était
particulièrement douloureux, mais, surmontant cette
terreur, la bonté de Dieu lui donna une joie surnatu-
relle chaque fois qu'elle se fustigeait ; {es battements
de son cœur effrayé se calmaient et elle se trouvait
inondée d’une telle béatitude que, selon sa propre
expression, elle était assise à un festin de joie, et
s’écriait dans son ivresse : « O! Seigneur ne me
reprends plus cette joie et laisse moi mourir en elle! »
Et cependant la sainte sœur se frappait souvent par
centaines de coups. Elle se roulait dans les orties et les
épines, Ss’agenouillait sur des chardons piquants, sur
des branches cpineuses. Mais il arrivait que la joie
surnaturelle ne se montrait pas. Le vendredi surtout,
Christine subissait toute la douleur des disciplines.
D’autrefois c'était une légère impatience, une petite
faute contre la règle qui la privait de ces consolations.
Elle se résignait, heureuse de souffrir pour Dieu. Elle
99 CHAPITRE V
se frappait parfois jusqu’à ce qu’elle tombât à terre de
fatigue et, apres un court repos, reconnpençait ses
coups. Elle se donnait habituellement chaque jour
soixante coups de verges, d’épines ou d’orties, sans
préjudice des disciplines en surplus pour des fautes
connnises, pour les péches du monde, pour les âmes du
Purgatoire. Son confesseur tient pour miracle que
tant de supplices infligés à son corps, loin de lui nuire,
lui aient procuré une plus grande vitalité.
Des voies aussi extraordinaires fui attiraient, comme
nous l'avons vu, beaucoup de persécutions et de con-
trarietes. Aux reproches d'orgueil qu’on lui faisait, elle
eût peur de s'être trompée et cette crainte la jeta dans
un grand trouble. Elle eût recours à la prière pour
sortir de cette cruelle obscurité. Un jour qu’elle priait
dans le chœur, elle entendit une voix qui lui dit : Penses-
tu que les saints martyrs ont versé leur sang pour la
justice par amour de Dieu ? S'ils avaient voulu se con-
server la vie, ils auraient fait ce qu’on exigeait d'eux,
mais ils auraient perdu l'amitié de Dieu! Lorsqu'il
était sur la croix, les Juifs criaient : Si tu es le roi
d'Israël, descends de la croix et nous croirons en toi!
La foi des Juifs eùt été certainement agréable au
Rédempteur, il ne descendit pas cependant. Il ne voulait
pas abandonner l’œuvre de justice commencée : la
Rédemption des hommes. Que ceci te soit un exemple,
n’abandonnes jamais rien du service de Dieu, ni de tes
autres exercices de pénitence. (1)
Il fallait bien que Jésus vint lui-même de temps en
(l) Cette voix divine n’encourageait pas Christine à faire des
CHAPITRE V 93
temps soutenir sa fiancee car, seul, le Secours céleste
pouvait ranimer son àme. Autour d'elle, au couvent,
elle comptait peu d'amies, les sevices du chapitre lui
étaient pénibles, la prieure la traitait avec une séverité
souvent injuste.
Notre Seigneur lui dit un Jour : « Tu n’es pas
toujours coupable au chapitre. » Seigneur, que dois-je
faire alors ? (quand on m'accuse) demanda-t-elle,
« Parles toujours franchement et agis de façon que
le prochain, à ton contact, devienne meilleur. »
Son confesseur ajoute : Christine s'était toujours tue
sur ce qui se passait au chapitre et sur les injustices
qu’on lui faisait. Notre Seigneur, en lui parlant ne lui
révéla point qui était coupable, (quelle était l’instiga-
trice de ces persécutions). Il ne lui dit rien non plus
sur les autres personnes présentes (qui laissaient
faire) ni des choses secrètes qui se passaient là. Notre
Seigneur lui dit : « Lorsque tu vas au chapitre, prépares-
toi aux coups et aux réprimandes et sache que je
regarde ces coups comme supportés pour moi et que
c’est moi qui les ai reçus pour toi. »
« Christine s’exerça dès lors à une plus grande pa-
tience tout en suivant l’ordre du Seigneur de parler
franchement.
« Ce lui fut l’occasion d’endurer beaucoup de souf-
frances ; on lui disait de dures paroles et on lui répon-
dait avec méchanceté. Ges manières d’être la frappaient
au cœur et il lui semblait qu'aucune créature ne souf-
frait autant qu’elle. Il arrivait même que la prieure
mortifications qui lui étaient défendues, mais à faire pénitence
selon qu'on les lui permettaient. Lechner.
94 CHAPITRE V
parlant mal d'elle, ces calomnies se répandaient au
loin. Elle savait qu'on tenait sur elle toutes sortes de
propos, mais elle ne voulait pas les entendre. Dieu lui
tit la grâce d'ignorer beaucoup de ces méchancetés car
elle ne s’attardait pas aux conversations inutiles.
Mais la plus dure des pénitences, c’était l’absence de
Jésus. Les coups et les injures se pouvaient supporter,
Christine remerciait même celles qui la faisaient soufirir.
Mais lorsque Dieu, se retirait d'elle en apparence, la
laissait dans les ténèbres et l’aridité, elle tombait,
dans un abîme de douleurs. D'abord elle craignait
de n'être plus, par sa faute, dans les bonnes grâces
de Jésus. Malgre les assurances que la miséricorde
divine lui envoyait pour-la soutenir, la pauvre sœur
perdait confiance. Non pas qu’elle doutât de la bonté
de Dieu, mais par une humilité mal. entendue, elle
se croyait indigne des faveurs d'en haut et craignaïit
de mal employer les dons de Dieu. Un jour qu'elle
suppliait le Seigneur de l'exercer dans la pénitence
. jusqu’à la mort, afin qu’elle y trouvât un gage de pré-
destination, il lui répondit : & Ma bien-aimée, il t'est
beaucoup plus utile de vivre sans cette assurance
qu'avec toute la certitude possible. »
Et Christine se trouva consolée. |
Une autre fois que toutes ses craintes l’accablaient
de nouveau et qu’elle laissait son cœur faiblir dans le
doute qui déplaît à Dieu, parce qu'il trouble l’âme et la
rend pusillanime, elle se demandait anxieusement si les
assurances d'élection que lui donnait Jésus n'étaient
pas le produit de son imagination. Dieu lui avait dit :
« Je ne te priverai Jamais de ma douce conversation et
CHAPITRE V 95
elle se figurait avoir été le jouet d’une illusion. Elle
communia avec ardeur, mais ne reçut aucune des con-
solations habituelles : « Je vois bien, Seigneur, dit-elle
tristement, que c’est moi-même qui, par mes doutes,
me suis privée follement de ta douce conversation.
« Tu es toi-même cause de ta sécheresse, répondit
Jésus, ce sont tes doutes qui te l’ont attirée car tu as
manqué de confiance en moi ! » |
Depuis ce Jour elle repoussa tous les doutes comme
une tentation, se contentant de s’humilier quand elle
recevait des grâces particulières.
La patience de Christine, fruit d’une longue lutte avec
elle-même, était devenue chez elle une vertu solide.
Les reproches injustes ou les mauvais procédés la
laissaient calme et résignée. Un jour que, sur les ins-
tances d’une amie, elle était sortie de son silence pour
se disculper, elle s’en repentit aussitôt parce que c’était
contraire à la patience qu’elle voulait pratiquer.
D’autres fois cette patience rencontrait des épreuves
bien opposées. Sa réputation de sainteté s'étendant
chaque jour davantage, les uns venaient l’assaillir de
compliments et de marques de venération; d’autres
l’accablaient de questions indiscrètes. Au milieu de ces
gens trop bienveillants se mêlaient les fâcheux qui
traitaient de haut la sœur portière, mais celle-ci répon-
dait à tous avec la même douceur et bonté.
Même, croyant n'avoir pas encore assez dompté son
orgueil, elle en venait à désirer qu’on la chargeât des
emplois qui lui étaient désagréables et surtout de ceux
qui l’obligeaient à plus d'obéissance ; elle recherchait
les ouvrages pénibles et rebutants, ceux où elle avait à
8
96 CHAPITRE YV
p—
combattre la fatigue et le sommeil, Dieu, pour la récom-
penser, lui donnait ses plus sublimes ravissements
quand elle travaillait aux ouvrages les plus humbles.
Elle arriva à une telle maîtrise d'elle-même qu’elle ne
versa plus une larme qui ne fût selon la volonté de
Dieu et même, à la mort de son père bien-aimé, alors
que son cœur était brisé, elle ne témoigna jamais le
plus petit sentiment de découragement.
Dans les crises de sécheresse et de froideur qui la
rendaient si malheureuse, elle gemissait vers Dieu pour
y chercher la consolation.
« Pourquoi, lui disait-elle un jour, me donnes-tu
parfois tant de suavité et peu après une si grande
désolation ?
« Pour éprouver ta constance, répondit Jésus, et
connaître Si tu m'aimes quand je te quitte ! »
Une autre fois qu’elle succombait à la douleur des
injustices qu'on lui faisait :
« Je viens dans ton cœur, lui dit le doux Jésus, pour
te réjouir et te consoler par moi-même dans ta tristesse.
Je t’ai dejà communiqué généreusement mes grâces, je
le ferai davantage encore. Autant on te méprise, autant
je t’éléverai, autant on NUS autant Je: serai pour
toi un trésor de grâces. )
Et Christine, reprenait sa croix avec une
nouvelle ardeur.
Pendant les premières années de sa vie religieuse,
elle eut beaucoup à souffrir de la faim. Elle eut grand
peine à s’habituer aux jeûnes de la règle et quand elle
arrivait à table, elle ne pouvait plus manger. D’autres
fois, au milieu de l'office nocturne, la faim lui donnait
——
en sans
CHAPITRE V 07
un désir ardent de manger de la viande où d'autres
bons mets et elle combattait ces faiblesses comme
autant de pièges de satan.
Ainsi, victorieuse d'elle-même, partout où se rebel-
lait la nature, la courageuse fille de saint Dominique
montait rapidement les échelons douloureux de cette
échelle mystique qui mène aussi haut que homme
puisse monter ici-bas, au seuil radieux du Paradis.
CHAPITRE VI
Les joies. — Premières grandes visions.
La vocation spéciale de Christine pour la vie contem-
plative s'était manifestée dès l'enfance. Le chemin
mystique qu’elle devait parcourir sur un sol couvert de
fleurs merveilleuses, elle en avait acquis l'entrée au
prix de sacrifices héroïques; mais aussi le corps brisé,
dompté, anéanti ne pouvait plus opposer aucune bar-
rière aux élans de l’àme, attirée sans cesse en dehors
de lui par la force invincible de l’amour. Aussi la con-
templation de Christine était presque surnaturelle.
Comme Mechtilde, Gertrude, Julienne et tant d’autres
saintes, elle vivait dans une union si intime avec Jésus,
qu’elle pouvait converser .avec lui dans un colloque
perpétuel que n'interrompaient ni le travail, ni le
sommeil. (4) |
Christine n’a pas, comme sa cousine Adélaïde Lang-
mann, à lutter sans cesse avec le démon ; à peine ose-t-
il l’approcher. L’élan de cette âme sainte est joyeux,
(4) Le livre de Lochner et celui du Père Lechner qui forment
la base de notre récit ne contiennent pas toutes les révélations
de Christine. Jusqu'ici personne n’a publié intégralement le
manuscrit contenant lautobiographie de la sœur Ebner. Il
mériterait ce travail.
CHAPITRE NV] 99
confiant, irrésistible. Ses visions ont une grâce de ten-
dresse exquise. C’est la fiancée du cantique qui court vers
le bien-aimé. A mesure qu’elle avance dans sa longue
carrière, ses contemplations prennent un caractére
plus sublime, plus abstrait en Dieu. Son amour s’épure,
s'élève davantage d’une ascension ininterrompue et, à
mesure que cette ascension s'opère, les grâces aug-
mentent, les révélations se font plus suivies, plus
intimes, plus unitives.
Christine avait vingt-quatre ans lorsque, une nuit,
elle vit en rêve Notre Seigneur à l’âge de trente ans. T
errait sur [la terre, visitant les communautés, afin de
voir comment elles se comportaient vis à vis de lui.
I vint dans le « dormitorium ». (1) Son visage était admi-
rablement beau et sa démarche très aimable. « Je le
- regardais, dit Christine, avec amour et aussi avec
crainte et Je le suivais partout. Mais je prenais attention
qu'il ne me vit pas, car j'avais honte de mes pechés.
Notre Seigneur alla dans le jardin et je le regardai par
une petite fenêtre, puis j'allai aussi au jardin et je me
cachai derrière un arbre. A peine étais-je la que Jesus
fut prés de moi quoiqu'il fut d’abord trés loin. I me
dit : « Pourquoi t’éléves-tu, cendre et poussière? »
« Seigneur, ai-je répondu humblement, je sais bien que
je ne suis que cendre et poussière ». Alors mes yeux
s’ouvrirent et je vis toutes mes fautes et mes manque-
ments comme s'ils étaient écrits sur un livre devant
moi. Je fus remplie de confusion et je fermai les veux
(4) Dans certains couvents, on appelait dormitorium une sorte
de vestibule sur lequel s’ouvraient les cellules des relisieuses. |
Bibliothèque des Fontaines
BP 205
6O5O1 CHANTILLY C=Te
Tél. (16) 44.57.24.6C
100 CHAPITRE VI
et baissai la tête. Je n'osai parler. Jésus alors, me
voyant si abimée de honte me dit tendrement : « Tous
tes péchés te sont remis. » En entendant ces paroles je
le regardai. Son corps était aussi brillant et clair qu’un
bervl. (1) Notre Seigneur Se pencha vers moi et, de sa
main droite, m'attira à lui et.me serra si fort contre lui
que je me croyais de la cire sur laquelle $’imprime le
‘achet. Mon âme fut comme formée à l’image de la
Sainte Trinité. Je ne puis trouver de mots qui soient
capables de dépeindre la beauté aimable, la suavité du
visage de mon Seigneur, J’eus désormais une grande
connaissance de Dieu et un mépris profond pour moi-
méme, » (2)
Quoique la plupart de ses visions aient lieu pendant
la nuit, dans son sommeil, Christine affirme qu’elle est
tellement certaine de leur réalité qu’elle la soutiendrait
contre le monde entier. Cette assurance parfaite de
l'union de son âme avec Dieu est, du reste, un des
degrés connus de la vie contemplative. Les maitres
de la vie spirituelle le nomment le degré ultime de la
vie mystique : l’union, lequel se subdivise en trois
autres degrés : La simple union, les fiançailles et le
mariage spirituel.
(4) Christine affectionne le béryl, qui, dans le langage mystique
et allégorique du moyen âge, signifiait l'humilité et la charité
enversle prochain. (Voir Don PAÉIANSER Année liturgique. Temps
Paseal, © II, p 343.)
(2) I va de soi que toutes ces visions doivent s'entendre pure-
ment, spirituellement. Nous avons ici la figure du 7e degré de la
vie contemplative appelé : l’attachement de Dieu. Saint Jean de
la Croix dit sur ce sujet des choses admirables. Note du Père
Lechner, p. 185.
-
CHAPITRE VI 401
Christine était assise un mardi dans sa cellule. Notre
Seigneur vint et lui dit : « Compte le nombre de tes
, années (elle avait trente-six ans) (1313). Quand viendra
la nouvelle année tu seras avec moi dans le Paradis. »
C'était une promesse figurative, car Christine ne mourut
pas, mais elle fut très malade. Pendant sa maladie elle
fut ravie au ciel. Jésus prit son âme et la présentant à la
Sainte Vierge, il dit: « C’est mon épouse.» Puis s’adres-
Sant aux anges : « C’est votre sœur en pureté, je la
ferai demeurer éternellement dans vos chœurs. » Jésus
dit ensuite aux saints : « C’est votre sœur ; par moi, elle
vous aime tous. » Se tournant ensuite vers Christine; il
conclut : « Va maintenant, retourne à la vie humaine. »
Le confesseur de la sainte raconte qu'à l’âge de
quinze ans, le Seigneur lui envoya l’apôtre Saint Jean
pour lui dire que Dieu, dans sa sagesse, avait décide de
la reprendre de ce monde dès sa jeunesse, mais que les
supplications qu’on lui avait adressées étaient montées
jusqu’au trône de la Très Sainte Trinité. Le conseil
divin, dans sa miséricorde, se résolut de faire de
Christine un instrument pour le salut des âmes et de lui
donner le temps d'accomplir l’œuvre divine. À soixante-
sept ans puis à soixante-dix ans, saint Jean vint con-
firmer sa première visite et prédit à sa protégée qu’elle
mourrait à soixante-dix-neuf ans.
En cette même annee 1313, Christine fut saisie une
nuit d'un tel élan d'amour qu’elle en crût mourir. Elle
souffrait des douleurs intolérables, autant de soif
d'amour que de contractions corporelles. Notre Seigneur
à ses plaintes répondit : « Fais un retour sur toi-même
et resigne-toi. »
102 CHAPITRE V1
À l'aube de ce jour, un ange vint auprès d'elle :
« Mon Seigneur t’envoies son salut et son amour, dit-il.
Il a vu le douloureux combat qui se livrait dans ton
âme et s’y est complu. Il l’a dit à ses amis. Le Père
Céleste l’a envoyé sa force, le Fils son amour et le
Saint-Esprit a fait sa demeure en toi, car il a eu grand
pitié de toi et il veut secourir celle qui souftre pour lui,
il veut te consoler. Ce ne sera pas encore la récompense
parfaite, mais tu seras honorée devant tous les saints. »
Quand elle revint à elle, la sœur qui la gardait lui
dit : « Tu as dormi dans des merveilles. Nous ne
pouvions parvenir à t’éveiller. »
Christine ne voulut pas dévoiler ce qu’elle avait vu.
Jésus aimait à témoigner la complaisance qu’il prenait
dans la prière de foi de sa servante, Elle fut un jour
ravie au ciel dans une cite toute en or pur. Les rues
en étaient parsemées de lys et de roses. Notre Seigneur
y invitait les saints qui avaient exercé la contemplation
pendant leur vie avec une virginale purcté. Jésus prit
des couronnes que des anges tenaient préparées. Il y
en avait de deux espèces. Il couronna avec les unes
tous ceux qui avaient conservé leur pureté baptismale.
Les autres couronnes furent données à ceux qui s’effor-
Çaient de conserver la chasteté. Alors commença une
danse céleste. (1) Notre Seigneur la presidait avec sa
(4) On trouve des visions de ce genre dans les écrits mystiques
de Saint Jean de la Croix, de Sainte Thérèse, de Searamelli,
Gôrres, etc. La danse sacrée existait encore en plusieurs pays, à
l’époque où vivait Christine et on la dansait à certaines fêtes, à
l’église. Les danses profanes elles-mêmes n'avaient pas l'aspect
frivole de nos danses modernes,
CHAPITRE VI 103
Sainte Mère et les saints couronnes. Nul autre ne
dansait avec eux. Chaque fois que Jesus se mouvait
une flamme ardente tombait sur les 1ys et les roses.
Quand un des saints se rapprochait de Notre Seigneur,
il recevait des flammes de purete et de contemplation
qui Pembrasaient d'amour. Les saints avaient leurs yeux
fixés sur le visage du Sauveur. Le saint roi David dit à
Christine : « Lorsque j'etais sur la terre, j’entrevis ce
jour en esprit. Je ne pus autrement exprimer ce que je
voyais que par ces cinq mots: Laudate Dominum in
sanctis ejus. »
Toute la cour céleste s’approcha alors, demandant :
« Quelle est cette fête aujourd’hui ? » Et Notre Seigneur
répondit : « C’est aujourd’hui un grand jour, il n’a
coûté beaucoup. Mon peuple m'honore aujourd’hui sur
la terre et c'est pourquoi il y a une grande Joie au
ciel, » (1)
Quelque temps après cette vision, Jesus dit à la
sœur : Celui qui m'invite, je le visite avec amour. Celui
qui me désire, je lui suis un hôte assidu. Celui qui
soupire après moi, je ne me séparerai pas de lui. Ces
trois choses sont en toute perfection entre la Dürriglin
et moi. » (2)
« Je vis, écrit Christine, dans mon sommeil pendant
la nuit, Notre Seigneur assis devant l'autel de Saint
Dominique pour y juger. Une sœur qui, dans ce temps
la était malade, lui fut amenée et elle gémissait et se
(1) C'était sans doute le jour de Pâques.
(2) I s’agit ici d’une sœur du couvent. Les Dürrigel étaient
une famille de chevaliers de la Pegnitzthal. Les ruines de leur
château existent encore.
1404 CHAPITRE VI
lamentait, Toute la communauté était assise en cercle
autour du Sauveur. Sous le chœur se tenaient une
foule de méchants esprits qui venaient l’un après
l'autre devant le divin juge accuser la sœur. Quand
Pun partait, un autre arrivait comme l'éclair. Notre
Seigneur ne disait rien. Il écoutait avec un visage
sévère et une grande majesté.
« Une sœur se leva et dit : « Sois lui miséricordieux,
vois comme elle a souffert lorsqu'elle a dù subir quoi-
qu'innocente, deux sévères chapitres. Donne-lui sa
récompense dès cette heure. » Aussitôt les mauvais
esprits perdirent toute leur audace et S’enfuirent. Alors
Jésus prenant un visage plus doux renvoya la sœur
rassurée et en paix. Je compris, quand je me retrouvai
à l’intirmerie combien il est bon de soufirir quand on est
innocent et quelle miséricorde Dieu montre alors dans
ses jugements. Je fus aussi confirmée dans l'assurance
que j'irais dans la joie éternelle, mais que je devrais
beaucoup souffrir avant de lobtenir. (1)
« Peu après, j'eus encore un songe du même genre :-
Notre Seigneur, sous l'aspect de son humanité à trente
ans, tenait chapitre. Il se plaça au lieu le plus élevé. Le
Père confesseur du couvent était assis à côté de lui et
les sœurs mortes se tenaient les plus proches de son
trône. Les autres sœurs vivantes venaient, à leur tour,
se prosterner devant le Seigneur, et tous leurs manque-
ments et leurs défauts étaient rendus publics, car le
divin juge ne laisse passer la moindre faute, la plus petite
(1) 11 est probable que la sœur accusée était Christine elle-
méme. La suite du récit, et l’assurance de sa félicité éternelle qui
lui est donnée, le prouvent.
CHAPITRE VI 405
faute secrète. Notre Seigneur commenca par juger la
prieure et la punit très durement pour des choses pres-
qu'innocentes, comme de laisser entrer les gens du
monde dans la clôture (1) sans necessite et parce qu’elle
était trop faible pour certains abus, ne regardant pas
assez Strictement au maintien de la règle. La sous-
prieure fut punie plus durement encore, pour ne pas
veiller assez à la discipline monaeale et parce qu'elle
laissait passer beaucoup de manquements sans les
punir ou sans faire de remontrances. Elle voulut $s’ex-
cuser, mais Notre Seigneur ne Île permit pas. Il en fut
méme encore plus fâché et dit qu'il ne servait à rien de
s’excuser puisque rien ne lui était cache.
« Quand je vis et entendis tout cela, j’eus une plus
grande frayeur de la justice divine, mais en regardant
ce visage si plein d'amabilité et de grâces, j'oubliai la
crainte pour me laisser aller à mon amour. À mon
tour de paraître devant lui, je ne me rappelai plus
aucun de mes péchés, Je ne pensai qu'aux grandes
gräces et à toutes les faveurs qu'il m'avait prodiguécs.
Je ui dis alors : « Seigneur, j'ai reçu beaucoup de
gräces et de tendresses de toi, surtout quand j'ai eu le
bonheur de te recevoir dans la Sainte Eucharistie, et
quoique je me reconnus alors bien indigne de toutes ces
faveurs, tu me parlais toujours avec bonté, » Alors son
visage et toute sa personne S’illuminérent de tendresse
et de douceur. Il me dit d’une voix affectueuse ? « Que
te donnerais-je pour m'avoir dit cela? » Et mon esprit
(4) La loi de clôture n’était pas alors aussi sévère qu'elle le fut
depuis. P. Lechner,
106 CHAPITRE VI.
se trouva éclairé, Je reconnus qu’on doit moins craindre
la justice divine qu'espérer en sa misericorde et ma
confiance en fut encore augmentée, » |
Malgré la contiance que de semblables visions de-
vaient donner à Christine, le Sentiment de la crainte
dominait en elle, Notre Seigneur dit un jour qu’il vou-
lait lui ôter cette crainte. |
Christine répondit : « Cher Seigneur, Je ne te le de-
mandes pas. Mes péches doivent nrinspirer cette
crainte. Aide-moi seulement afin que je ne désespère
pas et que j’unisse la confiance à la crainte, car j'aurai
toujours confiance en toi. » — « Ma bien-aimée, dit
Jésus, Sache que j'habite toujours en ton cœur.
Demeure dans mon amour, car la crainte, unie à
l'espérance et à Pamour, n’est très agréable. »
Christine entretenait cette union avec Dieu par une
prière incessante, Au son de la cloche donnant le signal
de loftice, elle recitait le verset : Omnis spiritus laudet
Dominum. Elle conseillait cette dévotion aux autres.
Elle pensait souvent à ce passage des psaumes. — Je
me suis réjoui quand on m'a dit : Nous irons dans la
maison du Seigneur. — Etelle se disait en frémissant
de joie : « Oh! mon âme ! que ferais-tu si on te disait
que tu vas entrer dans Péternel bonheur ? » Rien ne lui
plaisait plus que de se sentir tout près du tabernacle.
Son amour la portait à embrasser cette demeure mysté-
rieuse de Dieu comme le trône du maitre du ciel et de
la terre, trône d’amour et de miséricorde. L’ardeur de
la sœur était telle que si ses forces ne lui eussent
manqué — elle le confesse elle-même — clle fut
demeurée volontiers au chœur sans en sortir jusqu’à sa
CHAPITRE VI 407
mort. Aussi arrivait-il souvent qu’on n’entendait plus sa
voix à l'office, elle venait de Séteindre subitement,
Christine etait prise d’un ravissement qui l’enlevait aux
choses extérieures. Ces ravissements la prenaient aussi
à la messe. Elle dit que, bien souvent, elle ignorait
mème quel prêtre célébrait. Un jour elle entendit à la
Consécration une voix qui lui disait : « Ceci est ton
Créateur et le mien. » Et elle vit, à l'élévation de l'hostie
un enfant d’une beauté merveilleuse entre les mains
du prêtre qui, ce-jour là, était le vieux chapelain. A la
fraction de lhostie, l'enfant parut plus grand. En ce
moment la sœur revint à elle.
Christine vit aussi Notre Seigneur, un Vendredi-Saint,
sous l'apparence qu'il avait lorsqu'il fut clouë à la
croix. Ce spectacle était déchirant. Jésus crucitié était
entouré de sept personnes. Il parla à Christine avec
tant de suavité et de grâce qu’elle pensait dans sa recon-
naissance : « Ah ! si ces paroles pouvaient être ecrites ?
Car il m'est impossible de les retenir ! Elle se souvint
cependant que Notre Seigneur lui avait dit : Quand tu
avais cinq ans un domestique de la maison de ton père
te demanda en mariage. Tu en fus très triste parce que
ton inclination ne te portait pas vers le monde, mais
vers le cloitre. C'est alors que tu as pris mon cœur et
dès lors je ne te l’ai jamais retiré. » (1)
Outre les offices de la communauté et les oraisons de
(4) I faut prendre ici le mot de domestique dans le sens de
« familier ». À cette époque, fréquemment, les-gentilshommes
prenaient chez eux les tils de leurs amis pour les former aux
belles manières et aux exercices du corps, principale éducation
de la noblesse.
108 CHAPITRE V1
la règle, Christine recitait chaque jour trente fois
l'Antienne : Feni Sancte Spiritus, avec cinq versets,
plus cinquante Pater pour honorer les souffrances de
Jésus-Christ, cent {ve pour honorer la sainte Vierge,
cinquante Pater pour honorer les saints, cinquante
autres pour les anges, Cinquante pour les patrons, autant
pour les âmes du Purgatoire, auxquels elle ajoutait les
vigiles. À cet ordinaire surchargé, combien d’autres
dévotions n'étaient pas ajoutées, soit qu’on lui demandât
des prières, soit à cause d’une fête ou d’un évènement !
Le divin époux recevait tous ces soupirs fervents avec
complaisance. Un jour il promit à Christine qu’il bénirait
sa race à cause d'elle. « Aussi longtemps que tu vivras,
ajouta-t-il, ta communauté n’éprouvera aucun mal.
>arfois, dans ses prières, Pamour divin se répandait
dans ses veines comme un feu brûlant si violeat, qu’elle
croyait ne pouvoir le supporter longtemps sans mourir.
Ce feu intérieur faisait de Christine comme un foyer de
chaleur qu’on ressentait en s’approchant d'elle.
Mais aussi quels colloques enflammeés entre le cœur
de la servante et celui du maitre !
— « O cher Seigneur ! s’écrie Christine, si j'avais ta
puissance et toi ma pauvre vie, je voudrais changer
avec toi et te donner ma puissance pour reprendre ma
misère! Tu m’es tellement cher que si je pouvais avoir
toutes les joies du ciel sur cette terre, je les abandon-
nerais pour toi et je conserverais ma pauvre existence
sans recevoir rien en retour. Oui, Seigneur, je t'aime
tant que si je possédais l'affection de tous les hommes et
qu'ils voulussent me faire du bien, si tu ne me donnais
plus aucune pénitence, si je n’avais pas de Purgatoire à
CHAPITRE VI 109
souffrir, je ferais le sacritice de tout cela par amour
pour toi ! Et Notre Seigneur de repondre : « Maintenant
s’accomplit ce qui est écrit au livre de Pamour : Tu as
blessé mon cœur d’un regard de tes yeux, d'un cheveu
de ta nuque. » (1)
— «Que veux-tu dire par là, O mon Seigneur ?
demanda Christine.
Jésus répondit : « Quand une créature, pour mon
amour, méprise tous les biens qu’elle peut avoir en elle
et autour d'elle, ces biens fussent-ils aussi minimes
qu’un cheveu, mon cœur en est blessé et je me lie à elle
par un retour d'amour, voulant Ia combler de tout ce
qu’elle peut désirer.
Peu de temps après, Jésus dit à la Sœur : « Ma bien-
aimée, parce que tu m'aimes au point d'abandonner tous
biens et de les mépriser par amour pour moi, Je te
donnerai une récompense qui attirera des grâces spé-
ciales sur tous ceux qui t’'aiment, et plus ils t’aimeront,
plus je les favoriserai. Je joue dans ton cœur comme
une mélodie de harpe. Ma demeure est dans ton âme.
J'étais avec toi dès le commencement de ta vie et à
mesure que tu vivais pour faire ma volonté, mon amour
croissait pour toi. Même quand tu âgissais contre ma
volonté, je te pardonnais.
Qui s’étonnerait de l’enivrement surnaturel qui s’em-
parait de Christine après de tels entretiens ? Cet enivre-
ment durait parfois plusieurs jours. Pendant ce temps
elle ne voyait, n’entendait rien, elle ne buvait ni ne
mangeait, elle paraissait être sans vie. En revenant à
(4) Cantique des cantiques.
410 CHAPITRE VI
elle, elle parlait de Dieu et de ses perfections d’une
manière ravissante qui enflammait à leur tour ceux qui
l’entendaient.
Un jour, dans un ravissement, la sœur vit Notre
Seigneur entouré de beaucoup de saints. Jésus couronna
Christine d’une précieuse couronne et lui témoigna une
tendresse si grande que tous les saints S'écrièrent : « O
Seigneur ! quel grand amour portes-tu donc à cette
âme et comment, du haut de ta grandeur, o toi le Dieu
tres Haut! daignes-tu te pencher vers elle? Jésus
répondit : « Je vous ai ainsi attirés à moi et je vous ai
donné votre gloire par ma seule bonté. Aucun de
vous n’est arrivé où vous êtes par vos propres mérites.
Tout ce que vous avez et possédez, c'est moi qui vous
lai donné. » — Et se tournant vers Christine. — « Ne
te laisse pas troubler, dit-il, si les hommes te jalousent
pour les gràces que tu reçois, car les anges et les
saints eux-mêmes s'étonnent des grandes merveilles
que j'opère dans ton àme, alors qu’elle habite encore
ton faible corps. »
— « Je vais prendre une étincelle de mon cœur
brûlant, dit un Jour Jesus, et je rendrai ton cœur comme
le mien. Je prendrai une des larmes que j'ai versées
sur la terre et j'y mettrai toutes tes larmes pour qu’elles
acquièrent la valeur de la mienne. Je prendrai un des
coups de verge de ma douloureuse passion et j'y unirai
les coups et toutes les violences que tu as reçues par
obéissance et amour pour moi. J'ai commandé à tous
mes amis de t'aimer, Que puis-je faire de plus ? »
— « Seigneur, répond Christine, si j'avais la voix
de tous les anges, je voudrais te louer par elle; si
CHAPITRE VI 411
j'avais tout le sang des martyrs, je voudrais te le
donner; si j'avais les souffrances subies par tous les
hommes, je voudrais t'en faire hommage; si j'avais
l'amour de tous les cœurs, je voudrais t’en aimer ! »
Et notre Seigneur termine ce colloque enflammé par
une nouvelle assurance de prédestination.
— « Je vis un jour, écrit Christine, Notre Seigneur
sous trois aspects differents. Je le vis d’abord agenouillé
au Jardin des Oliviers. Sa tendre peau, pâle et blanche,
comme la peau d’un œuf, laissait suinter des gouttes de
sang qui tombaient à terre. Les mouvements de Jésus
étaient tristes et lasses, mais doux et résignés. Je vis
l’état lamentable de tout son être et cependant je ne
pouvais ressentir de tristesse, mais une grande suavité,
un grand amour reconnaissant.
« Je le vis aussi quand il fut flagellé. Son corps si
délicat était durement lie avec des cordes au milieu de
son buste. Ses mains aussi étaient liées, et si profondé-
ment serrées, qu’on voyait à peine les cordes enfoncées
dans la chair. Ses divines mains étaient comme un linge
bleu. Mon cher Seigneur était cruellement abîimé par
les verges, tout troué et couvert de sang. En le con-
templant souffrant si indiciblement, en voyant ses gestes
douloureux et son corps meurtri, épuisé du sang
répandu, je fus remplie d’une douce vive et gratitude.
« Je vis Notre Seigneur pour la troisième fois lors-
qu’il fut descendu de la croix. Il me parut comme un
misérable martyrisé. Pas une place dans son corps
qui fut saine, chaque membre avait souffert d’une
souffrance spéciale. La tête était abiméce par la couronne
d’épines, dont les traces marquaient le front de plaies
9
419 CHAPITRE VI
bleues et rouges. Beaucoup deépines de la couronne
restaient encore piquées dans le crâne, Les yeux noyés
de douleur, éteints et sanglants, le visage noir, plein
de sang seche, Les plaies des mains et des pieds avaient
largement déchiré la peau. C'était le spectacle le plus
pitoyable que des yeux humains pussent contempler.
Aucune langue ne pourrait lexprimer, J'ai vu Notre
Seigneur dans les douleurs de sa mort amère, j'ai vu
ses cinq plaies, et cette vue m'a inondée de bonheur
J'ai sucé la plaie du côté comme l’abeille suce la fleur
et je nrélançai vers cette plaie avec amour, car c’est
par elle que j'ai éprouvé les plus douces jouissances,
les délices les plus inexprimables, »
« Aprés ces Visions, Je ne pouvais plus dormir. Tous
mes sens étaient p'ongés et comme enfouis en Dieu. Je
n'aurais pu écrire trois mots ou faire la moindre chose
exigeant l'assiette ordinaire de l'esprit, Oui, je Paflirme,
il n'y avait pas en moi un membre qui ne fut plein de
grace et de suavité. »
Chaque communion était pour Christine un instant de
bonheur supraterrestre, Elle éprouvait souvent des
désirs de communier semblables à une. soif ardente,
dont elle souffrait comme d’un martyre très douloureux.
Généralement, aprés la réception de là sainte hostie,
elle entraïit en ravissement et elle s’en lamentait, parce
que ces extases causaient du trouble et des distractions
autour d'elle, Elle s’en plaignit à son divin ami qui lui
dit : « Ne te troubles pas, je veux que tout le monde
sache combien je t'aime. »
Un jour qu'elle était encore plongée dans les dou-
ceurs du ravissement devant Jésus entouré de ses
LS
CHAPITRE VI 113
saints, elle reçut une rude penitence, Comme elle s'en
étonuait, le Seigneur lui dit : « Je suis juste et toutes
mes œuvres sont fondées sur la justice, On s'étonne
que je partage mes trésors avec mes bien-aimés et que
je leur fasse des faveurs si extraordinaires, mais je leur
fais sentir aussi ma sevérite. » (1)
D'autres fois le Seigneur disait à Christine après la
_connnunion : « de t'ai épousée par un amour éternel,
Parmi les enfants des hommes, tu nres l’un des plus
cher, Aucun tiancé n’aspire après sa fiancée comme
j'aspire après toi. Tous les prêtres qui me donneront à
toi seront ornes de mes grâces. »
Un autre jour, après la communion, Jésus dit à la
sœur : « Je veux te donner cette grâce que toutes tes
œuvres te soient méritoires. S'il s'y trouvait une imper-
fection, je l’effacerai dans ma miséricorde, Je veux te
donner les plaies de mes mains, la douceur de mon
cœur, les trous de mes pieds, pour que ton obeissance,
par eux, te devienne efficace. Par la plaie de mon côté
tu recevras un doux amour et l’assurance du mien ; je
te couronnerai au ciel des stigmates de ma couronne
d'épines. Je viens plus volontiers vers toi qu’un ami
visite son ami. Tes yeux ne rencontreront plus jamais
ce qui pourrait leur faire tort. »
Jésus révéla aussi à Christine que le mauvais esprit
avait perdu tout pouvoir de la tenter.
Un jour qu’elle priait le Seigneur de consolider en
elle toutes ses œuvres, afin que, oubliant les choses
(1) Cette pénitence consistait à se coucher sur une peau de
hérisson. La sœur y resta couchée jusque midi et y serait volon-
tiers restée davantage, si le Seigneur y avait consenti,
414 CHAPITRE VI
du monde et du temps, toutes ses préoccupations
soient uniquement tournées vers lui :
— « Contentes-toi de mes grâces, lui répondit Notre
Seigneur, car je t’en ai donné bien plus qu’à beaucoup
d’autres qui m'étaient très chers et qui m'ont servi
fidélement.
— «Seigneur, dit l’humble sœur, comment se fait-il
que j'aie reçu tant de grâces et que je sois encore si
imparfaite ?
— « Afin, répartit Jesus, que tu me connaisses et que
tu te connaisses, que tu saches que toute bonté vient de
moi et toute imperfection de toi, et pour que les tideles
me louent de la miséricorde et des grâces dont je t'ai
gratitiéeg. »
Au milieu de cet échange de sentiments surnaturels,
la sainte communion devenait vraiment pour Christine
un festin de délices. Ainsi qu’elle le dit dans ses révé-
lations, les saintes espèces lui étaient comme un plat
d’une douceur exquise. Elle ne goûtait pas le pain, mais
une suave sensation. Souvent aussi une odeur très
agréable sortait d'elle et se répandait dans le chœur.
Un jour de Pâques, après la communion, elle vit le
Rédempteur tel qu’il ressuscita d’entre les morts, au
milieu des patriarches. L'endroit où ils se trouvaient
était ravissant et le sol était recouvert d’un gazon.
verdoyant. Le Seigneur semblait se tenir sous les
patriarches dans une lumière éblouissante comme la
lune sous les étoiles. Et les âmes chantaient avec une
grande joie : « Hæc est dies quam fecit Dominus. »
Une autre fois, au premier Dimanche de Carême, le
Seigneur, après la communion, annonça à Christine la
CHAPITRE VI 415
délivrance de plusieurs milliers d’âmes du Purgatoire,
le retour de milliers de pécheurs et le renouvelle-
ment dans la grâce d'innombrables fidèles. Il dit à la
sœur : « Que mes grâces te suffisent! » Peu après
toutes ces âmes vinrent à elle et lui dirent : « Nous
avons crie longtemps du fond du Purgatoire. Mais la
justice de Dieu ne voulait pas nous délivrer avant ce
jour. Maintenant nous montons au ciel et nous prierons
pour ceux qui nous ont aidees. »
Une autre fois, après la communion, Jésus dit à sa
tidéle amie : « Je veux te sortir d’une vie heureuse
pour te placer dans une vie divine. » Il.la mena au
milieu des chérubins et des séraphins qui chantaient
les louanges de Dieu par les paroles de la préface de la .
Messe de la Sainte Trinité. Ce chant était exécuté avec
une telle grice et une telle dignité que Christine ne put
trouver aucune expression pour peindre cette beauté.
La vision dura depuis le matin jusque midi.
Christine n’était-elle pas aussi un chérubin par
l'amour ?
CHAPITRE VII
Le Père Conrad de Füssen. — Dimut Ebner.
Christine et les âmes.
.
Ghristine Ebner commença à écrire ses révélations à
l'age de quarante ans, sur l’ordre de son confesseur, le
Dominicain Conrad de Füssen. Pendant de longues
.annees, ce Saint religieux fut le confesseur du couvent,
En 1324, il fut envoyé à Fribourg. On suppose que ce
fut Conrad qui écrivit une partie des révélations, sans
doute après lt mort de Christine. La voyante cessa
d'écrire trois ans avant la fin de sa vie. Conrad devait
étre plus Jeune ou, tout au moins, du même âge que
sa pénitente, était comme beaucoup de ses frères
en religion, profondément versé dans la science mysti-
que, Si Christine avait en lui une grande contiance,
lui, de son côté, la vénérait beaucoup et, souvent
lui demandait des conseils. Une affection réciproque
et très élevec unissait le Pére Conrad et la soeur Ebner.
Christine fui parlait avec une affection d'autant plus
vive, qu'elle avait reçu plusieurs fois des révélations à
son sujet,
— «@ CUn jour, dit-elle, à la fête de Saint André,
comme le lecteur (le Père Conrad) avait Notre Seigneur
dans les mains pendant la messe, j'entendis le Père
CHAPITRE VII 117
Céleste lui dire : « Tu vas recevoir ma bénédiction
paternelle et ma confirmation éternelle, Le Fils de Dieu
lui dit : Tu auras dans ta vie de grandes consolations
de mon humanité. Le Saint-Esprit dit aussi : Je te ferai
d'inmenses dons, mais tu ne peux en jouir seul, tu
dois les partager avec les autres, »
Quand le Père Courad célébrait Ia messe, il y mettait
une si touchante piété que tous Îles assistants, religieux
ou laïques, en étaient vivement émus : « Si le grand
Saint Nicolas avait dit lui même cette messe, s’écriaient
naîvement les fidèles, il n'aurait pu être plus dévôt ni
plus recueilli!
Lorsque ce saint religieux dut quitter Engelthal, sa
dernière messe au couvent fut Signalee par une série
de faits extraordinaires. |
L’agitation causée par son départ, non seulement au
monastère, mais dans tout le pays, prouve que Conrad
de Füssen jouissait d’une grande réputation de sainteté.
On accourut en foule pour assister au dernier office
qu'il célébrait à Engelthal. Conrad disait la messe de la
Sainte Trinité. Dés les premières prières de la messe,
on entendit avec surprise que le prêtre, au Confiteor,
au lieu de dire «et vous, sœurs », avait dit « et vous,
innocentes ». Conrad avait été comme forcé de pro-
noncer ce mot sans qu'il y pensât. D'ailleurs il se
sentait transporté, inondé de grâces. $es pleurs cou-
Jérent sans s'arrêter tout le temps du sacritice et tous
ceux qui y assistaient recevaient les effluves de la piété-
du célébrant. Elle remuait tous les cœurs, provoquant
des larmes dans tous les yeux.
Apres la messe, Conrad monta en chaire pour y faire
418 CHAPITRE VII
son sermon d'adieu. Au milieu de Pallocution il s’inter-
rompit pour dire aux religieuses :
— « Le Père Céleste vous a pris pour enfants, il
vous à pardonné vos péchés. Vous êtes confirmées et
choisies pour la vie éternelle. » Et comme il disait ces
mots de la part de Dieu avec beaucoup de paroles
très douces, il ajouta : « Ce n’est pas moi qui vous
parle, vous l’entendez bien à ma voix. » Effectivement
sa voix était toute changée.
Le lendemain, le Père Conrad donna la communion à
Christine qui entra en extase aussitôt après et eut
la faveur de sucer lasplaie du côté de Notre Seigneur.
La sœur Ebner resta en extase jusqu'aux vêpres. Pendant
lcs dix jours suivauts elle eut la grâce de pouvoir
communier chaque matin (1) et ces mêmes jours
furent également remplis de grâces smgulières pour la
communauté. Un souffle de miraculeux enivrement la
transformait. Quelques sœurs pleuraient, d’autres
riaient, presque toutes marchaient dans une sorte
d’extase. Le bruit de ces merveilles s’etendit au dehors
du couvent et beaucoup de gens louaient Dieu pour
les bénédictions qu’il répandait sur Engelthal.
Est-ce le même Conrad que Christine appelle « le
jeune chapelain » et dont elle raconte le fait suivant ?
On peut le supposer. |
Pendant une messe, la sœur vit Notre Seigneur dans
ses mains. Il se tournait affectueusement vers le prètre
(4) En ce temps là, on ne pratiquait guère la communion
fréquente. Même dans les couvents, on se contentait de commu-
nier tous les quinze jours, les plus fervents recevaient la commu-
nion tous les huit jours,
CHAPITRE VII 419
et se penchait vers lui. Ce même jour et sans doute à
la même messe, comme Christine se plaignait amoureu-
sement à Notre Seigneur de ce qu’il n’avait pas inspiré
a ses supérieurs de lui permettre de communier, Jésus
lui répondit : « J’ai considere ta misère et j'ai donné
l’amour de mon cœur à ce prètre pour qu’il te nourrisse
de mon Eucharistie. Dis le lui de ma part et dis lui que
je lui donnerai une maladie corporelle atin qu’il honore
l’obéissance et soit plus indulgent (pour toi ?) Et qu’il te
donne mon corps avec plus de mansuetude. »
Une lettre que Christine écrivait au Père Conrad
quand il était à Fribourg peindra mieux que toute
dissertation, l’affection attentive et dévouée que Chris-
tine conserva toujours pour son confesseur. (1)
« Mon cher Seigneur frère Conrad écrit-elle. Moi,
Christine Ebner, je te salue en Notre Seigneur Jesus-
Christ qui m'est cher par-dessus tout. O, cher Seigneur !
vous m'avez fait demander si je ne voulais pas prier
pour vous. Ma prière est une pauvre prière. Mais par
l'affection et la fidélité que j'ai toujours eue pour vous,
je le ferai avec la meilleure disposition qu’il me soit
possible. Et si je savais que vous viviez dans le péché
mortel, ou dans les dangers du monde, ou dans lini-
mitié de Dieu, je prierais encore pour vous. Je vous
demande de ne pas mépriser mon conseil, quoique je ne
puisse guère conseiller moi-même et qu’il serait plutôt
nécessaire qu’on me conseillàt. Vous ne devez pas.
donner à la science l’avantage sur Dieu, ni l’aimer plus
(1) Cette lettre se trouve dans la vie de Christine, de Lochner,
et paraît avoir été insérée dans le manuscrit des révélations,
peut-être par Conrad lui-même,
120 CHAPITRE VII
que Dieu, car les arts passent en un instant, mais les
fruits de Pamour demeurent éternellement, Celui qui
se contie trop en lui-même et vit selon à volonté des
hommes, pêche souvent et nest pas lPami de Dieu.
Personne ne devient saint qui agit contre la droiture.
Vous devez remplir votre devoir afin que la discipline
spirituelle ne S'aflaiblisse pas en vous. Pendant qu'on
est assis en société le temps passe, inutile, et c’est
Chose nuisible aux personnes spirituelles. ‘Car nous
n'avons d'autre richesse que le temps; ceux qui ne
emploient pas bien seront dans la misère, là où nous
levrons un jour demeurer en l’éternelle Joie.
« Cher Seigneur, j'ai trop parlé. Pardonnez-moi.
Pardonnez-moi par amour pour la vérité, Une mère
parle ainsi avec son enfant et lui dit ce qu’elle ne dirait
pas aux autres qu'elle n'aime pas. Aussi longtemps que
vous serez mon fidele ami et que mes conseils et mon
souvenir ne vous fâcheront pas, je me croirai obligee
de vous porter Secours, méme si cela ne vous procure
aucun plaisir. En vous donnant un conseil, je mérite
autant d'en avoir comme je vous l'ai dit,
« Que Dieu soit avec vous pour l'Eternite, qu'il
éloigne de vous tout mal. Qu'il vous donne sa grâce en
tout ce que vous faites comme en tout ce que vous
«devez laisser, atin d'agir toujours pour sa gloire et son
honneur et que vous en receviez une grande récom-
pense, Le cher Jésus-Christ nous soit en aide. »
Cette lettre montre, et l’autorité que Christine avait
sur ceux qui la connaissaient, et la grande charité de
son âme envers ceux qu'elle aimait. Fribourg, centre
très vivant alors, paraissait à la moniale recluse un lieu
CHAPITRE VI] 191
dangereux pour Son ami, peut-être lui connaissait-elle
un penchant à se répandre trop dans le monde. Avec
quelle liberte elle parle, faisant taire son humilité dans
son désir de faire du bien aux âmes qui lui sont chères !
Dans les premieres années de sa vie religieuse, alors
que Dieu, pour Péprouver, permit qu’une véritable
persécution s’élevât contre Christine, celle-ci croyait
agir parfaitement en se taisant humblement et souffrant
en silence, Elle ne voulait accuser personne.
Notre Seigneur lui dit un jour : « Saches que tu ne
m'es nulle part plus désagréable qu'au chapitre. »
Etonnée, Christine en demanda la raison.
— « Tu dois, répondit le Sauveur, parler là en toute
justice, atin que toutes soient corrigées. »
Christine, à dater de ce moment, surmontant la crainte
que lui inspiraient les personnes malveillantes à son
endroit, se résolut à parler toujours avec franchise et à
parler selon sa conscience quoiqu'il en püt advenir.
Les hauteurs où la conviait son tiance céleste ne la.
rendaient pas indifférente aux siens. Nul n’aïma mieux
ses parents et ses amis. Entre elle et sa mère régnait
la plus douce affection. Elisabeth Kudôrferin se plaisait
à venir souvent visiter sa tille, heureuse de s’entretenir
avec elle, de connaitre les moindres détails concernant
son Corps et son âme. Devenue veuve, c’est à Engelthal
qu'elle venait chercher la consolation. La renommée de:
sainteté de sa fille, renommée toujours grandissante,
rejouissait son cœur maternel et les choses merveil-
leuses que Pon contait sur sa vie lui donnaient une juste
tierte. Mais Christine qui, probablement, écrivait sou-
vent à sa mère, se taisait par humilité sur les faveurs
129 CHAPITRE VII
divines. Ün jour Elisabeth vint à Engelthal, bien résolue
d'obtenir de Christine elle-mênre, les contidences qu’elle
souhaitait. Mais aux interrogations pressées de sa mère,
Christine ne voulut rien répondre. Son humilité s’ef-
frayait, puis elle craignait de deéplaire à Dieu et d’agir
contre sa volonté, en révélant ce qui lui semblait le
secret de son fiancée céleste. Plongée dans un trouble
douloureux, car il lui était pénible de donner à sa mère
un refus catégorique, Christine priait ardemment pour
connaître la volonté d’en haut. La voix de Notre Sei-
gneur la consola : « Ma bien-aimée, disait la voix benie,
tu dois faire ce plaisir à ta mère et accéder à son désir,
car j'ai moi-même commandé aux enfants d’honorer
leurs parents. » Christine, aussitôt, faisant taire son
hunilité, découvrit à sa mére les faveurs divines et
Elisabeth quitta Engelthal l’âme inondée de joie.
Cette heureuse mère était grandement récompensée
dans ses enfants. du soin qu’elle avait.cu de les élever
dans là vertu. Des quatre tilles qu’elle donna à Dieu,
trois furent l’objet de la bonte toute particuliere du divin
maître. Agnès et Dimut, dans un degre moindre que
Christine, connurent le bienfait de la vision surnaturelle,
Agnès était franciscaine, au couvent de Nüremberg.
Dans les révélations de Christine, on voit qu’'Agnès,
étant malade, tout espoir de guérison semblait perdu.
-On obtint sans doute la permission pour Christine de
venir voir sa sœur. Pleine de foi et de conffance, la
fille de Saint Dominique arriva pres de lenfant de
Saint François et lui dit : « Agnès, je t’ordonne au
nom de Dieu d'abandonner la maladie, Recommande-toi
à Saint Gotthard. » Agnès obeit et fut bientôt retablie.
CHAPITRE VII 193
Une douce et gracieuse physionomie est celle de
Dimut Ebner, la sœur aînée de Christine, moniale
comme elle à Engelthal. Rien ne peindra mieux l’affec-
tion des deux sœurs que cette vision de Christine :
« Je rêvais, dit-elle,que j'arrivais près d’une fontaine et
que je devais y puiser l’eau du bonheur éternel. Je fus
priée par ma sœur Dimut de puiser aussi pour elle,
personne ne le pouvait que moi. C'était un travail très
fatiguant, car la corde qui descendait dans la fontaine
était toute lisse et me glissait dans les mains. En outre,
la planche sur laquelle je devais me tenir était à moitié
pourrie et je craignais à chaque instant qu’elle ne se
brisàt. Mais entin je surmontai toutes les difficultés et
je pus puiser pour ma sœur et pour moi cette eau
bénie. Je reconnus par là que cette eau signifiait les
grandes grâces que je ne pouvais obtenir qu'au prix de
beaucoup de peines, de cruelles douleurs et d’une
_ grande crainte de Dieu. Ce travail, je devais le faire
jusqu'à ma mort, mais par lui, beaucoup d’âmes
seraient sauvées. Cette vision me donna un nouveau
zèle pour supporter avec patience toutes les difficultés,
afin de pouvoir aider les autres à faire leur salut. »
Christine, dans son Petit livre de la Grâce, trace rapi-
dement le résumé de la vie claustrale de cette sœur
aînée qui partageait avec elle les faveurs mystiques du
Sauveur.
€ Une sœur s'appelait Dimut Ebnerin de Nüremberg,
écrit-elle. Elle entra au couvent l’an 76 (1276). Elle
servait le seigneur avec zèle et surtout par de grandes
oraisons. Dès sx jeunesse, elle considérait l’oraison
comme le plus grand devoir d’une religieuse. Elle était
194 CHAPITRE Vil
encore toute jeune quand Notre Seigneur lui apparût le
jour de Pâques. Elle vit Marie Madeleine près de lui
dans le jardin et fut témoin de la scène racontée dans
PEvangile. Elle assure que, dès son enfañnce, Notre
Seigneur Jui avait fait de grandes grâces.
« À l’âge d'environ trente ans, Notre Seigneur fit con-
naître à Dimut qu'il Pavait contiée à Saint Jean PEvan-
géliste et à Saint Martin. » « S'il m'avait été possible
de les aimer davantage, je les aurais recommandés f ma
mère, Je t'ai aussi recommandé à elle. » Elle eût beau-
coup de consolations de Saint Jean lEvangeéliste. Elle
insistait près de tous ses amis pour qu'ils le servent
ainsi que Saint Martin.
« Elle reçut également de grandes consolations des
saints anges et assurait qu’elle reconnaitrait son ange
entre mille autres. Le jour de la fête des Saints Anges,
elle les entendit chanter le répons : Te Sanctum domi-
num. Et quand:ils arrivèrent au verset : Chérubin, ils
le chantèrent' à trois voix et cette mélodie la transporta
de ravissement.
Elle avait l'habitude de prier tous les jours Saint
Gervais. Son frère Protais lui apparut un jour et lui
dit : « Pourquoi ne me pries-tu pas aussi ? Je suis placé
dans le ciel aussi haut que lui, tu dois aussi me prier. »
Elle le fit désormais.
« Elle fut un jour ravie dans le paradis terrestre dont
elle disait qu’elle en connaissait aussi bien tous les
recoins que ceux du couvent. Elle y vit Elie et
Enoch. (1) Ils parlèrent avec elle et lui montrèrent
(1) Le Paradis terrestre, d’après les idées du moyen-âge, était
le dernier degré du Purgatoire, le neuvième cerele du Purgatoire
CHAPITRE Vi] 495
toutes les merveilles de leur demeure. Elle vit quel-
ques arbres qui avaient en méme temps des fleurs et
des fruits. D’autres arbres portaient des fruits qui
n'avaient pas encore leur croissance, alors que, de
certains arbres, les fruits étaient tombés depuis long-
temps et cependant restaient frais comme les autres.
Dimut vit une sœur morte dans son couvent qui était
aussi dans ce paradis. Elle lui demanda : « N’es-tu donc
pas au €iel? » Gette sœur répondit : « J’y suis vrai-
ment. » Que fais-tu donc à? « Dieu m'a envoyé vers
toi pour ta consolation. » Alors dis-moi quelqué chose
de sa beauté ? La sœur dit : « Ne me demande rien de
sa beauté. Demande-moi de te parler de sa misericorde.
Si les maîtres de Paris (1) étaient aussi nombreux que
toutes les feuilles qui ont jamais verdi, que tous Îles
brins d'herbes qui croitront dans la suite des temps,
ils ne pourraient encore ni bien écrire ni bien parler
de la miséricorde qui est en Dieu, ni surtout de la
miséricorde qu’il montre à la mort des hommes. |
« Je vais cependant essayer de te faire comprendre
du Dante. C’est là que, d’après la eroyance ancienne, Elie et
Enoch attendent l’Antechrist. Cette vision se retrouve dans
Mechtilde de Magdebourg : La puissance de l’Antechrist est plus
crande qu'aucun homme ne pourra le comprendre. Quand le
Pape ne pourra plus combattre contre lui, il se retournera vers
les saints frères et les priera de l'aider. 1Is appelleront à leur
secours Elie et Enoch qui sont maintenant dans le doux Paradis.
195, p. 190. Plus loin elle dit : Je vis deux hommes Enoch et
Elie. Enoch était assis et Elie couché par terre en grande
méditation.
(1) Paris, par ses écoles, était alors célêébre dans le monde
entier autant par l’atflluence des étudiants qui y accouraient, que
par la science et la valeur des hommes qui y professaient.
_
496 CHAPITRE Vil
la beauté de Notre Seigneur en te disant qu’il est
impossible de trouver un équivalent pouvant offrir une
image de comparaison comme il est impossible de
comparer le blanc au noir. Si une église était d’or pur
et que cent soleils y brillassent ; si chacun de ces soleils
était sept fois plus beau que le nôtre et qu'ils fussent
illuminants comme lui quand il se mire dans l'or, ce
serait un immense éclat. Ce ne serait pourtant rien en
Comparaison de la beauté qui est en Dieu.
« Elle méditait tous les jours la Passion de Notre
Seigneur. Comme elle était plongée dans la contem-
piation de l’admirable économie par laquelle les souf-
frances de Jésus faisaient la. joie des saints et ses
blessures leur gloire au ciel, elle fut ravie et vit Notre
Seigneur dans son royaume céleste assis à la place
d'honneur entouré d’une grande splendeur. Elle vit les
blessures de ses pieds et de ses mains et celle de son
"côte qui brillait sur tous (les saints) et elles brillaient
ans la Sainte Trinité et (de là) se projetaient sur toute
l’'ornière céleste. Aucune joie n’était plus grande que
celle qu’on recevait de ses blessures, aucune jouissance .
ne pourrait dépasser la jouissance (qu’elles procu-
raient). Notre Seigneur lui dit : « Regarde Dimuit, si
tu peux supporter cette vue. Tu ne m'as vu jusqu'ici
que dans un miroir. Plus tard tu me verras dans l'éclat
de ma divinité. |
« Une autre fois étant en prières, elle fut ravie au
ciel. Elle vit Notre Seigneur dans toute sa magnificence.
Des astres brillants sortaient de lui et l’entouraient,
plus beaux et plus éclatants que les étoiles naturelles.
Trois d’entre ces astres se tenaient au-dessus de lui
CHAPITRE VII 197
et rejetaient leur éclat dans sa divinité, Il lui fut dit que
cet éclat venait des âmes que la divinité envoie pour
animer le corps des hommes avec lesquels elle veut
opérer des merveilles. (Dieu dit : ) Ces hommes, par ce
retour en moi, doivent éprouver un plus ardent désir
vers moi que les autres hommes. Tu es aussi de ces
âmes.
« Avant sa mort, elle eut une douloureuse maladie.
Elle vit Notre Seigneur clouëé à la croix qui lui dit :
« Autant qu'il l'est possible, tu dois. rendre ta passion
semblable à la mienne.
« Sept semaines avant sa mort, elle fut ravie et on
croyait qu'elle allait mourir. Quand elle revint à elle,
Dimut dit à latille de son frère. (1) « Tu ne dois plus
m'amener du monde, et il ne n’est plus nécessaire de
me préparer à manger avant que Je parte d'ici. A
dater de ce jour, elle ne prit qu’une partie minime de
nourriture. Elle dit : « Je connais les choses qui arrive-
ront pendant vingt ans et beaucoup d'hommes mourront
après moi. » Et cela arriva. (2) |
« Elle disait souvent ces paroles : « J'ai Dieu tout
entier en moi. Et si le monde l'avait autant (que moi) il
aurait tout ce dont il a besoin. C’est une grande mer-
veille que Dieu demeure aussi complètement en moi,
c’est miracle que mon cœur ne s’en brise pas. »
« Dans ces mêmes jours on la pria de dire quelque
chose des merveilles que Dieu avait opérées en elle. Elle
dit : « J’ai été ravie au ciel et j’ai vu la splendeur de la
(1) Il s’agit d’une tille de Conrad Ebner, fils unique de Seifried
Ebner. Elle était chargée de soigner sa tante.
(2) Prédiction de la peste qui allait dévaster l’Europe.
10
198 CHAPITRE Vi]
divinité qui Se répand sur les anges et les saints. Ni
moi, ni aucune créature humaine ne pourrait exprimer
ces choses. » Elle dit encore : « Si javais pu parler
avant ma maladie, je vous aurais dit de belles paroles
concernant le royaume du ciel. » Le jour de la Toussaint
elle dit : « Beaucoup de saints sont venus près de moi
et aussi une grande troupe d’anges. » On lui demanda
si elle avait reconnu les saints. Elle répondit : « Oui,
quelques-uns tres bien. »
« Une sœur la vit avant sa mort entourée d’une
lumière céleste. Peu après elle s’éteignit doucement.
C'était le neuvième jour aprés la Toussaint.
« Une sœur avait prié longtemps Notre Seigneur de
lui donner lassurance du bonheur éternel de la sœur
Dimut. Elle demanda de pouvoir linvoquer et voici ce
qui arriva le même jour et dans la semaine de sa mort :
La défunte vint à une sœur. Celle-ci l’interrogea sur ce
qui en était d'elle. Elle répondit : «Je suis très bien, je
me nourris complétement de la divinité et mon àme est
comblée de grâces et se réjouit devant Dieu. Qu'il soit
loué de ne pas m'avoir enleve une heure des souffrances
que j'ai subies. Ma maladie m’a purifiée, mon infirmité
m'a fortifiée pour l'éternité. Et elle dit encore à la
même sœur : « Si l'univers entier était d’or pur et que
tu puisses en jouir autant que tu voudrais, ce ne serait
rien en comparaison de la récompense que Dieu veut te
donner pour ce que tu as fait pour moi. »
Il est probable que c’est Christine elle-même à qui sa
sœur vint rendre cette consolante visite. Nulle autre
religieuse d’Engelthal ne pouvait, plus qu’elle, désirer
connaître le sort de Dimut Ebner.
CHAPITRE Vi] 199
On revérait Christine comme une sante, Le vieux
chapelain du couvent, prêtre de vie pieuse et austére
avait pour elle une admiration très vive. [aurait voulu
qu'elle lui communiquàât chaque jour tout ce que Dieu
lui révélerait, La demande parut à Christine impossible
a accorder sans blesser lhamnilité et là réserve qui con-
vient dans la dispensation des dons divins. Mais pour
dédommager le bon prêtre de son refus, là sœur
trouva un moyen singulier qui peint vivement l'etat de
son àme et de celle du chapelain. Chaque Jour,
dans son oraison, Christine faisait spirituellement ses
confidences au prêtre qui les recevait de même.
La piété des uns, la curiosité et l’indiscrétion des
autres tourmentaient souvent la sœur dont la renom-
mée s’étendait toujours davantage. La tradition mème
assure qu'elle fit des miracles, qu’elle opérait des
guérisons avec des fleurs qu’elle trempait dans de
l’eau bénite. Mais rien, dans ses révélations ne laisse
entrevoir des faits que Son humilité cachait soigneuse-
ment. Le grand concours de monde qui venait la voir
lui était pénible. Elle $s’en plaignait à son divin ami.
« Ma bien-aimée, lui répondit Jesus, Faccomplis en
toi ce que je Lai promis. Je ne veux pas cacher Pamour
que Je te portes, Je veux qu’il éclate à tous les yeux. »
Comme aux saints parvenus au sommet de la perfec-
tion, ce concours dadmirateurs et d’indiscrets finit
même par n'être plus à charge à Christine. Le Seigneur
lui avait dit un jour : « Celui qui s’abaisse le plus est
celui qui me possède davantage. » Et chaque fois qu’elle
devait recevoir des témoignages de vénération, elle se
rappelait cette parole et ne se troublait plus.
1430 CHAPITRE VII
Christine posseda le don de pénétrer les consciences,
de voir lavenir, de connaître les choses lointaines ou
cachées. Dans son sommeil elle apprit plusieurs choses
qu'elle prédit. Gela lui arrivait ordinairement quand
elle était le plus accablée de douleurs. Plusieurs fois
aussi elle connut l'heure de la mort de certaines per-
sonnes, ainsi que l'état de leur âme, et put à temps, les
préserver de Ja damnation. Elle voyait les causes des
soucis ou des malheurs de quelques uns, elle eut
vraiment la plénitude des dons gratuits {gratiæ gratis
datæ). N’étaient-ils pas, d’ailleurs, comme le corollaire
des faveurs divines, faites à la créature habituée aux
plus sublimes communications des mystères du ciel ?
Elle vitune nuit une lunière surnaturelle flamboyante.
L’éclat du soleil à côte d'elle, paraissait nuit et ténèbres.
Pendant qu’elle contemplait cette vision avec étonne-
ment, la lumière se partagea en trois grands rayons
brillants et elle comprit qu'elle avait devant elle une
image du mystere de la Sainte Trinité, l'unité en trois
et la Trinite en un. |
Emerveillée elle s’écria : Oh! que c’est beau, oh! que
c’est beau! et que je me sens heureuse près de mon
Dieu ! Üne trombe irrésistible de volupté divine l’en-
leva, la laissant, après son depart, éblouie, ivre de joie
et d'amour. Christine vit encore, une autre fois, la
Sainte Trinité sous la forme de trois personnes unies
en une seule. Mais, pour décrire ces visions, elle ne
pouvait que balbutier le langage humain et n’y trouvait
‘rien pour l'aider à exprimer ce qu'elle avait vu. Quand
elle sortait d’extase, la mémoire comme les mots, lui
faisaient defaut. Les mystères de l’autre monde qui se
-
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cs
CHAPITRE Vil
dechiraient pour elle ne devaient pas être divulgués
aux autres hommes. |
Le mot de Sainte Trinité, une prière, une parole sur
ce mystére transportaient la Sœur hors d'elle et Ja
faisait tomber en extase. Un jour, sortant d’une de ces
visions merveilleuses, elle appela une sœur et, le visage
en feu, les yeux encore pleins de splendeurs, elle
s'écria : « J’étais ravie au ciel! Il nr'était ouvert, j'étais
au nombre des élus! Jai vu mon nom écrit au livre de
vie ! »
Terminons ce chapitre par cette vision concernant
l’état d’autres âmes qui lui fut revelé,
— «Je vis, dit-elle, pendant mon sommeil, que Pintir-
merie du couvent se trouvait en face dun jardin. Ce
jardin était ravissant. Nulle imagination humaine ne
pourrait en inventer de plus beau ou de plus agréable,
Il était entouré d’un mur d’une hauteur énorme, sans
porte ni fenêtre. Je me demandai si ce mur n’était
pas celui du paradis terrestre. I me fut explique
que ce jardin représentait le paradis du ciel dans
lequel personne ne peut entrer, sinon par la grâce de
Dieu et après beaucoup de souffrances. Ceux là seuls
qui ont un amour de Dieu parfait y arrivent facilement.
J'aperçus dans ce jardin une sœur appelée Elisabeth,
J’ignore comment elle avait pu y entrer, si c'était par le
merite de ses souffrances ou son amour de Dieu. (4) Je
(}) Plusieurs Elisabeth sont mentionnées dans le Petit livre de
Grace. « Elisabeth Orthebin » fut sous-prieure, et, dans toutes ses
actions se montra une eréature pleine d'ordre et de régularité.
Elle avoua à sa mort que pendant trois ans, tous les jours, Noire
Seigneur lui avait révélé Les choses futures à la messe, — Une
139 CHAPITRE VII
vis ensuite une sœur du nom de Wilburge. Elle monta
sur une echelle appuyée sur le mur de clôture et elle
était deja à moitié des échelons... Une troisième sœur
appelée Hildegarde fut jetce sur une roue de moulin à
vent et elle dut beaucoup souffrir car sa tête était ren-
versée et frappée çà et là jusqu’à ce qu’enfin elle put
arriver au jardin. Je contemplais ces choses avec une
grande compassion et je pensais : Devrais-je aussi passer
par autant de torturés et d’angoisses ? Alors je ne pour-
rai certainement pas parvenir au ciel! Pendant que
j'étais ainsi tourmentée, j'arrivaià Pinstant dans le jardin
par Ja pure grâce de Dieu. Ces sœurs que je voyais
étaient alors toutes en vie. Elles moururent lune après
l'autre. On aïma à croire que la première alla tout droit
au ciel à cause ds sa très sainte vie. La seconde mourut
d'une apoplexie. La troisieme souffrit cruellement avant
de mourir. Leur vie future est en la miséricorde de
Dieu. Le jardin devant l’infirmerie signitie que personne
ne peut entrer dans la joie de l'eternite sans l'expiation
de la souffrance. »
autre Elisabeth, sœur converse eût beaucoup de visions. . —
Elisabeth de Klingenbourg, petite tille du fondateur d’Engelthal,
reçut à sa mort la visite de Saint Jean et des douze apôtres qui
vinrent la chercher en chantant. — Elisabeth Mairin eût aussi la
joie de voir le Seigneur venir la prendre à sa dernière heure.
— Élisabeth de Reicheneck expira en chantant à pleine voix :
Trinitati perenni. Et entin Elsbeth de ‘Waldeck, dont Notre
Seigneur disait : « Elle in'a tellement ressemblé que ses Joue ont
paru pleins de Ta sainteté des miens » LL
CHAPITRE VIII
L'Empereur et les Papes. — L'interdit et ses suites
dans les couvents.
A lire les écrits de ces pieuses mystiques, on les
croirait plongées dans une profonde sécurité, en paix
avec le monde comme avec Dieu. Il n’en était rien
cependant, et le couvent d'Engelthal, comme les autres,
comme celui de Maria Medingen, souffrait cruellement
des bouleversements politiques. C'est ici un des points
les plus curieux à étudier dans ce monde de mystiques,
comme du reste, dans toute l’Allemagne chrétienne. La
foi, dans les pays soumis à l’Empire romain, traversait
une crise terrible qui ne peut être comparée qu’à celle
de la Réforme. Seulement dans cette première campagne
de Lucifer contre les âmes allemandes, la masse était
encore trop pleine de l'esprit religieux pour succomber ;
les mœurs gardaient encore un fond moral dans les
familles. Cent ans après il n’en était plus ainsi.
Le séjour des Papes à Avignon eut en Allemagne plus
qu'ailleurs, des suites lamentables. Üne succession de
papes français, voulant avec obstination résider dans un
pays soumis à la France, donnait beau jeu aux ennemis
de la papauté pour détacher d’elle les cœurs Teutons.
Il faut reconnaître, d’un autre côté, que les empereurs
134 | CHAPITRE VI]
allemands furent les premiers fauteurs de l'exil d’Avi-
gnôn. La grande querelle des Guelfes et des Gibelins
qui déchirait l'Italie et mettait à chaque instant la Curie
en danger était le résultat d’une politique déloyale, mue
par le secret espoir d'englober totalement ce pays
pour en faire un territoire impérial, après en avoir à
jamais chassé les successeurs de Pierre.
Moins que les autres, le Pape Jean XXIT ne pouvait
songer à rentrer dans Rome. L'Italie qu’il avait contiée
au vicaire impérial, le roi Robert de Naples, sénateur de
Rome, était en pleine révolte contre lPautorité papale.
Les menées de Louis de Bavière soutenaient lambi-
tion de quelques grandes familles comme les Visconti
à Milan, et excitaient la férocité des «tyrans », maîtres
de plusieurs villes, comme Can de la Scala, Passarin, etc.
Rome même était sans cesse troublée par les intrigues
des allemands. Tous les essais du Pape pour faire rentrer
Louis dans la bonne voie furent vains. À plusieurs
reprises, il fit entendre des menaces, mais en reculait
sans cesse l’exécution. Le Bavarois répondait à ces
avances en prenant avec éclat le parti de Michel de
Césène et des fratricelles contre Jean. Il osait accuser
le pontife d'hérésie, parce qu’il condamnaïit un moine
révolté. Bien plus, en protégeant la diffusion du célèbre
écrit de Marsilius de Padoue « le Defensor pacis », il
montrait à découvert toute sa pensée : L'Empereur est
plus que le Pape; les biens de l'Eglise appartiennent à
: l'empereur, c’est à lui à corriger le Pape, à linstituer
ou le destituer ; tous les prêtres ont la même autorité
de juridiction que le Pape; le Pape ni l'Eglise ne peuvent
punir personne, si l’empereur ne leur en donne l'autorité.
CHAPITRE VIll 135
Tels sont les points principaux de ce premier manifeste
de l'esprit de révolte qui allait, peu après, se réveiller
avec la Réforme. |
Louis de Bavière était décidé à mettre cette doctrine
en pratique. Mais l’insolence de cet écrit, répondant
aux essais de conciliation de Jean XXIT, ne permettait
plus au Pape d'attendre davantage. En Italie, les Visconti
combattaient son légat avec les troupes impériales. Un
édit d’excommunication fut lance contre l’empereur.
Louis y repondit par le manifeste de Saxenhause où il
osait accuser le Pape d’hérésie notoire, le traitant de
faux Pape, jurant de poursuivre ses accusations en
réunissant un concile général pour le condamner.
Deux ans après, la Diète de Trente réunissait autour
de Louis, les princes, ses partisans, ses funestes con-
seillers schismatiques et la foule des petits tyrans de
Toscane et de Lombardie, venus pour supplier lempe
_reur de paraître lui-même en Italie.
Le Bavarois lança un monitoire contre Jean XXIT
contenant seize article d'erreurs dont il le chargeait. En
_ même temps, il entraiten Italie où il y recevait un accueil
que les ennemis de la papauté lui avaient préparé. Les
Romains eux-mêmes, dépités de linsuccès d’une mis-
sion envoyée à Avignon pour ramener le Pape, se
jetèrent au cou de celui qui prenait le titre de leur roi.
Jean, répondant à cette série d’actes criminels, déclara
Louis privé du duché de Bavière et de tous les fiefs de
l'Eglise et de l'Empire, le somma de quitter Rome et de
venir s'expliquer devant la cour papale.
On sait ce qui arriva. Louis, énivré de ses succès ne
Italie, gorgé des richesses de l'Eglise, trompé par la
136 CHAPITRE VIII
tourbe de renégats qui l’entouraient, osa déposer solen-
nellement Jean XXII et intronisa à sa place un antipape
dans la personne du faible et malheureux Pierre de
Corbara, qui prit le nom de Nicolas V.
A ces sacriléges folies, Jean XXIT répondit en ordon-
nant des prières publiques. À dater de ce jour la fortune
tourna le dos au misérable Louis. Les excès des Alle-
mands, la dilapidation des trésors, la persécution contre
tous ceux qui n'approuvaient pas ces excès avaient
ouvert les yeux et éclaire les esprits sages. L'Italie
comprit qu'elle avait joué, à son détriment, le rôle de
dupe. Les Visconti, les petits et grands tyrans, toute la
noblesse, avait reçu plus d’ennuis que de profits du
voyage guerrier de l'Empereur ; le clergé surtout gémis-
sait ou Se repentait. En quelques mois, tout l'echafaudage
trompeur s'était écroulé et Louis rentrait en Allemagne
sans troupes ni argent, pendant que Pierre de Corbara
se hâtait d'aller humblement à Avignon, implorer le
pardon du seul et vrai Pape. Les Franciscains se sépa-
raient nettement de Michel de Césène par l'acte de
soumission de 1399, les Visconti demandaient pardon
sincérement et, à leur exemple, toutes les villes d'Italie
se hâtaient de venir faire la paix avec Jean XXIT. |
Louis de Bavière eut été forcé de faire la paix à son
tour avec la Curie, car beaucoup de princes allemands
blämaient sa conduite, si le roi Jean de Bohême, par je
ne sais quel sentiment de chevaleresque. camaraderie
mal comprise, ne fut venu lui offrir tous les secours
qu’il pouvait lui donner. Néanmoins Louis avait compris
qu’il fallait avoir Fair, tout au moins, de tenter un rap-
CHAPITRE VIII 437
prochement avec le Pape et la periode des ambassades
commença.
On a pu s'étonner que Jean XXIT ait répondu par des
tins de non recevoir aux lettres Si humbles que Louis
lui envoyait par ses ambassadeurs. Il est acquis mainte-
nant (1) et de nombreux documents le prouvent, que
toutes ces ambassades portaient ofliciellement des
lettres de soumission, mais avaient des instructions
secrètes où il leur était défendu de faire la moindre
concession. (2) Sans doute le Pape était au courant de
ce double jeu et devant la duplicité de Louis, ne pouvait
que maintenir ses justes exigences. Afin de gagner du
temps, et dans lespoir que l'Empereur comprendrait
enfin son véritable intérêt, Jean faisait des difficultés sur
les procurations des ambassadeurs, les renvoyait en
demander d’autres. « Dans le fond, dit Preger, Louis
trompait le Pape avec les procurations. Il est certain
que l'Empereur, en les écrivant, ne voulait céder aucun
de ses droits. Il est donc juste que le Pape les ait
reçu avec un autre esprit que ne Île souhaitait Louis. »
C'est au milieu de ces interminables négociations
(elles durérent de 1330 à la mort de Jean XXID
qu'éclata Paffaire de la doctrine du Pape sur la vision
béatifique. Nous ne la rappellerons ici que brièvement :
dans un sermon et, émettant une opinion toute per-
(1) On a fait depuis ces dernières années, de nombreuses
recherches sur les luttes de Louis de Bavière et de Jean XXI,
qui ont éclairé cette question d'un jour tout nouveau et fav orable
au Pape.
(2) Preger. Der Kirchen politise he Kampf unter Ludwig den
Baier und sein Einflusz auf die offentliche meinüng. A PRANGEUTE
der Hist. Glasse’'der K. Bay. Akad. der Wissenschaffer.
138 CHAPITRE NI]
sonnelle, Jean dit que les âmes des justes ne pourraient
entrer au ciel qu'après le dernier jugement. Aussitôt
les théologiens de la cour de Louis de erier bien haut à
lhérésie, Les écrits destinés à réfuter cette erreur,
_mais plutôt faits pour discréditer Jean, se répandirent
de tous côtés; la Sorbonne à Paris, les universités de
partout S'en mélérent. À tous les hommes de bonne foi,
les explications données par le Pape suffirent, mais les
Allemands avaient trouve une veine trop précieuse pour
ne pas l’exploiter jusqu’au bout. On ne représenta plus
au peuple le pretre Jean ! que sous Paspect d’un homme
violent, fanatique, ignorant, colère, sans dignité ni
loyauté, indigne en tout du poste où il était élevé. On
grossit à plaisir la soi disant héresie. En même temps le
bruit s’accréditait que le Pape voulait donner la cou-
ronne au roi de France, ce qui était toucher les
allemands'au cœur. Les efforts apparents de Louis pour
obtenir son pardon de Jean, lui donnait aux yeux de
ses peuples, tout le merite d'une véritable soumission
et quand on voyait Jean XXII v répondre en fulminant
de nouvelles excommunications, on S'indignait, on
plaignait l'Empereur, on laimait, on cherchait à le
consoler de ce qu’on croyait des huniliations.
Tous ces évènements devaient avoir une fatale réper-
cussion dans les esprits; ils jetaient dans le peuple
allemand les germes morbides qui devaient produire la
Reforme, Dieu permit cependant que, cette fois encore,
ils ne donnassent pas tout leur poison. La foi etait
encore profonde en Allemagne et on peut, sans s’avancer
trop, affirmer que le mouvement mystique qui se pro-
duisit alors fut pour beaucoup dans la conservation de
CHAPITRE VHI 139
la Germanie à l'Eglise catholique. Ce que le peuple ne
trouvait plus dans ses chefs spirituels, que l'esprit d’in-
terêt, l’orgueil ou la cupidité entrainait dans la mauvaise
voie, il le trouvait dans les couvents, veritables foyers
de piété, de vertus, de bons exemples, rehaussés par
l'attrait des miracles, par la vue de tant de religieux et
de religieuses dont on se contait les extases et les révéla-
tions. Toute la sève de haute vertu mise en mouvement
au treizième siècle par Saint François et Saint Domini-
que, courait encore dans les veines du corps conventuel
et tous les monastères étaient, à de rares exceptions
près, des miroirs d’édification. On pouvait comparer la
vie pauvre et mortitiee de ces moines avec celle de
ces évêques guerriers et jouisseurs des cours, et on
donnait aux moines contiance et vénération.
D'ailleurs la simplicité naïve de lesprit d'alors ne
croyait pas que linconduite d’un prêtre infirmât la
valeur de la foi catholique et on préférait prier pour sa
conversion que de faire l'Église solidaire des fautes
de quelques-uns de ses membres.
Mais un danger plus grand pouvait surgir : le déchi-
rement intérieur de ces ordres qui étaient les colonnes
de la chrétienté. Les Franciscains traversaient cette
épreuve et en sortaient sans autre dommage que le
départ de quelques brebis galeuses. Les Dominicains,
que ne divisait aucune querelle intestine, n'avaient
pas pris position dans la dispute de Louis de Bavière
avec le Pape. Leurs maîtres généraux étaient de fidèles
serviteurs de la papauté et les provinciaux de l’ordre en
dehors de l'Allemagne, devinrent les plus zélés soldats
140 CHAPITRE VIII
du Pape. (1) A dater de Ia condamnation du Bavarois
les supérieurs généraux veillèrent avec sévérité à ce que
les couvents de leur ordre gardassent intégralement
l’obeissance au Saint Siège.
En 1395, dans un chapitre général tenu à Vienne,
le prieur Henri de Regensbourg fut déposée et relegueé
en Saxe, en punition de la négligence qu’il avait montrée
dans la publication du procès du Pape contre Louis de
Bavière. (2)
Deux ans plus tard, au chapitre de Perpignan, on
décide de jeter en prison tous les religieux qui, dans
une prédication publique et devant le peuple, auraient
injurié le Pape et blâmé ses agissements. (3)
Au chapitre général de 1398 il est dit : Nous ordon-
nons avec toute l'instance possible, nous, maîtres de
l’ordre, en union avec les détiniteurs, au nom du Saint-
Esprit et du serment de l’obéissance, de se séparer de
Louis de Bavière, ennemi et persécuteur de l'Eglise
romaine, lequel à été condamné par la dite Eglise
comme heérétique, avec ses alliés qui partagent sa con-
damnation. Nous ordonnons d'observer formellement
l’interdit que l’Église romaine a lancé contre le pertide
Bavarois et nous défendons de lui témoigner aucun
intérêt, ni de l’aider en aucune chose, lui et ses amis.
S'il y en a qui font le contraire, nous ordonnons qu'ils
soient punis par la prison et nous les condamnons ici
4) Preger. Der Kirchenpolitisehe Kampf, déjà cité.
Les travaux récents, d'après les documents du Vatican, ont
commencé à éclairer l’histoire de celte époque, jusqu'ici trop
peu approfondie.
(2) Preger. Der Kirp. K., déjà cité.
(3) Preger. Der Kirp. K., déjà cité.
CHAPITRE VIll 141
une fois pour toutes. Au nom de l'autorité apostolique,
nous commandons de même et obligeons les frères de
faire connaitre dans leurs sermons, les édits portés contre
le dit Bavarois et ce, avec tout le zèle possible. » (1)
Pendant que les chefs des grands ordres, veillaient à
à ce que leurs religieux gardassent l’entière obéissance
au Pape, l'Empereur, de son côté cherchait à provoquer
Ja rébellion dans les couvents comme dans le clerge,
Louis avait commence par tàcher d’égarer Popinion
au moyen des doctrines pertides de ses théologiens
schismatiques. Voyant que la persuasion ne réussissait
qu’à demi, il voulut essayer la violence et, lorsque le
successeur de Jean XXII, Benoît XII, après avoir épuisé
tous les moyens de conciliation, eut fulminé un nouvel
interdit, Louis publia un édit ordonnant au clergé et aux
religieux de regarder linterdit comme nul et de con-
tinuer la célébration des offices et l'administration des
sacrements. Afin de conserver aux yeux du peuple
l'apparence du droit, Louis continuait à se baser sur les
principes du « Défensor pacis » et déclarait que le Pape
n'avait pas le droit de l’interdire. Beaucoup d’évêques
suivaient le parti de Louis. Ce fut une perturbation
générale qui, du clergé, allait agiter les rangs des fidèles.
Dans les couvents, le trouble fut tout aussi grand. Un
ancien auteur, Jean de Winterthur ecrit que, en 1343,
de nombreux couvents de Dominicains étaient vides, les.
religieux ayant dù s’expatrier pour ne pas désobéir à
leurs supérieurs.
L'empereur lui-même se chargeait quelquefois de
(1) Preger. Der Kirchp. K., déjà cité.
149 CHAPITRE VIil
faire exécuter ses ordres. Le moine de Landshüt, André
de Regensbourg, conte, dans une vieille chronique, que
l’empereur vint à Landshüt accompagné du duc de
Teck, qu'ils pénétrerent dans l'Église des dominicains
avecdes torches entlammees, menaçant de brûler l'Eglise
et le couvent si on ne reprenait pas immédiatement le
service divin public. Ce qu'André de Regensbourg ne
dit pas, c’est que les moines avaient demandé eux-
mêmes cette violence, pour avoir une excuse plausible
à présenter à leurs supérieurs en reprenant l’oflice
public (1).
A Constance, la plus grande partie des Dominicains
avaient quitté le couvent en 1339, mais quatre d’entre
eux étaient restés au couvent de. Diessenhoven où ils
disaient la messe pour le peuple, par ordre du conseil
de la ville, qui fit même expulser un chanoine parce
qu'il avait reproché aux religieux d’être schisma-
tiques.
Les catholiques fidéles au Pape appelaient les prêtres
désobéissants des « profanateurs ». Ceux-ci se refusaient
à ètre considérés comme schismatiques. On discutait le
droit du Pape, dans plusieurs couvents. Une partie des
religieux partaient, ne voulant pas désobéir et les autres
restaient, n’admettant pas que Louis de Bavière eut
mérité les foudres du Saint Siège.
Le désordre régnait partout et pouvait avoir de
graves conséquences. Dieu permit qu'elles n’eussent
pas les suites nuisibles qu’on pouvait craindre.
Certains couvents, comme le monastère cistercien
(1) Preger déjà cité.
CHAPITRE VII] 143
de Kaisheim, tout en tenant pour l'Empereur, était un
modèle de régularité et de piété.
Dans les couvents de femmes, il semble que le mal ait
été moindre, l'office pouvant se célébrer portes closes.
Il ne semble pas qu’on ait cessé ni à Medingen, ni à
Engelthal, de conserver les saintes espèces. En 1338,
forcé par le conseil de Nüremberg, Engelthal avait dû
accepter que la messe fut célébrée dans le couvent
par les prêtres « profanateurs ». Christine, désolée,
écrit à Henri de Nordlingen qu’elle eut préféré quitter
l'Allemagne que de devoir subir cette violence. On
ne voit pas qu’elle ait été communiée de la main de ces
prêtres. Mais si elle est désolée, si elle se croit en
conscience, obligée d’obéir au Pape, elle garde tout
de même un peu de mauvaise humeur contre » le tort
que le Pape fait au pays. (1) Preger dit que la messe
etles sacrements ne pouvaient pas se célébrer ni être
distribués à Engelthal comme ailleurs. Mais une pareille
privation des plus chères jouissances de nos voyantes
eût été pour elles un malheur tel, qu’à chaque instant
elles en auraient parlé dans leurs écrits. Au contraire,
on voit que souvent elles reçoivent la communion, que
la messe est célébrée régulièrement. Ou bien elles
avaient obtenu des dispenses, ou bien, comme à Medin-
gen, elles se croyaient de bonne foi obligées d’obéir à
l’empereur. |
Aux malheurs causés par la politique se joignaient
des malheurs qui semblaient venir directement du ciel
en punition des crimes de la terre.
(1) Preger déjà cité, tome IF, p. 292.
11
144 CHAPITRE VIII
En 1349, le Rhin et le Danube débordérent et causè-
rent de grands dégâts, les hivers de 1343 et 1344 furent
d’une rigueur exceptionnelle et l’été de 1343 fut lamen-
tablement sec. L’Autriche fut désolée par une invasion
de sauterelles aussi extraordinaire qu’anormale. Un
grand tremblement de terre, l'incendie de 400 maisons
à Nüremberg, toutes espèces d’autres malheurs, venaient
s’ajouter les uns aux autres. Les récoltes manquèrent,
les denrées subirent un enchérissement ruineux. Ce fut
la famine et la misère dans toute l’Allemagne, déjà
pressurée par les exactions des ministres de l’empereur,
les pillages des troupes impériales et la cupidité des
princes. Un malaise général accablait l'empire et, tout
bas, on commençait à reconnaître la justice de Dieu.
Adélaïde Langmann parle ainsi de ces calamités :
« En l’an mil trois cent quarante-quatre, au Vendredi
après l’Assomption le chœur (la communauté) faisait le
tour des autels, tandis que les séculiers et les ecclésias-
tiques allaient en procession avec la croix. Cela avait
été ordonné à cause de l’interdit qui régnait partout
dans la sainte chrétienté. On disait aussi que des
ténèbres allaient tomber sur la terre, si longues et si
épaisses, que toutes les cultures se gâteraient. (1) Le
peuple jeuna trois vendredis au pain et à l’eau. Tous les
pasteurs l'avaient ordonné ainsi.
« Ce même vendredi, on alla en procession avec
les reliques et les croix. Nous fimes aussi des proces-
(14) On venait d’avoir une éclipse Lotale de soleil, ce qui, à cette
époque, était toujours regardé comme un signe de malheur et
des prédictions sinistres couraient le pays, achevant de troubler
les esprits.
CHAPITRE VIll 145
sions dans notre cloître avec la croix et nos reliques
autour de nos autels et nous chantions vers Dieu et les
saints selon notre habitude et quand nous rentrions
dans le chœur, nous chantions l'Antienne à la bienheu-
reuse Mère de Dieu.
« Le ciel en fut ému. (1) La Très Sainte Vierge se
tenait devant son fils et disait : « Mon Seigneur et mon
fils, je te prie de te souvenir que tu m’as donné pour
consolation aux pécheurs de la terre et que je t'ai porté
dans mon sein. Souviens-toi de tout le soin que j'ai eu
de toi et aie pitié de ce peuple.» — Saint Jean-Baptiste
avec tous les patriarches et les prophètes vinrent se
prosterner devant la Sainte Trinité et disaient : « Sei-
gneur ! toi qui règnes sur tout l'Univers, aie pitié de ce
peuple. » — Saint Jean l’Evangéliste et Saint Pierre
avec tous les apôtres, suppliaient Dieu en disant
« Seigneur, dominateur du monde, aie pitié de ce peu-
ple! » Saint Etienne avec tous les saints martyrs
criaient vers la Sainte Trinité : « Grand Dieu puissant,
aie pitié de ce peuple. » Saint Dominique et Saint
Augustin et tous les saints confesseurs, aux pieds de la
Sainte Trinité disaient : « Seigneur créateur de l’Uni-
vers, aie pitié de ce peuple ! » Sainte Catherine, Sainte
Ursule et toutes les vierges criaient vers Dieu : « Sei-
gneur aie pitié de ce peuple ! Et de même, toute l’armée
angélique et tous les saints criaient ensemble : Aie
pitié de ce peuple !
« Notre bien-aimé, notre époux, notre Seigneur Jésus-
—
(1) Adélaïde passe ici, sans transition, du récit des évènements
à la narration d’une- vision qu'elle eut sans doute peñdant ces
exercices de pénitence.
146 CHAPITRE VI
Christ, se tenait devant son Père céleste, lui montrait
les cinq plaies qu’il a reçues pour nous, et elles bril-
laient d’un éclat sans pareil. Il dit : « Père très aimant,
aie pitié de ce peuple. Je ne l’ai acheté ni avec l'or, ni
avec l'argent, je l’ai acheté avec le sang de ma nature
humaine. » |
Le Père céleste parla avec une grande douceur :
« Je veux bien leur faire miséricorde, je leur
donnerai des années prospères, dit-il. Et il appela les
anges qui présidaient au ciel et au firmament, afin qu'ils
donnent aux éléments un juste cours et que les ténèbres
ne puissent venir, et qu’ils préparent à la terre de
meilleurs jours. Et il dit à Dieu le Fils : « Que veux-tu
leur donner ? » Jésus dit : « Je veux donner la vie éter-
nelle à tous ceux qui ont suivi ces processions avec
repentir de leurs péchés et une conscience en paix
(sans faute mortelle). » Dieu le Père dit au Saint Esprit :
« Que veux-tu leur donner ? » Le Saint-Esprit répondit :
« Je veux donner l'intelligence de leurs péchés à ceux
qui sont en état de péché mortel, lorsqu'ils seront à
l’article de la mort, afin qu’ils aient le repentir de leurs
fautes et puissent demeurer en moi. » — Sachez vous
tous qui entendrez ou lirez ceci que ces paroles s’adres-
sent à tous ceux qui ont suivi les processions, laïques
ou ecclésiastiques.
« Elle (Adélaïde parle d’elle à la troisième personne)
connut aussi par révélation que si tout le peuple n'avait
pas prié avec grande ferveur et union, il y aurait eu
plusieurs années d’une telle famine que tous ceux qui
vivaient sur la terre se fussent exténués à gémir de
- désespoir sur eux-mêmes et sur leurs parents et amis.
CHAPITRE VIII 147
« Dieu lui apprit également que le peuple se souciant
beaucoup moins de l’interdit que des ténèbres, il avait
voulu cette fois que le ban se prolongeàt. Et vraiment
il dura encore plusieurs années. »
On voit, par ces lignes, combien les consciences déli-
cates dans les couvents, souffraient de l’excommuni-
cation. Ceux mêmes qui, ainsi que Marguerite Ebner,
gardaient à l’empereur une fidélité entière, se posaient
anxieusement une question dubitative sur la voie à
suivre.
La preuve que la messe continuait à être célébrée à
Engelthal se trouve dans une vision d’Adélaïde Lang-
mann, de la même époque, vision partagée par une
autre sœur du couvent : Anna de Westerstorf. (1)
Un Dominicain, frère Berthold de Masbourg, était
venu célébrer la messe. Adélaïde et Anna virent à la
communion Notre Seigneur en personne se tenant à
l'autel sous l’aspect d’un homme de trente ans. Adélaïde
en ce moment ne vit plus le prêtre, car Jésus occupait
(4) Anna de Westerstorf d’après le Pelit livre de la Grâce, était
une fervente servante de Dieu, accomplissant avec un grand zèle
les emplois qu’on lui confiait. Elle fut maîtresse de l’infirmerie.
L'évêque de Regensbourg, Nicolas de Stachowitz ayant annoncé
aux religieuses qu’il viendrait passer le temps de Pâques avec
elles, (quoiqu'Engelthal fut du diocèse d’Eystett), Anna fut remplie
d’une joie surnaturelle qui dura même pendant une maladie :
violente qui la prit en ce temps. L’évêque lui ayant apporté la
sainte communion, elle le vit précédé de « trois beaux seigneurs
qui allaient ensemble et ne formaient qu’une seule personne.
Ce séjour d’un évêque au couvent pendant le temps de Pâques,
prouve qu’à Regensbourg on ne célébrait pas les offices liturgi-
ques à cause de l’interdit et l’évêque venait les célébrer dans la
clôture monastique, ce qui explique la joie de la sœur Anna.
148 CHAPITRE VIII
sa place. Elle fut si surprise qu’elle faillit pousser un
cri. Jésus donna sa bénédiction à la communauté et
disparut.
La misère universelle qui étreignit tout le pays se
faisait cruellement sentir à Engelthal. Ne pouvant plus
subvenir aux besoins de l'existence des sœurs, la prieure
se vit obligée de leur donner la permission de quitter le
couvent.
Elle vint offrir à Adélaïde de partir avec elle. Ce fut
pour la sainte moniale un moment très douloureux.
L'idée de quitter cet asile de paix et de piété lui brisait
le cœur. Cependant elle reconnaissait que la proposition
de la prieure était prudente car, outre le manque de
ressources de nourriture ou de vêtements, la sûreté
des religieuses était menacée. Etait-ce à cause des
troubles de Nüremberg où des bandes indisciplinées des
soldats pillards de l’empereur ? Adélaïde ne précise pas.
Elle mentionne sa profonde douleur et son hésitation,
ne sachant ce qu’elle devait faire. Comme toujours, elle
eut recours à la prière pour s’éclairer, et pendant qu’elle
demandait au ciel de connaître sa volonté, elle vit la
Sainte Vierge assise près d'elle, dans sa merveilleuse
beauté. Elle avait sur ses genoux son divin enfant à
âge de trois ans, et l’enfant portait sur la tête une
couronne de roses, blanches et rouges. Adélaïde, à la
vue de ce groupe tranquille et calme, se reposant près
d’elle, comprit qu’elle devait rester au couvent sous la
protection puissante qui s’offrait à elle.
Mais la misère augmenta et toutes les sœurs voulu-
rent quitter le couvent. Adélaïde s’en affligeait grande-
ment car elle se désespérait du tort que ces exodes
CHAPITRE VIil 149
allaient faire à la vie religieuse. Elle apprenait que
plusieurs autres couvents se vidaient aussi et sa tristesse
en augmentait. Un jour, plongée dans sa douleur à la
pensée de cette épreuve elle s’écriait douloureuse-
ment.
— « Ah! Seigneur ! ne feras-tu rien pour ces femmes ?
Je devrai donc porter toujours cet immense chagrin ?
Elle priait cependant sans perdre confiance et elle
gémissait ainsi pendant la messe, un dimanche. Notre
Seigneur lui apparut sous sa forme de trente ans : «Il
n’arrivera aucun mal au couvent, dit-il ni à la ferme non
plus, parce que toi et tes compagnes y êtes restées.» (1)
Elle fut si joyeuse de cette assurance qu'elle courut
le dire aux autres sœurs.
La misère ne régnait pas seulement à Engelthal elle
s’'étendait sur toute la contrée, et, comme toujours,
excitant les mauvais instincts, elle faisait surgir des
bandes d’affamés qui parcouraient les routes, la menace
à la bouche, et arrivaient jusqu’au couvent, furieux et
menaçants, jurant de mettre le feu à la ferme et de
brûler ou de s'emparer du bétail. Mais la Providence,
fidèle à la promesse faite à Adélaïde, ne permit pas qu’on.
touchât au bien des sœurs et on n’eut aucune violence
à essuyer.
Cependant toutes les sœurs n’avaient pas imité la
fidélité d’Adélaïde. Plusieurs étaient parties et leur
(4) Comme, dans la plus grande partie des couvents du moyen
âge, Engelthal avait une ferme joignant le monastère d’où l’on
tirait la subsistance principale de la communauté. La sécheresse
ayant tari cettse source d'alimentation, la misère se faisait
cruellement sentir.
150 CHAPITRE Vill
départ avait provoqué assez de racontars plus ou moins
charitables. Adélaïde en souffrait beaucoup, car elle
savait que ces racontars se répandaient au loin.
_ Le jour de la fête de Saint Louis, comme elle était à
la messe, « elle fut ravie dans une étroite union avec
Notre Seigneur qui lui parut plus beau que le soleil. »
Le Seigneur dit : « C’est moi qui suis le soleil qui éclaire
les montagnes et les vallées et j’éclaire aussi le cœur
de tous les hommes, rien ne m'est caché. Ne sois pas
affigee sur ta communauté. Je ne la laissera pas se
disperser, et dans mon amour pour elle, je fortifierai
celles qui sont restées dans le couvent par amour pour
moi. Celles qui sont demeurées ici par peur (1) je leur
enlèverai cette mauvaise crainte de la mort et je leur
donnerai l’amour éternel.
« Sache bien que tous les religieux qui quittent
leurs couvents, font du tort aux autres religieux. Quand
ils reviennent au bercail, ils y apportent les scandales
du monde, ce qu’ils y ont vu et entendu les préoccupe
trop. « Courtiser et voyager » (2) c’est la même chose. (3)
« Ah! combien splendidement je récompenserai des
richesses de ma divinité celles qui quittent le monde
par amour pour moi! Partout elles jouiront de moi
jusque dans l'éternité ! » Jésus dit encore à Adélaïde :
« Je veux te donner tout cela le jour où tu me le
(4) Quelques religieuses étaient restées au couvent, préférant
souffrir la faim, que d'affronter les dangers du dehors en traver-
sant un pays sillonné de soldats et d’affamés.
(2) Le texte du manuscrit porte : Spuntziren und uzfarn ist
gleich. :
(3) C'est-à-dire, dans leë deux cas une perte de temps.
CHAPITRE Vili 4151
demanderas et tu recevras mes dons jusqu’à ta mort.
Si tu me pries ardemment, je t’exaucerai. Tous ceux
qui se seront recommandés à tes prières ne seront
jamais séparés de moi. Je te le promets. Tous ceux qui
te sont unis de lien d'amitié, de parenté, même d’habi-
tude, recevront plus qu'avant, le feu de mon amour.
Tous ceux de ta race seront à jamais avec moi. »
Jésus s’adressa ensuite aux chérubins, aux séraphins
et aux neuf chœurs des anges et leur dit :
« Vous devez protéger mon amie, afin que toutes ses
pensées soient en tout temps dirigées vers moi et que
son cœur sente intérieurement de quel amour vous
brûlez pour moi. »
Adélaïde Langmann ne dit plus rien dans ses révé-
lations des dangers courus par le couvent et des an-
goisses de l’interdit, sa cousine Christine va nous en
parler à son tour.
CHAPITRE IX
Les calamités publiques. — Les révélations qu'elles provoquent.
Un homme dont nous aurons longuement à parler, le
mystique Henri de Nordiingen, écrivait en 1335, à
Marguerite Ebner, la cousine et l’amie de Christine :
« Mon amie très chère qui possède toute l'affection
de mon cœur! J'ai oublié depuis longtemps de te
parler d’un déchaussé qui est d’Ebner; il va être évêque
de lantipape que le Bavarois a fait à Rome. Dis-moi
comment il est parent avec toi et prie Dieu pour lui
avec ferveur, car c’est une chose bien extraordinaire,
ainsi que je l’ai entendu dire plusieurs fois. Envoie moi
la lettre où se trouve la prière : « De corpore Christi »
que j'avais adressée à Marguerite d’Augsbourg. Et vous
et la chère Schepach, chère en Jésus-Christ, corrigez
moi la prière et envoyez la moi. Je vous destine aussi
une courte et bien bonne petite prière. Vous devriez
l’attacher à la porte du chœur afin que toutes mes
chères dames la puissent lire quand elles le désireront.
Pax Christi Vobis. » (1)
Sans pouvoir dire au juste qui était ce franciscain du
nom d’Ebner, cette lettre prouve que la famille Ebner
(1) Marguerite Ebner und Heinrich von Nôrdlingen. Ph. Strauch
P. 201.
CHAPITRE IX 453
était réputée appartenir au parti de Louis de Bavière.
Sur cette question, Christine devait se trouver séparée
d'opinion avec sa famille. La riche et puissante maison
Ebner avait donné au Bavarois des preuves multiples de
son dévouement. Lorsque Louis publia l'appel au Pape
dans lequel il protestait contre les agissements de
Jean XXII, cette pièce fut composée dans la maison
même d'Albert Ebner, (1)le 18 décembre 1393. Louis
avait aussi beaucoup d’amis à Donauworth où vivait la
branche des Ebner à laquelle appartenait Marguerite,
la moniale de Maria Medingen.
À Engelthal il dut certainement se produire de grands
tiraillements, si l’on tient compte des ordonnances
renouvelées des chapitres généraux (2) et de la violence
du parti impérial dans le pays de Nüremberg.
On. sait qu'après la mort de Jean XXII, le Pape
Benoit XII, son successeur, espéra un instant réussir
à opérer une réconciliation avec Louis. Le Pape lui
avait envoyé des nonces, l’empereur y répondit par
l'envoi d’une nouvelle ambassade. Outre le peu de
sincérité de ce dernier, la politique devait empêcher le
bon effet de ces négociations. Les rois de France, de
Naples, de Bohême et de Hongrie avaient, à des points
de vues différents, tout intérêt à mettre les batons aux
roues et tous ces rois fomentaient des intrigues au
moyen de leurs cardinaux. Il fut facile à ces derniers
(1) Müller. Kampf Ludwig d. B. mit der rômischen Curie.
D. 167.
(2) Forsrhüngen zur deutschenGeschichte. Tom. I. Oelsner. Zur
geschichte Kaiser Ludwig d. B.. Ordonnances des chap. gen. de
L'ordre Dominicain.
4154 CHAPITRE IX
de prouver à Benoit XII la déloyauté de Louis. En 1337,
le Pape, tout disposé à absoudre, avait même donné
la Rose d’or au comte Palatin Ruprecht, chef de l’am-
bassade. Mais quand il lui tut démontré clairement que
l’empereur jouait avec lui un double jeu aussi déloyal,
Benoit XII indigné, dit publiquement à Marquart de
Rondegg, l’un des envoyés impériaux : « Louis n’est
vraiment pas repentant, c’est le dragon de l’apocalypse
qui entraîne aux enfers la troisième partie du ciel. » (1)
Après la Diète de Rense et celle de Francfort, le
Bavarois osa écrire à Benoit XII : « Que le Pape rétracte
et l'Empereur rétractera. » (2) Et en même temps il
lançait ce célèbre manifeste dont l’insolence dépassait
toutes les bornes permises. Ge fut le signal d’une recru-
descence de lutte entre les deux puissances. À une
nouvelle excommunication, l’empereur répondit par
l'ordonnance dont nous avons parlé plus haut, en suite
de laquelle le conseil de Nüremberg signifia au couvent
d’Engelthal, qu'il lui était défendu désormais de recevoir
d’autres prêtres que les Dominicains, obéissants aux
lois de l’Empire. Certains supérieurs, pour éviter de
plus grands maux, avaient laissé chaque religieux libre
de suivre la voix particulière de sa conscience et à
Nüremberg, quelques religieux partirent plutôt que de
désobéir au Pape, tandis que les autres se soumet-
taient à l’empereur.
Christine Ebner fut extrêmement affligée et indignée
de cette persécution.
(1) Preger déjà cité.
(2) Preger déjà cité.
CHAPITRE IX | 455
+
Henri de Nordlingen, écrivant à Marguerite Ebner,
lui dit :
« Christine d’Engelthal m’a répondu. Je lui avais
écrit selon sa demande, lorsque les juges et le conseil
de Nüremberg ordonnèrent aux religieuses de ne plus
recevoir dorénavant d’autres prêtres que les prècheurs
qui disent la messe publiquement, comme ceux de
Nüremberg. Elle me dit que si elle était libre, elle se
hâterait de quitter le pays, avant que cet ordre ne soit
mis en pratique. » (1)
On comprend les angoisses d’un cœur vraiment chré-
tien et le trouble des esprits dans les couvents, car on
savait que les justiciers de l’empereur se montraient
inexorables.
Depuis que l’édit avait été affiché aux portes des
cathédrales, tout prêtre se refusant à officier perdait,
dans tout l’empire, ses droits, ses pouvoirs et s’il ne
voulait pas finir par être jeté en prison, il se montrait
prudent en prenant la fuite. Le sept août de cette
année, on avait chassé de Francfort tous les Domini-
cains qui s'étaient refusés à « chanter la messe. » Les
Carmes, les Franciscains et même les chevaliers teuto-
niques avaient été traités de la même façon. |
« Tous les clercs, disait l’édit, devront à l’avenir en
bonne conscience, reprendre le service divin et tous les
laïques sont sommés d’y prendre part, s’ils ne veulent
encourir la peine d’être privés de la liberté, de voir
leurs biens confisqués et d’être traités en ennemis de
l'empire. » (2).
(4) Marg. Ebner und H v. N, p. 210.
(2) Preger déjà cité.
156 CHAPITRE IX
Dans certaines villes, on consentait à laisser quel-
ques jours aux prêtres pour faire un choix. Henri de
Nordlingen écrit à Marguerite Ebner qu’il est arrivé à
Constance où l’édit a été publié peu de jours auparavant
et qu’on lui donne huit jours pour se soumettre. (1)
Au milieu de tous ces troubles, Christine priait avec
ardeur. Son cœur était accablé de tristesse à la pensée
de l’immense quantité de péchés mortels qui se com-
mettaient, péchés d’autant plus affreux qu’ils étaient
commis par des prêtres profanant la sainte messe dans
leur désobéissance. (2)
Un jour que, pendant un sermon, elle pensait doulou-
reusement à cet état des âmes, Jésus lui dit : « Personne
ne peut me juger. Moi seul puis juger. Les ecclésiasti-
ques, en péchant, ont encore moins de justice que les
gens du monde. »
En quittant l’église, la sœur renouvela sa prière
instante pour la chrétienté, courbée sous le poids de
l’'excommunication. Jésus répondit : «Le monde a bien
mérité mes Coups ! »
« Alors, dit Christine, je priai pour la chrétienté, mais
il ne me fut rien répondu. »
L'auteur de toute créature savait que l’obstination de
l'empereur devait encore, malheureusement, durer
longtemps.
Forcément, la continuité de ce lamentable état de
(4) Marg. E und H. v. N., déjà cité.
(2) On ne peut cependant condamner sans rémission tous les
prêtres qui obéissaient à l’empereur et célébraient la messe. Il
faut faire la part de l'ignorance de beaucoup de moines ou de
membres du bas clergé, et de la réelle bonne foi de quelques-uns.
CHAPITRE IX 4157
choses, devait amener un ralentissement dans la pour-
suite du clergé et des fidèles observant l’interdit. On se
lassait, on fermait les yeux sur le retour de quelques
moines et prêtres obéissants au Pape. D'ailleurs, les
consciences avaient des reveils, l’esprit vraiment catho-
lique reprenait le dessus, éclairait les ténèbres amon-
celées par les sophismes des Marsilius de jPadoue, des
Jandun et de leurs complices. Cette lassitude de
sévérité se montrait surtout dans les pays moins direc-
tement en rapport avec Louis de Bavière et nous ver-
rons même Henri de Nordlingen, l’un des prêtres les
plus zélés dans leur obéissance à Rome, oser rentrer
en Souabe pour y visiter ses amis. Mais il arrivait aussi
que les rigueurs reprenaient soudain, au passage de
l'empereur ou de ses partisans et, pour les exilés, les
années paraissaient longues.
— « Priez pour que je meure, plutôt que de vivre
éloigné de mon dE écrivait Henri de Nordlingen à
Marguerite Ebner. »
C'est qu’un nouveau fléau venait d’apparaître, plus
épouvantable, plus meurtrier que tous les autres. La
peste frappait aux portes de l’Europe et, soudain,
franchissant les frontières, envahissait avec une rapi-
dité épouvantable, le vieux monde terrifié.
L'histoire n’a pas, croyons-nous, à enregistrer dans
ses plus sombres pages, une épidémie aussi terrible que
celle qui désola alors l’Europe pendant trois ans. Des
contrées entières furent dépeuplées, des villes désertes;
« la mort noire » comme l’appelait le peuple, jetait.
partout cet épouvantement qui semblait réservé jusque
là pour le dernier jour du monde.
158 CHAPITRE IX
— « La main de Dieu frappe, écrit encore Henri de
Nordlingen à Marguerite (1) elle a abattu d'innombrables
milliers d'hommes et elle s'approche de nous, elle n’est
plus qu’à cinq lieues. Si je ne crains plus la colère de
Dieu, je m'effraie de ses effets. Priez pour que notre fin
soit en Dieu, quand, comment, et où il voudra. »
Un autre ami des deux Ebner, l'abbé de Kaisheim,
écrivit aussi à Marguerite.
— «Il y a longtemps que vous n’avez entendu parler
de moi et de vos amis. Au sujet de la « mort noire » qui
sévit maintenant dans le pays, je vous fais savoir que Ia
mort nous a atteint de tous côtes, nous et notre couvent.
Mais dans le couvent même il n’y a personne de mort,
sinon un pieux valet qui était mon valet et m’accom-
pagnait à cheval. Il s'appelait Rudolf. C’est pourquoi
j'espère en Dieu » …… — et ici un trait de mœurs assez
curieux. — « Je vous envoie une livre heller, c’est pour
votre personne seule, et deux autres livres que vous
partagerez entre ceux qui vous servent et ceux que
vous voulez favoriser. La troisième livre a appartenu
au valet Rudolf qui est mort : Souvenez-vous auprès de
Dieu de lui, de moi, et de toute notre communauté.
Dieu soit avec vous. »
Mais le pauvre abbé commençait seulement à faire
connaissance avec la hideuse maladie. Quelques jours
après sa première lettre, il écrivait de nouveau à Mar-
guerite Ebner pour lui annoncer que, parmi ses religieux,
sept prêtres sont morts, puis un novice, et encore un
novice... Qui sait si le bon abbé n’a pas été à son tour
(4) Strauch, M. E. et H. de N., lettre LI, p. 263.
CHAPITRE IX 459
victime du fléau ? C’est la dernière lettre qu’on possède
de lui.
Le Seigneur avait annoncé qu'il allait montrer au
monde épouvanté toute la rigueur de son bras.
Christine reçut la révélation de ce que la colère de
Dieu préparait au monde coupable.
— « Notre Seigneur, écrit-elle, lui annonça les grands
malheurs qui allaient assiéger la chrétienté ; il y aurait
une grande épidémie. Les gens deviendraient comme
des pierres. Des villes entières seraient ruinées et là
où le Pape demeure, quantité de gens mourront.
« Elle gémit devant Notre Seigneur. II lui fut donné
de savoir que les àmes n’éprouveraient pas autant de
mal (que les corps) et que ces maux, envoyés du ciel
à la chrétienté, étaient un moyen de conversion et de
préservation. Notre Seigeur dit : « Je supporte beau-
coup dans mon cœur paternel et j’y conserve (le sou-
venir de) mes créatures. J’ai voulu maltraiter les corps
et non les âmes. »
Une autre fois elle écrit :
« Il lui (la sœur) fut révèlé qu’un diable puissant
viendrait sur la terre l’année du jubilé qui se fait à
Rome. Le jubilé étant prolongé encore l’année sui-
vante, il courut dans l’enfer vers son maître Lucifer
pour lui annoncer cette nouvelle. Le roi de l’enfer
envoya d’autres méchants esprits qui devaient de nou-
veau provoquer des troubles violents et répandre dans
le pays les germes de quantités de disputes, de men-
songes et d’autres péchés. Cela arriva ainsi et cette
année fut mauvaise, pleine d’angoisses et de malheurs.
Dans ce même temps Jésus dit à la sœur pendant la
12
160 . CHAPITRE IX
messe de Notre-Dame : « Je veuxenlever les maîtres de
là-bas, par lesquels le pays est troublé. Et cela arriva.(1)
« Quelque temps après Dieu lui dit encore :
— » J'ai une volonté libre que personne ne peut
arrêter. J'exerce en ce moment cette volonté plus que
je ne l'ai jamais fait, depuis que j'ai pris la nature
humaine. J'ai exercé ma justice sur le peuple juif, jadis,
et il est devenu sans corps (il a été dispersé) je me suis
montré en cela un Dieu terrible. Maintenant je montre
ma volonté en ce terrible fléau qui a été universel et
cependant j'ai usé de pitié, car beaucoup ont eu une
belle mort et ont été jugés avec une justice miséricor-
dieuse. Je suis un Dieu libre, j'ai agi en toute liberté
envers ce peuple hypocrite en lui infligeant des pustules
qui lui ont fait tant de mal, et ces souffrances, je les
ai voulues par ma volonté. C’est par ma volonté que les
malades perdaient leur sang. (2) J'ai laissé ma justice
s'endormir vis à vis de ceux qui allaient à Rome. (à)
Îl y à eu beaucoup de péchés pardonnés.
« Cher Seigneur, dit une autre fois Christine, à Jésus;
(4) Il est difficile de savoir de quel jubilé il s’agit; nos voyantes
racontaient les évènements et leurs visions sans ordre de date.
Cependant on pourrait supposer que ce jubilé fut celui de l’élec-
tion de Clément VI. La prédiction de Notre Seigneur : « Je veux
enlever les maitres de là-bas », peut s “appliquer à Louis de
Bavière, qui mourut peu après.
(2) La peste de celte époque présentait deux phénomènes
particuliers : Les pustules qui causaient de grandes douleurs et les
hémorrhagies totales. Les Juifs furent accusés d’avoir empoisonné
les fontaines et d’avoir ainsi répandu la peste. Il yeût des soulève-
ments populaires et de grands massacres de ces malheureux.
(3, C'est-à-dire, ceux qui sont allés à Rome pour le jubilé ont
obtenu miséricorde.
CHAPITRE IX | 161
tu as frappé tant de coups sur le monde. Vois ttes
fléaux) : L’interdit, la mort noire et la discorde ! — Le
Seigneur répondit : « Autant le monde est coupable,
autant il a bésoin de coups.
« En ce temps, elle comprit intérieurement que les
anges avaient été fidèles aux hommes. Tout ce que les
hommes faisaient de bien, les anges l’apportaient à
Notre Seigneur et suppliaient le divin Maître de venir
en aide-aux malheureux vivants, et à cause de cette
charité angélique, beaucoup furent jugés à leur dernier
jour avec miséricorde. »
Plus loin la sœur écrit : Notre Seigneur dit :
— « N'est-ce pas que j'ai agi avec amour envers toi ?
Là sœur se figura que ces mots signifiaient qu’une de
ses amies allait mourir de la peste. Jésus dit :
— » Ma bien-aimée, les morts, comme les vivants
seront punis. » Et Jésus indiqua la peste qui causait tant
de ravages dans le monde.
Un autre jour, à la communion, Christine pensait
encore à ce terrible fléau. — « Si je suis un juge sévère
pour mes ennemis, dit Jésus, je suis un tendre amant
pour mes amis. » Peu après, le Seigneur dit encore à
sa servante : |
— « Saches .que toutes ces choses sont vraiment
l'annonce des derniers jours. (1) Personne n’est plus
spécialement cause de ces malheurs. Il est écrit
dans les “prophètes qu'avant le jugement dernier
il y aura un grand nombre d'hommes désignés pour
mourir. J’ai demandé deux choses à mon père : La
(1) C'est-à-dire en sont la prophétie.
162 CHAPITRE IX
première, c’est la remise des péchés à cause de l’année
_ de grâces appelée jubilé. La seconde, c’est la punition
par la mort avec une justice miséricordieuse. Tu peux
annoncer cela aux enfants et aux jeunes gens afin qu'ils
se disposent pieusement à recevoir mes dons. « La sœur
dit à Notre Seigneur : Comment est-il arrivé qu’on doive
souffrir une aussi affreuse mort ? » Jésus lui répondit :
— « C'est à cause du luxe et de la vanité avec lesquels
les gens du monde et les ecclésiastiques ornent leur.
corps, par amour propre et ostentation ; jamais jus-
qu'ici on n’était arrivé à de pareils excès. » Et parlant
des pustules : — « Mon père céleste m’a donné ce peuple
déloyal pour qu'il soit torturé, et, par ma volonté, son
sang coulera en témoignage du sang que J'ai versé dans
ma passion. À cause de tous ces crimes, j'ai jeté les maux
sur la terre avec une abondance plus grande que je
n’en ai usé depuis le commencement du monde. Aucune
compagnie ne fût élevée aussi haut que celle de mes douze
apôtres. Cependant tous m’abandonnèrent le Vendredi-
Saint, et il ne me resta que ma sainte Mère Marie.
Jamais il n’y eût de faiblesse en elle. » La sœur lui
demanda si enfin il ne ferait pas cesser cette épidémie.
Il dit : La puissance de mon père en décidera. Elle lui
demanda alors si le jugement dernier était proche. Le
Seigneur lui répondit : — « Tu me demandes plus que
je ne le permets. Je n’ai pas voulu le dire quand j'étais
sur la terre. Pour toi, qui est mon temple choisi, j'ai
mis en toi mon amour et t'ai expliqué mes souffrances,
c’est pourquoi je t’annonce les choses futures.
« Si un potentat avait à se plaindre d’une ville, il com-
mencerait par lui envoyer une lettre de menaces, afin
CHAPITRE IX 163
que les hommes sages de la cité puissent s’assembler et
agir pour le mieux. Mais les sots et les étourdis se
moquent des menaces. (f)
* Christine dit encore sur le même sujet :
— « Elle était dans une grande tristesse à cause de cette
épidémie. Notre Seigneur lui dit : « Ma bien aimée, il est
écrit de moi : « Je veux faire du bien à tous ceux que
j'aime.Je puist’enrichir demes richesses; Je veux t’attirer
par ma miséricorde et, par mon amour, je m’unis à toi. »
Une autre fois Christine, toujours affigée, priait Notre
Seigneur de la laver dans son très saint sang, de lui
donner les mérites de sa très sainte vie, d’agréer sa
petitesse et de la placer dans les mains de sa divine
Mère, pour qu’elle lui soit plus agréable. Après cette
prière elle communia et Jésus lui dit : — « Parceque tu
m'as obéi, je t’obéirai par amour. Parceque tu m'as
choisi dès ta jeunesse, Je te suis resté fidèle.
« Parceque tu m'’es restée fidèle, je t’ai donné une vie
très pure, au delà de tout ce que peut comprendre
l'intelligence humaine. »
Christine, se représentant peut-être les fautes de ses
compatriotes et de ses parents, en révolte contre le
représentant du Christ, si bon, malgré cela, pour elle,
se confondait de douleur et de contrition, se déclarant
(1) C’est-à-dire : Le Seigneur, en annonçant les choses futures
à ceux qu’il favorise de ses révélations est comme ce potentat qui
commence par menacer avant de punir Dans le couvent des
Clarisses de Wittichen une sainte religieuse qui vivait à cette
époque, Luitgarde, eût aussi des révélations sur les maux qui
allaient accabler la terre. « Enfants, disait-elle, sachez que Dieu
veut étrangler les hommes comme on étrangle des poulets. »
Preger Geschichte der Deut, Myst. tom. II. p 300.
464 CHAPITRE IX
bien indigne des grandes grâces qu’elle recevait. Le
Seigneur, répondant à ces pensées lui dit : « Qu'avait
donc mérité David lorsque je purifiai son âme des
péchés passés, ainsi qu’il le confirme dans ses psaumes ?
« Qu'avait mérité Paul pour être ravi au troisième
ciel? Qu’avait mérité Salomon lorsque je lui donnai la
sagesse? Qu'avait mérité Moïse pour que j'en fasse un
prince du ciel et de la terre? Qu’a mérité Nicolas qui a
fait tant de bien sur la terre ? Et Catherine qui fût une
lumière du monde ? |
Christine rassurée, pria pour les âmes du Purgatotre,
et reçut cent âmes à délivrer.
« Cher Seigneur, dit-elle, je voudrais tant savoir ce
qui arrivera à ma mort ?
Mais Jésus répondit brièvement. — « Je le révèlerai
a d’autres. » Puis il parla des malheurs qui frappaient
la ville de Nürenberg et dit que cette ville avait mérité
ces malheurs par ses péchés et surtout pour trois sortes
de crimes : D'abord à cause de l’extrême recherche que
les femmes font de leur corps, recherche coupable,
parcequ'elle est sans frein ni pudeur. L’autre crime
est l’avarice de ces gens qui manquent de compassion
pour les pauvres et enfin le troisième reproche flétrit
l'injustice du peuple de Nürenberg. « Il manque de
loyauté vis-à-vis des veuves et des humbles et ne juge
pas selon la gloire de Dieu. »
Si, dit Lochner, ces reproches ont été adressés et s’a-
dressent encore à bien d’autres qu’aux compatriotes de
Christine, il est cependant certain qu’en ce temps, Nüren-” :
berg méritait absolument le jugement sévère de Jésus.
4
CHAPITRE X
Les flagellants. — Élection de Charles de Luxembourg à l'Empire.
— Christine et les défunts.
En ces siècles de foi, la succession des malheurs qui
accablèrent le monde ne pouvait manquer d’éveiller
l’esprit de pénitence. On sentait partout que la colère
de Dieu punissait le monde coupable. Dans le peuple,
cette idée prenait partout la forme d'exercices publics
de macération et de supplication. On avait déjà vu, au
treizième siècle, des manifestations de ce genre en
Italie. Au quatorzième, il surgit de partout des troupes
de pénitents. En Italie, la parole ardente de Venturini
avait rassemblé une multitude de pèlerins sur le chemin
de Rome, (1) vers 1334.
_ Après les années d'interdit vinrent la sécheresse, la
peste et le grand tremblement de terre de 1348. On vit
alors s’organiser les pénitents flagellants dans le sud de
l’Allemagne.
Bientôt on les trouve à Magdebourg en 1349, et peu
à peu il yen eût partout. L'idée première était toute
(1) Gomme il s'était produit quelques désordes inhérents à une
telle multitude, Venturini fût appelé à Avignon. On voulait l'y
retenir afin qu’il ne recommençât plus à organiser ces sortes
de pélérinages.
4
166 CHAPITRE X
mystique ; les hommes seuls d’abord, firent partie de
cette association, puis les femmes y entrèrent aussi.
Sur leurs chapeaux et leurs manteaux tous portaient
des croix.
— «Ils portaient à la ceinture leur discipline qui se
terminait par trois cordes à nœuds où étaient piquées
des pointes en forme de croix. Quand ils arrivaient dans
un village ou une ville, ils s’arrêtaient sur la place de
l'Eglise, se dévêtissaient jusqu’à la ceinture puis,
s’agenouillant, ils formaient trois cercles au milieu
desquels passaient les maîtres en frappant chacun d’un
coup de ses cordes et en disant : Que Dieu te pardonne
tes péchés, lève-toi ! Quand tous s'étaient relevés, ils
parcouraient la place en cercle, deux par deux, les
maîtres au milieu en chantant un cantique de pénitence
pendant qu'ils se flagellaient jusqu’au sang. Entre chaque
tour, ils se prosternaient et, pour finir, priaient les bras
en croix. Le maître terminait la cérémonie en lisant une
lettre que les anges, affirmait-il, avaient -apportée à
Jérusalem. (1)
Naturellement les évêques et le clergé conçurent
dès l’abord une grande méfiance pour ces singuliers
pénitents. Cette extravagance fanatique devait logique-
ment amener de graves désordres et bientôt la secte des
flagellants, loin d’être une association de pénitence,
devint un repaire d’iniquités.
Cette secte avait eu beaucoup de succès dans ses
commencements, parce que la simplicité et la foi du
peuple trouvaient dans cette dévotion exaltée un moyen
(1) Preger. Gesch. der. d myst Tome II p. 301.
CHAPITRE X 167
de conjurer les malheurs dont il souffrait. Les couvents
mêmes accueillirent tout d’abord les flagellants avec
sympathie et bienveillance, la soif d’expiation dominait
tous les esprits. | |
Christine ne manque pas de’ mentionner la visite à
Engelthal d'une troupe de flagellants, visite probable-
ment attirée par sa réputation toujours grandissante,
car on la voit y prendre une part active qui contraste
avec son amour de l’obscurité.
« Au jour de Saint Willibald, écrit-elle (7 juillet 1349),
elle (Christine) reçut Notre-Seigneur. C'était l’année
que le roi Charles avait été choisi au Rhin.(1) Beaucoup
de fléaux accablèrent le pays en cette année et tous
coururent (vers les flagellants) nobles ou manants,
jeunes ou vieux, comme les cerfs altérés accourent à la
fontaine. La piété crût beaucoup dans les cœurs et Dieu,
fit de grands miracles par eux (les flagellants).
« Elle s’émerveillait grandement en son cœur de
toutes ces choses et demanda à Notre Seigneur de lui
faire connaître ce qu’il avait opéré dans ces âmes. Dieu,
avec des mots pleins d'amour et de miséricorde, lui dit :
— « Mes cinq plaies ont plaidé en faveur des pécheurs
et je leur ai envoyé un flot de miséricorde. Ce mouve-
ment vient de moi, ajouta-t-il. J'ai envoyé dans le monde
un fleuve d'amour dévorant. » Et Christine finit par dire
que Dieu, se réflétant dans ces pénitents, les perfection-
nera et ne-les abandonnera pas et que c’est lui, le
Seigneur, qui se réserve d'accepter leurs œuvres
bonnes ou mauvaises.
(1) Il s’agit de la dernière élection de Charles de Luxembourg
à l'empire, faite après la mort de son concurrent Günther.
168 CHAPITRE X
Les flagellants arrivèrent à Engelthal pour voir
Christine, l'entendre, lui parler, et recevoir ses bénédic-
tions. L’humble moniale ne voulut pas se montrer.
Elle entendit alors une voix qui lui disait : — « Va,
l'Evangile sera accompli en toi « Cum Judai ruerent ad
Jesum et audirent verbum Dei ». Elle comprit qu’elle
devait aller vers cette masse de peuple qui criait après
elle et se rendit à la porte de l’église qui va au chemin
de croix. (4) Il y avait là beaucoup de flagellants et
d’autres personnes encore. Elle se trouva entourée et
pressée par cette foule et, dit-elle « ils écoutèrent jus-
qu'à vêpres les paroles qu’elle disait sur le doux
Seigneur Jésus. »
Jésus imposait à sa servante ce rôle extérieur et
glorieux que son humilité trouvait si pénible à accepter.
— « Je suis, lui disait-il, la lumière qui brille éternel-
lement, je suis la joie qui réjouit le ciel et la terre. Je
te jure, par ma divinité, que je veux faire de toi et de
ta vie humaine, une merveille de grâce.
Ce jour là même, le plus puissant des maîtres de la
terre arrivait à Engelthal pour y visiter Christine.
C'était l’empereur Charles de Luxembourg, roi des
Romains et successeur de l’impie Bavarois.
Nürenberg, en tant que l’une des plus importantes
villes de l’empire, gardienne des joyaux sacrés, devait
nécessairement être la première que visiterait le nouvel
empereur. Le parti de Louis, si puissant à Nürenberg,
avait été renversé à son tour par les anciens gouvernants,
(4) C'était un chemin de croix hors de l’église, ainsi qu’il en
existe beaucoup en Allemagne.
CHAPITRE X | 169
et la soumission de la ville au Pape avait été complète.
Charles de Luxembourg, après deux ans de luttes et de
difficultés, venait enfin de recevoir l’adhésion unanime
de tous les électeurs. Arrivé à Nürenberg, le pieux
souverain voulut aller saluer la célèbre fille des Ebner, à
laquelle il désirait recommander sa personne et l'Empire.
I arriva à Engelthal avec une suite nombreuse « un
évêque, trois ducs et beaucoup de comtes. » Cette
illustre compagnie s’agenouilla devant Christine et la
supplia très ardemment de lui donner la bénédiction.
Christine ne dit que ces mots très brefs sur une
visite aussi flatteuse pour elle que glorieuse pour le
couvent, mais ce que la voyante rappelle dans ses révé-
lations sur les confidences divines au sujet de l'Empe-
reur et des évènements contemporains, paraît indiquer
que, dès lors, l'Empereur la chargea d’être auprès de
Dieu, sa caution et sa protectrice.
Charles resta cette fois assez longtemps à Nürenberg
et püt consolider ses bonnes relations avec Engelthal.
Depuis le commencement de l'automne de 1349
jusqu’au printemps de 1350, l'Empereur séjourna dans
la ville impériale. Il y était encore à la Pentecôte de
cette même année et. peut-être, vint visiter Christine,
car elle dit que ce jour-là, en recevant la Sainte Com-
munion, elle se plaignit à Jésus d’être accablée de tant de
marques de considération et Jésus lui répondit : — « Je
suis celui qui pardonne tes péchés, je suis le juge de
ta vie, je suis la couronne de tes joies, je suis ta fin
suprême. » |
Christine, du reste, n’avait jamais approuvé la conduite
de Louis de Bavière et salua avec soulagement l'élection
L 2
170 CHAPITRE X
de Charles de Luxembourg. Elle reçut à cette époque la
révélation suivante : « Un vendredi, le Seigneur lui parla
du roi Charles. Il dit qu’il était un hèritier du royaume
éternel et qu’elle devait le lui dire. Je le protégerai
d'autant plus que je l’ai en plus grande affection. J’ai
allumé en lui le feu et la lumière et Je lui ai ouvert le
ciel. » Et, dit Christine, Jésus voulait par là indiquer
l’interdit qui avait été levé grâce à lui. (1) Cette vision
se continue plus intime. Jésus, revenant en arrière
dans l'existence de Christine, lui dit :
— « J'ai commencé en toi mon œuvre, dit-il, quand
j'ai placé une âme dans ton corps. J'ai voulu que tu
naisse le Vendredi Saint, en ce même jour où tout mon
peuple est prosterné pour m’honorer. C’est parceque
j'ai tant souffert pour l'amour des hommes que ma grâce
est tombée sur toi, car je suis le Dieu libre, qui ne peut
être obligé par personne. Je fais ce que je veux, je
donne ou je reprends selon ma volonté. » Et récapitu-
lant le cours des grâces faites à sa servante, Jésus
conclut : — « Tu es le temple dans lequel je prends
mon repos, tu es une de ces créatures élues, que ma
bonté souveraine donne à la terre. |
« J’honorai la rose d'Abraham, parceque ma mère
devait naître d’elle. Ainsi j’honore Nürenberg à cause de
toi et parce que j'avais décidé que tu y devais naître.
(4) Après l'élection de Charles à l’Empire, l’interdit tombait de
lui-même ; cependant, à cause de la désobéissance de presque
toute l'Allemagne impériale, le Pape exigeait un acte de sou-
mission d’ailleurs très large, avant de donner l'absolution
complète.
CHAPITRE X 471
J'ai veillé surcette ville pour qu'elle puisse mériter de
ma justice. (4)
Le Père du nouvel empereur, le roi Jean de Bohême
avait joué un rôle prépondérant pendant le règne de
Louis de Bavière. Pour bien comprendre les évènements
assez compliqués de cette époque, il faut, en un rapide
résumé, reprendre l’histoire du rôle que joua alors
ce prince. Malgré un fond religieux sincère, le roi Jean
ne s'était pas toujours montré chrétien consciencieux
dans la querelle entre Louis de Bavière et les Papes.
Trop souvent, il laissa lintérêt primer les principes.
Cependant, à plusieurs reprises, il avait facilité la
réconciliation, quitte après, à soutenir Louis dans ses
errements.
La question de l’héritage de Carinthie, soulevée par
le mariage de Marguerite Maultasche, héritière du
duché, avec le fils de l'Empereur, décida Jean à aller
trouver le Pape, en 1346, pour lui faire une complète
soumission. Cette fois, elle s’accordait avec ses intérêts,
car il n’espérait rien moins que la couronne impériale
pour son fils Charles. Clément VI, après des négociations
dont le récit allongerait trop notre résumé, fit souscrire
aux deux princes de Luxembourg des conditions qui les
liaient absolument au Saint-Siège et donna la couronne
impériale à Charles. Cinq électeurs de l’Empire consa-
crérent officiellement le choix du pape peu après, et,
l’année suivante, Louis de Bavière mourait subitement
dans une partie de chasse, le 11 octobre 1347.
C'est ce jour-là que le Seigneur montra à Christine,
(4) C'est-à-dire qu’elle puisse mériter son pardon.
172 CHAPITRE X
dans une vision, le Père céleste ayant à ses pieds son
divin Fils qui lui tendait ses mains percées et la vierge
Marie lui rappelant sa miraculeuse maternité, tous deux
priant en faveur du peuple tant éprouvé. Le Père céleste
dit à son Fils : — « Je ferai au Roi (Charles) trois dons :
_ Son élection, le pardon du Pape et la victoire. Je l'ai
confié à deux de mes amis, Je le recommanderai à
beaucoup d’autres. »
En Juin 1348, les partisans de Louis, ne voulant pas
se soumettre au candidat du Pape, avaient offert l'empire
à Frédéric, Marquis de Misnie, mais Frédéric se refusa
à servir les haines schismatiques. Ils reportèrent
leurs espérances sur Günther de Schwarzbourg. Quatre
jours après la fête de sainte Marie Madeleine, Notre
Seigneur dit à Christine : — « J’ai été un doux bienfai-
teur de ta jeunesse ; dans ton âge mûr, je t'ai armé de
mes grâces, je t'ai donné une grande célébrité. » Puis,
continuant ses révélations à la sœur, il lui annonça
que le pays était dans l’anxiété à cause du roi Charles,
et qu'on devait chanter pendant la messe le « Rorate
Cæli. » Alors commencerait l’ère de grâces et de paix.
Notre Dame lui dit aussi qu’on devait chanter Alleluia.
« Et elle le nomma (le Roi?). ».
Lorsque Charles de Luxembourg vint à Engelthal à
la fin de l’année 1349, son dernier compétiteur, Günther
de Schwarzbourg venait de mourir et Jui-même avait été
sacré et couronné à Aix-la-Chapelle. C'est après cette
visite que se placent les révélations suivantes :
« Un bon prêtre avait demandé à Christine de prier
pour lui. Le Seigneur répondit : Ma volonté est qu'il
abandonne toute avidité. (Amour trop grand de lucre ou
ù CHAPITRE X 473
d’honneurs). J'ai choisi mon serviteur Moïse afin qu’il
soit mon messager auprès du roi Pharaon, ainsi je lai
choisi (le prêtre) pour qu'il soit mon messager près du
roi Charles. |
« Un jour le Seigneur lui parla (à la sœur) du roi
Charles, et lui dit que ce prince était un héritier de son
royaume éternel. Elle devait faire dire ceci au roi : Je
veux le préserver de tout mal pour qu’il m'en aime
davantage. J'ai allumé en lui une lumière très pure et je
lui ai destiné le royaume du ciel. Et le Seigneur dési-
gnait par là linterdit qu avait été levé. » Jésus dit
encore : « Si le monde t’interroge (à propos du roi)
réponds : J'ai choisi mon serviteur David avant l’âge,
ainsi ai-je pris le roi Gharles du milieu du monde. »
L’un des seigneurs qui avaient accompagnés le roi
Charles lors de sa première visite, le Burggrave Jean,
revint peu de temps après pour revoir Christine. Celle-
ci se refusa à le revoir, par humilité, mais le Burggrave
insista et la sœur interrogea Notre Seigneur pour savoir
ce qu'elle devait faire. Le Seigneur lui commanda de
recevoir le noble personnage, parce que c'était pour son
bien et son progrès spirituel. Aussitôt Christine se ren-
dit au parloir et « là, dit-elle je lui parlai de ce que je
croyais être le mieux pour la gloire de Dieu et pour sa
conversion. »
De tous côtés on venait implorer la bénédiction de
Christine. À ses gémissements, le Seigneur lui répondait
« Saches que tous ceux auxquels tu donneras ta béné-
diction, recevront la mienne. Sois fidèle dans toutes tes
paroles et je les approuverai. »
Et Christine comprenait que Dieu lui parlait de tous
474 CHAPITRE X
ceux qui venaient lui demander des prières et des
conseils.
Une autre fois, comme elle priait pour une personne
très affligée qui avait demandé son intercession, Jésus
lui dit que tous ceux qui étaient affligés devaient deman-
der trois espèces de patiences.La première est celle que
Jésus pratiqua dès sa naissance, en attendant la doulou-
reuse fin de sa vie.La seconde fut sa divine patience dans
l’agonie du Jardin des Oliviers; la troisième, il la montra
en priant sur la croix pour les pécheurs.A ces trois actes
de la divine vertu du Rédempteur il fallait ajouter la
patience de la sainte Vierge, d’abord quand elle dut fuir
en Egypte, en second lieu quand elle demeura debout
au pied de la croix, enfin quand elle accepta de rester
sur la terre en voyant son Fils remonter au ciel.
Jésus continuant ce sublime entretien, rappelle à
Christine les grâces qu’il lui a faites et s’écrie :
— « Que ferai-je davantage pour toi? J'ai versé en
toi le trésor de ma douceur ; tu es l’une des créatures
que j'ai vues avec le plus de bienveillance depuis le
commencement du monde. Ceux qui liront plus tard les
choses merveilleuses que j'ai faites en toi ne pourront
assez s’en étonner. Et tu n'as rien fait pour mériter
cela ! Il m’a plu de faire ces choses. Je me joue dans ma
volonté divine. S’il y avait mille mondes,je pourrais faire
avec chaque créature des choses que je ne ferais pas
avec d’autres.
A la nombreuse clientèle de vivants, Christine devait
ajouter celle des morts. Sa piété la portait à soulager
les âmes du Purgatoire et, dès sa jeunesse, elle avait
témoigné une grande compassion aux pauvres membres
CHAPITRE X 175
de l'Eglise souffrante. Avec le crédit que la sœur pos-
sédait sur le cœur de Dieu, il n’est pas étonnant qu’elle
fût assaillie par les douloureuses créatures enfermées
dans les sombres abîimes de l’expiation. -
À quinze ans, alors qu’elle était encore au noviciat,
mourut une vieille sœur nommée Mechtilde. La jeune
Christine, non-seulement assista, avec piété, à toutes les |
cérémonies des obsèques, mais encore disait, tous les
Jours, mille Ave Maria pour la défunte. Au bout de trente
jours, quand le dernier service fut terminé. Mech-
tilde lui apparut avec son habit religieux et la
remercia de tout le bien qu’elle lui avait fait. « Je
suis toujours restée parmi vous, dit l'apparition, et,
à chaque endroit où j'avais pêché contre la règle,
j'ai eu beaucoup à souffrir. A la salle du chapitre,
surtout, j'ai grandement peiné. Je ne suis plus
avec vous, maintenant, mais je suis dans un lieu où
je n’ai d'autre souffrance que de ne pas voir Dieu ».
Elle disparut à ces mots. Christine sut, par révé-
lation, que cette religieuse avait été, dans le monde,
. une très grande dame. A cause de cela, on lui
passait beaucoup de petites fautes au couvent et
on ne la punissait pas. Quand le supérieur provin-
cial ou la prieure ordonnaient une chose qui ne
lui plaisait pas, elle se permettait de critiquer et
de murmurer. Elle expiait, maintenant, les faibles-
ses qu’on avait eues pour elle.
Il mourut un prêtre pieux et savant. Christine
entendait dire, autour d'elle, que certainement, il
n'avait pas passé par le Purgatoire. Quelques
sœurs, plus sceptiques, en doutaient. Une nuit,
“ 18
176 CHAPITRE X
Christine vit le prêtre près de son lit. Elle pensa
de suite qu’elle allait connaître la vérité et lui
demanda : « Dites-moi la vérité. Que vous est-il
arrivé après votre mort? » Le prêtre répondit :
« J'ai eu une mort rapide et je ne suis pas encore
au Ciel. À la vérité, je ne souffre pas une peine
douloureuse, mais je dois vivre encore dans une
triste attente avant d'entrer dans la gloire céleste.
Une autre nuit, Christine entendait, en songe, la
communauté chanter la messe de Notre-Dame :
Gaudeamus. Ce mème prêtre revint après l'Evangile
et dit aux sœurs : « Pourquoi ne chantez-vous
pas pour les morts ? » Christine en conclut que les
pauvres âmes ont soif des prières de la messe des
défunts. Ce prêtre lui dit : « Le royaume de Dieu
est semblable à une pomme douce qui pousse
dans les épines ». La sœur lui demanda d’expli-
quer cette comparaison, mais il ne répondit pas et,
se tournant vers la communaute, il dit : « PDominus
vobiscum >», et il disparut. A son réveil, Christine
comprit que la pomme signifiait la douce bonté de
Dieu et les épines les nombreux combats qu'il faut
soutenir pour gagner son amour.
Une autre fois, comme elle se remettait au lit
après Matines, la nuit des morts, elle s’endormit et
sentit qu’on lui enlevait sa couverture. Elle s’eveilla,
croyant que la surveillante des malades venait de
passer auprès d'elle et lui avait enlevé cette cou-
verture, mais elle vit cette sœur dormir profondé-
ment (1). Christine se recouvrit et s’endormit de
(4) Christine était probablement alors à l’infirmerie.
CHAPITRE X 477
nouveau. Le même fait se reproduisit, la couver-
ture lui fut enlevée. Elle vit alors, en rêve, une
multitude d'oiseaux qui entouraient son lit. Les uns
étaient propres et nets, d'autres avaient une petite
tache grosse comme un grain de poivre, d’autres
étaient beaucoup plus maculés, quelques-uns sem-
blaient presque brûlés, comme s'ils sortaient du feu.
Christine comprit que ces oiseaux représentaient des
âmes souffrantes. Ils criaient tous lamentablement :
« O douleur! O douleur ! Notre Seigneur nous a
envoyés à toi, pour que, par toi, nous soyons déli-
vrés aujourd’hui! » Et, de leurs becs, ils tiraient
la couverture. Christine se leva aussitôt et se mit
à prier pour ces pauvres âmes.
C’est encore au moment de s'endormir que Chris-
tine vit, un jour, une quantité d'enfants : garçons et
filles, qui se pressaient devant son lit, se poussant
pour être plus près d'elle.
Ils criaient douloureusement : « Donnez-nous à
manger ! » La sœur pensa : « Mais je n'ai rien à
vous donner ! » Eux, cependant, ne cessaient de
répéter : « Nous voulons du pain et de la viande! »
D’autres, au lieu de crier, chantaient une mélodie
céleste d’une beauté inexprimable. Après avoir
longtemps chanté, ces derniers disparurent, mais
les autres restèrent auprès de Christine. La sœur
comprit que les chanteurs étaient des âmes déjà
dans la joie éternelle. Les autres réclamaient les
mérites du corps de Notre Seigneur dans la com-
munion ét elle devait recevoir l’Eucharistie pour
ces pauvres âmes.
178 CHAPITRE X
Une sœur étant morte, Christine eût spirituellement
l'a connaissance de l'instant où elle devait sortir du
Purgatoire pour monter au Ciel. Elle s’en étonna,
parce qu’elle avait connu des àmes bien plus par-
faites, soumises à de plus longues expiations. S’a-
dressant en esprit à Notre Seigneur, elle lui demanda :
« Cher Seigneur, on dit qu'aucune faute ne reste
sans expiation devant ta justice. As-tu donc une
justice plus sévère pour une âme que pour l’autre ? »
La nuit suivante, la sœur morte lui apparut et vint
près de son lit. Elle dit à Christine sévèrement
« Christine, tu ne dois pas parler contre la justice
de Dieu à cause de moi. Quoiqu'il te semble que
je sois allée au Ciel plus vite que je ne le mé-
rite, j'ai cependant éprouvé cette justice divine
autant que je le devais. »
Quelquefois cette même justice amenait une espèce
de lutte entre le Seigneur et sa servante. « Laisse
ma justice s’exercer sur. cette âme, lui disait un
jour Jésus, alors qu’elle priait pour un défunt. Je
te donnerai une autre âme qui est depuis mille
ans au Purgatoire et devrait encore y rester cent
ans. Cette âme est celle d’un des plus grands
pécheurs de la terre et de nombreuses années se
sont écoulées sans qu'il ait jamais reçu le plus
petit secours de prières, en-dehors de {a prière com-
mune de la chrétienté. » « Ma miséricorde, dit Jésus,
en a pitié, je veux la délivrer aujourd’hui. »
Il arrivait que les âmes se servaient d’intermé-
diaire pour intéresser Christine en leur faveur. Tel
ce prêtre qui vint trouver la sœur pour lui de-
CHAPITRE X 179
mander, de la part d’une âme souffrante, de
vouloir bien entreprendre sa délivrance. Il s'agissait
de lâme d’un banquier de Nuremberg qui avait
exercé le négoce et la banque. Depuis quarante
ans, il gémissait en Purgatoire. La sainte moniale
promit volontiers le concours de ses prieres et
demanda au Seigneur comment cet homme avait
été préservé de l'Enfer. Jésus répondit : « Il avait
un grand respect pour les ecclésiastiques pieux.
Cette vertu l’a sauvé et ta prière l’a délivré. Main-
tenant, il prie avec ardeur pour toi. » Christine
fut toute joyeuse de cette réponse.
Un jour qu’elle prolongeait sa prière à Ja cha-
pelle pour une sœur malade, elle entendit une voix
qui disait : « Pourquoi t’occupes-tu d’une vivante
et non des morts ? » Saisie de frayeur, Christine
se dit à elle-même : « Je suis trop malade pour
pouvoir dire beaucoup de prières. » Mais la voix
reprit : « Tu dois prier pour les morts par amour
de Dieu. On t'a donné dernièrement de l'argent pour
une aumône. Sais-tu si cet argent n’est pas injuste-
ment acquis ? Donne-le à la fille de tel défunt, afin
qu’elle fasse dire trente messes de mort après la
semaine de Pâques. »
Le Seigneur récompensait la piété de Christine en
lui octroyant une abondante moisson d’âmes à re-
cueillir. C’étaient cinq cent mille âmes, quelquefois
plus, qui s’envolaient du Purgatoire vers le Ciel, à
la prière de la sainte nonne.
Après les âmes souffrantes, les âmes glorieuses
venaient rassurer Christine sur leur sort. Dans son
180 CHAPITRE X
livre de la grâce, elle parle d’une sœur Dimut, de
Nuremberg, qu'il ne faut pas confondre avec sa
propre sœur Dimut. Christine dit que cette pre-
mière Dimut était la seule religieuse du couvent
qui n'eût ni extases, ni révélations, ni rien d’extra-
ordinaire dans sa piété. Elle était cependant tres
sainte et parlait admirablement des choses de Dieu.
Après sa mort, elle apparut à Christine dans son habit
religieux, toute entourée de lumière, et lui dit
qu'elle bénissait le jour où elle était née, car elle
était très heureuse. A sa mort, Dieu lui avait
donné trois grâces : Le Saint Esprit était venu en
elle, pareil à un feu dévorant, illuminant sa cellule
au point qu'elle avait cru à un incendie ; comme
elle ne pouvait communier et s’en désolait ; le
Seigneur lui avait fait la faveur de lui envoyer
Saint Nicolas, sous la forme d’un évêque, pour lu;
apporter la sainte hostie. La troisième grâce fut
l'entrée de Dimut au Ciel. Son âme, dès qu’elle fut
sortie de son corps, trouva devant elle un chemin,
bordé de lampes brillantes, qui la mena droit à la
porte du Paradis. La légende dorée rapporte la
même chose de la mort de S' Benoit.
Christine ayant demandé à Dimut si elle devait
raconter ce qu’elle lui disait :
« Tu dois le raconter, répondit l’âme, je suis
venue auprès de toi dans ce but, afin que Notre
Seigneur en soit loué. »
Pendant les Vigiles qui suivirent, Christine, dans
une vision spirituelle, vit Notre Seigneur qui la
montrait aux Anges et aux Saints en disant :
CHAPITRE X 481
« N’est-il pas vrai que j'ai encore sur terre un
cœur qui m'aime autant que vous m'avez aimé ? »
À l'encontre de beaucoup de saints, le démon ne
put tourmenter Christine visiblement, sauf une fois,
et encore, dans une vision. Elle vit venir à elle la
prieure, le confesseur du couvent et un frère-lai
dont toute la personne lui causa un dégoût invinci-
ble. La prieure lui commanda d'aller près de ce
frère. Cet homme commença à l’accabler de repro-
ches amers au sujet de ses confessions et au sujet
de son ami spirituel, Henri de Nordlingen (1). La
parole de ce frère était pleine de fureur et Chris-
tine sentait augmenter son dégoût et son horreur.
Elle eut l'intuition que c’était le démon et lui dit
avec autorité : « Je te commande, au nom de Dieu,
de me dire la vérité, si je fais mal! » Le frère
répondit : « Je ne puis pas dire la vérité! » « Tu
es donc le diable ! » s’écria Christine. À ces mots, le
hideux personnage disparut.
Nous parlerons, plus tard, d'Henri de Nordlingen. Cette
vision arriva dans un moment où Christine, craignant de
porter une affection trop naturelle au saint prêtre, avait été
complètement rassurée par Dieu lui-même.
CHAPITRE XI
Adelaïde Langmann. Sa famille et sa jeunesse. Son noviciat.
A côté de Christine Ebner, voici une autre phy-
sionomie non moins attachante : c’est celle d’Ade-
laide Langmann. Adelaïde n’a pas eu, dans le
couvent d'Engelthal, la situation de sa cousine Chris-
tine; elle paraît avoir vécu d’une vie toute humble
et cachée, au milieu de tant de sœurs d’une sainteté
éminente. Elle a lardente piété de Christine, avec
moins d'expansion, peut-être, mais elle a un charme
incomparable de douce et invincible attraction.
_ Entre toutes les familles nobles du pays, qui don-
paient si libéralement leurs filles à Engelthal, il sem-
ble que les Ebner, les Langmann et les Ortlieh puis-
sent être placés au premier rang. Ces trois familles,
du reste, étaient unies étroitement par de nombreu-
ses alliances et lorsque Christine Ebner entra à
Engelthal, non-seulement elle y rejoignit ses deux
sœurs, mais elle y retrouvait de nombreuses cousi-
nes.
A son tour, Adelaïde Langmann venait se joindre
à ce bouquet de parentes et d’amies. Le « pe-
tit livre de la grâce » donne, avec les noms de ses
CHAPITRE XI 183
plus saintes religieuses, la liste, pour ainsi dire
complète, de la noblesse de Souabe et de Franconie.
Plus jeune de quelques années que Christine, Ade-
laïde était, selon une note écrite à la suite de ses
révélations, « d’une race digne de tout respect ».
Selon cette note, Adelaide serait née en 1300 et
était proche parente des Ebner. En dehors de leur
fille Adelaide, la famille Langmann a produit peu
d'illustrations. En 1318, un « messire Conrad Lang-
mann » est cité par Martini. En 1332, Hans Lang-
mann- paraît comme membre du Grand Conseil de
Nuremberg (1). Il mourut en 1371. Le savant docteur
P. Strauch, dans son édition des révélations d’Adelaïde
Langmann, identifie Hans avec Jean Langmann.
Un certain Otto Langmann fût, aussi, conseiller
de Nuremberg en 1370 et se pendit misérablement
dans sa chambre à coucher en 1375. On trouve
encore un Conrad Langmann en 1330. D’après Loch- -
ner, la famille Langmann avait le droit de faire par-
tie du Grand Conseil de Nuremberg. Dans un regis-
tre de la population de Nuremberg appartenant à la
bibliothèque de Berlin, on lit, page 69, les lignes
suivantes sur la famille Langmann. |
Il est certain depuis bien des années
Que cette race appelée Langmann
Qui vers le temps de l’an
1280 vint demeurer en cette ville
Comme on le rencontre en maintes familles
Qui ont possédé de nombreux amis
(4) J. F. Rath. Relevé des conseillers les plus connus de
Nuremberg jusqu’à nos jours, avec notes historiques. Nurem-
berg 1802.
184 CHAPITRE XI
Qui sont reputés sens considérables
Et ce fut au temps
De l’an du Christ 1347
Messire Hans Langmann fut choisi
Le premier de sa race comme conseiller
À Nuremberg, la première des villes de l'empire,
Il servit bien la patrie
Car il était sage et prudent
Il fut par l’émeute populaire
Chassé de la ville en 1349
Avec les autres membres du Conseil
Mais réintégré par Charles IV
11 demeura longtemps encore.
Au Conseil jusqu’en l'an 1369
Où la mort vint le prendre
- Après lui il n’y eut plus de conseiller dans la famille
Quoiqu’elle vécut encore longtemps dans la ville
En beaucoup d’endroits ça et là
Ils ont fait des fondations religieuses pour leur plus grand hon- .
| [neur.
Distribuant leur patrimoine
Ainsi que le prouvent beaucoup de cloîtres et d’églises
Enfin comme tout dans la forêt
S'en va et disparait
Ainsi ces Langmann
Ont pris fin avec leur nom
Ils sont morts depuis longtemps
Peut-être bien depuis 200 ans.
Rien dans tout cela ne donne de détails sur les
parents d’Adelaïde. Puisqu’elle naquit en 1300, le
conseiller Hans pourrait tout au plus être son frère.
Biederman qui a fait, en Allemagne, des tables
généalogiques bien connues, cite Otto Langmann, né en
1286, qui épousa Ursule Behaim. Il est difficile
d'admettre qu’il fut le père d’Adelaïde. On ne peut
pas, davantage, expliquer la parenté qui unit Chris-
tine à la fille des Langmann. Une sœur de Chris-
CHAPITRE XI 485 :
tine avait épousé un Behaim. Dans le manuscrit des
révélations d’Adelaïde de la bibliothèque de Berlin,
on lit : « La race des Langmann à laquelle appar-
tenaient les Ebner d'où naquit une enfant appelée
Adelaide. »
En 1341, deux unions cimentaient encore les liens
existant entre les deux familles : Frédéric Ebner,
dont on connaît l'existence par des documents de
1323 à 1348, maria sa fille Agnès à Hermann Lang-
mann et une Langmann, (peut-être une sœur d’Ade-
laide) épousait un Ebner (1).
Aucune généalogie de la famille Langmann n'est
connue dans les archives de Nurenberg ; on retrouve,
seulement ça et là, son nom, dans des contrats ou des
pièces officielles. On voit, par un acte de 1327,
Mechtilde, veuve d'Otto Langmann, Geut sa fille,
Henri Sachs son gendre, Hans et Otto ses tils, pas-
ser un Contrat personnel avec Adelaide, veuve de
Guillaume le Diable, concernant une maison de
Dominicains. C’est à ce groupe de famille qu’on
pourrait le plus vraisemblablement rattacher Ade-
laïde qui, alors, serait la fille de Mechtilde et d'Otto
Langmann.
(4) La table XXV de Biedermann dit : Agnès Ebnerin,
mariée en 1341, morte sans héritiers mâles.
D’après la « Nürmb. Chronik. », un Hermann Ebner épousa
en deuxièmes noces, la «€ fille de Langmann ». Cet Her-
mann mourut le Mercredi des Cendres 1403. Sa femme,
appelée Cunégonde, vivait encore en 1497. D'un autre côté,
Biedermann fait, de cette Cunégonde, la première femme
d'Hermann. Il est difficile de déméler la vérité dans ces
contradictions.
186 CHAPITRE XI
Outre Christine et Dimut Ebner, Adelaide avait
encore d’autres parentes au couvent d’Engelthal.
Elle parle d’une cousine à laquelle elle donne un
emploi sans la désigner autrement, puis d’Elsbeth
Mairin, « fille de sa cousine ». Martini (1) parle
aussi d’unesœur Mechtilde Langmann, religieuse à
Engelthal en 1338 et mentionne des vigiles et une
messe, dans la semaine de Saint Michel, pour la
Langmannin (vorkammerin), Elisabeth de Eyl et leurs
familles.
Les révélations d’Adelaïde nous présentent l’his-
toire d’une âme délicate, tendre et ardente à la fois,
plus résignée qu'’active ; une Marie plutôt qu'une
Marthe, bien faite pour être choisie de Dieu comme
un vase d'élection. Obligée par ses supérieurs
d'écrire les faveurs extraordinaires qu’elle reçoit
d'en haut, elle obéit avec peine, et, pour dissimuler
- davantage sa propre personnalité, elle ne parle delle
qu’à la troisième personne. « Cette sœur, cette re-
ligieuse, cette créature », c’est sous Ces vagues
désignations qu’elle se cache. Plus Dieu l’élève, plus
elle se confond dans son humilité ; on devine la
souffrance qu’elle éprouve à mettre au grand jour
les merveilles intimes de ses relations avec Jésus.
« Toute enfant, dit-elle, cette religieuse fut la
demeure du Saint Esprit ». | |
Adelaïde raconte, dans ses révélations, qu'elle
avait à peine quelques mois lorsque sa nourrice
Cunégonde, s'étant endormie, appuyée sur le ber-
(4) Martini. Historisch, Geographischen Beschreibüng der
ehemallgen berühmten Frauenkloster Engelthal.
CHAPITRE XI 487
ceau de son poupon, vit venir à elle une très belle
dame, « la plus belle que jamais elle vit de ses
yeux ». « Elle avait un manteau bleu si long et si
large, que s’il eut été déployé, il aurait couvert le
monde entier ». |
Laissons parler ici la nourrice Cunégonde, lors-
qu’elle raconta cette vision aux sœurs d’Engelthal
qui l’interrogeaient pendant une visite qu’elle était
venue faire à Adelaïde.
« Cette dame me dit : « Cunégonde, dors-tu ? »
Et elle m'’éveilla. Je lui dis : « Non, Madame. » Elle
me demanda trois fois si je dormais. Je lui répon-
dais toujours : « Non, Madame ». Elle me dit
alors : « Je te recommande cette enfant, soigne-
là bien, je te récompenserai moi-même. Sache-le,
ce sera une sainte personne et bien des pécheurs
seront convertis par elle. » Je lui demandai
« Madame, qui êtes-vous ? » Elle me répondit
« Je suis la Mère de Miséricorde ». Et, comme
elle disait cela, je ne la vis plus, mais mon cœur
était plein de grâces. À dater de ce jour, je soi-
gnai l’enfant avec plus de plaisir encore.
« De même une autre nuit, une lumière vint se
reposer sur le berceau. Elle était plus brillante
que l'éclat du soleil et donnait une si vive clarté
que j'en fus efirayée. Je pris donc le berceau
avec Flenfant et je courus hors de la cham-
bre. Tous les gens de la maison, se levant ef-
frayés, criaient : « Cunégonde, que fais-tu ? qu’as-
tu? » Je répondis : « Il est venu une lumière du
Ciel, elle veut me prendre mon enfant !.… Et la
188 CHAPITRE XI
lumiere était si éclatante que j'en étais comme
aveuglée ».
Ces marques mystérieuses de prédestination
avaient leur répercussion dans l’âme de la petite
Adelaïde. Dès qu’elle put comprendre et balbutier,
elle montra un vif penchant à la piété, en même
temps qu’elle semblait ornée tout naturellement de
vertus aimables, de bonté, de charité, de douceur
et de pureté.
Qu'elle fut triste ou joyeuse, elle était toujours
souriante avec tout le monde. Sa pieuse mère, dès
qu'elle fut assez grande pour aller à l'Eglise, la
menait au sermon et l'enfant gardait soigneusement
dans son cœur tout ce qu'elle y entendait. Ren-
trée chez elle, quand elle était seule ou qu'elle
travaillait, elle repassait en son cœur les saintes
instructions et s’appliquait à les méditer. Lorsque le
sujet du sermon était la passion de Notre Seigneur,
alors sa ferveur redoublait, elle se croyait vraiment
présente à ces scènes douloureuses et son cœur
s’en affectait profondément. Ses parents et les per-
sonnes qui la soignaient remarquérent bien ‘vite ces
tendances extraordinaires de piété chez une enfant
aussi jeune et on disait à sa mère : « Adelaïde est
faite pour le couvent ».
L'enfant poursuivit ainsi sa pieuse et innocente
vie jusqu’à l’âge de treize ans. Selon l’habitude de
l’époque, on la fiança, à cet âge, avec un jeune
homme qui portait en lui les germes d’une mala-
die mortelle qu’on ignorait probablement. Adelaide
ne parait pas s'être opposée à ce projet matrimo-
CHAPITRE XI 189
nial. Elle laissa fixer la date des noces et tous
les préparatifs se firent en vue de la cérémonie.
D’après un vieil usage du pays, la veille du ma-
riage, dans une cérémonie qu'Adelaïde n’explique
pas autrement, on asseyait les fiancés sur un trône.
Ce jour-là même, le futur époux s’alita pour ne
plus se relever. Ün an après, il était mort.
Cet événement douloureux n’éclaira ni la famille,
ni la jeune fille, sur les desseins de Dieu. La
vocation d’Adelaide ne se dessinait pas et sans
doute, tout en restant pieuse et innocente, elle
n'avait pas résisté au courant mondain qui l’entou-
rait. Quand on lui parla d’une nouvelle union, elle
y consentit. C’est alors que se fit entendre, à son
oreille, ce premier appel divin qui était le « présage
de sa haute vocation ». « Une sainte personne, écrit
Adelaïde , vint dire à cette jeune fille de la part
de Notre Seigneur que, si on lui donnait trente
fiancés, ils mourraient tous, car Il la voulait à
lui. Adelaide fut très anxieuse. Elle pria, fit prier
dans les couvents, afin d'obtenir de connaître ce
qu'elle devait faire et pour savoir quelle était la
volonté de Dieu. Une sainte femme, probablement
la même qui avait eu une première communi-
cation de la volonté divine, peut-être Christine Ebner,
priait ardemment pour la jeune fille. Notre Sei-
gneur lui dit que sa volonté était qu'Adelaïde entrât
dans un couvent. « Je veux, dit-il, la posséder
afin qu’elle ne soit plus qu’un avec moi. » « Sei-
gneur, dit la pieuse femme, où ne fera-t-elle qu’une
190 CHAPITRE XI
avec toi? » Et Notre Seigneur de répondre ce mot
profond : « Là où elle n’est personne ».
« Peu après, continue Adelaïde, en la fête des
saints apôtres Philippe et Jacques, la sainte reli-
gieuse pria pour elle et dit aux apôtres : « Très
chers Saints, je vous conjure de supplier Notre
Seigneur, afin que cette jeune fille sache si la vo-
lonté divine la veut au coûvent. » Les Saints
répondirent : « Oui, la divine volonté exige qu’elle
nous suive, nous, Saints, afin qu'elle abandonne,
comme nous, sa volonté propre ». La pieuse femme,
se tournant vers Notre Seigneur, lui demanda
« Seigneur, que lui donneras-tu pour son sacri-
fice ? » Et Jésus répondit : « Pour chacune de ses
actions, je lui donnerai le royaume du Ciel ».
« Cette jeune femme avait pris l'habitude de se
donner la discipline très durement, sept fois par
jour, quand ses occupations lui en laissaient le
temps et qu’elle le pouvait sans obstacle.
« Un jour de Noël, elle communia. Comme elle
avait la Sainte Hostie dans la bouche, elle se colla
si fortement à son palais qu’elle ne put l’avaler.
Elle but, mais l’Hostie ne bougea point. Effrayée,
elle dit à Jésus : « Très cher Seigneur, qu’ai-je
fait contre ta douce Majesté ? » Du fond de la
bouche, le divin Maître répondit : « Tu n’as rien fait
contre moi, mais tu ne pourras me recevoir que si
tu me promets de te consacrer à moi, à Engel-
thal. » |
Nous entrons, ici, dans une lutte mystique d’un
charme tout céleste. Le divin époux veut cette
CHAPITRE XI 491
âme, l’âme recule, n'ose pas obéir, effrayée d’une
décision que Dieu lui impose pour ainsi dire subi-
tement, effrayée plus encore de ce miracle qui arrête,
dans sa bouche, son Maître et son Seigneur, se
refusant à elle si elle ne se donne pas à Lui.
« Seigneur, dit Adelaïde, je ne puis pas aller au
couvent, je suis trop malade, je ne pourrai pas y
vivre comme il le faudrait ».
Faible excuse que le divin amant méprise. « Tu
ne me recevras donc pas en toi! », dit-il. Et Ade-
laide est là, tabernacie vivant et frémissant. Elle
pense que le seul moyen qu’elle puisse employer
est d'aller trouver son curé, qui lPaidera et la con-
seillera. Mais Jésus ne lit-il pas dans les cœurs ?
« Ni ton curé, dit-il, ni le clergé tout entier ne
pourrait me faire entrer en toi. Tu dois m’obéir. »
Adelaïde est vaincue. Elle s'incline, elle promet
d’obéir et se propose d'aller remettre sa promesse
entre les mains du curé. Mais n’est-ce pas un sub-
terfuge de la nature qui n'est pas encore totale-
ment résignée ? Notre Seigneur poursuit cette lutte
intérieure. « Ce n’est pas ainsi que je veux ta
promesse, dit-il, je la veux entière, quand même tu
serais à demi-morte ! » Cette fois, Adelaïde se rend
tout à fait. « Oui, Seigneur, répond-elle humblement, je
t’'obéirai, fussè-je à demi-morte. » A peine a-t-elle pro-
noncé ces paroles qu’elle peut avaler la Sainte Hostie.
Le sacritice est douloureux.
« Seigneur, dit-elle, voici que je t'ai donné ma
volonté, toutes les aspirations de ma jeunesse, mais
serai-je heureuse au couvent? »
14
199 CHAPITRE XI
Jésus veut maintenant consoler sa craintive fian-
cée. « Oui, dit-il, je ne t’abandonnerai jamais, je
t’aiderai moi-même dans toutes les épreuves qui
pourraient t’accabler comme ma très chère aimée, et
je ne me séparerai jamais de toi ».
A cette voix douce, Adelaide sent toutes ses
craintes s’évanouir et n’a plus peur d'entrer au
couvent. | |
Mais elle avait un plus lourd sacrifice à accom-
plir : c'était la séparation d’avec les siens. Elle en
ressentit une très vive douleur, et se prépara néan-
moins, avec courage, à ce déchirement.
« Quinze jours avant Pâques, écrit-elle, cette
femme communia. Quand elle eut reçu Notre Sei-
gneur, elle lui offrit toute sa famille en disant
« Seigneur, je te donne aujourd’hui tous les
miens afin que j'abandonne tout souci pour leurs
personnes ou leurs biens. Et N. S. répondit :
« Je remplacerai ta famille, je m'’occuperai de tes
parents. Prends pour toi ma Mére et tous mes
Saints afin qu'ils Soient tes intercesseurs devant
moi ». |
L'heure du sacrifice commençait et, pour l'âme
aimante d’'Adelaïde, l’épreuve était bien lourde. Cette
famille, qu’elle souffrait tant de quitter, se coali-
sait contre elle, furieuse de sa décision. On se
résolut à la marier malgré elle. Pour résister à
cette parenté persécutrice, il lui fallut s’enfermer
dans sa chambre, se refuser à voir personne. Alors,
on chercha à la prendre par la famine, on lui
ôta tout ce qu’elle possédait. C'était une mal-
CHAPITRE XI 193
_ adresse qui hâta l'entrée d’Adelaïide au couvent.
Le jour de son départ pour Engelthal, comme elle
passait, avec ceux qui l’accompagnaient, devant une
Eglise, elle demanda qu'on lui laissa le loisir d’y
entrer. On le lui permit et elle pénétra dans le
temple pour y renouveler l’abandon total de sa
personne. Elle était accablée de douleur et d'an-
goisse et se jeta aux pieds d’un crucifix. Pendant
qu’elle priait, elle regardait Jésus, suspendu à la
croix, sanglant et défiguré. Et elle entendit ces
mots :
« Vois ce que j'ai soufiert pour toi; ne veux-
tu pas souffrir pour moi? Je veux, désormais, être
tes délices ».
Adelaïde, entra au couvent.
Mais elle était de ces âmes privilégiées que Dieu
veut éprouver par toutes les tentations, et il sem-
ble que, dès labord, il permit, pour elle, les
épreuves effrayantes qui n'arrivent, ordinairement,
qu'aux âmes déjà depuis longtemps affermies dans
la plus solide vie ascétique. Cependant, la jeune
religieuse ne s'étend guère sur ce premier assaut
donné à son âme.
Au lieu d’éprouver de la consolation, ainsi qu’il
arrive aux novices, dans les premiers temps de leur
vocation, Adelaide ne ressentit aucune sensibilité
ni joie réconfortante. Dieu semblait l'avoir quittée.
Bien plus, il permit qu'elle fut livrée aux atta-
ques du démon et elles, furent terribles. Chaque
nuit il arrivait près d'elle sous d’horribles formes
et, dit-elle, il la torturait par toutes sortes de supplices.
494 CHAPITRE XI
Plusieurs fois, il lui apporta des cadavres qu'il jeta
dans ses bras. D’autres nuits, il brandissait une hache
et un maillet et la menaçait de la tuer, ou bien,
ainsi qu'auprès de Christine l’Admirable, il mugis-
_ Sait comme un taureau. Une nuit, il prit lappa-
rence de sa tante et vint s'asseoir sur son lit.
Elle lui demanda : Es-tu ma tante? Comme il ne
répondait pas, elle devina que c’était le diable et
fit le signe de la croix. Le diable la quitta en se
moquant delle.
Probablement Adelaïde avait déjà subi ces assauts
” épouvantables avant d'arriver à Engelthal, car elle
dit : « Cette persécution dura un an dans le monde
et un an au couvent.
Notre Seigneur, cependant, ne la laissait pas
manquer de secours dans ses peines. |
« Au premier jour d’indulgence, après son entrée
au couvent, dit-elle, cette sœur communia et Notre
Seigneur lui donna, en ce moment, le pardon de
toutes ses fautes et Iui dit : « Tu dois reverdir
comme les arbres et porter des fruits comme la
vigne. » Elle ne comprit pas ses paroles et n’osait
lui en demander lexplication. Le Seigneur lui
donna trente mille âmes du Purgatoire, la conver-
sion d'autant de pécheurs et la persévérance du
même nombre de justes.
« Elle avait un mal qui lui causait de grandes
douleurs et elle soupirait en disant : « Ah! Sei-
gneur ! Quelle a été votre intention en me donnant
cette infirmité ? » Le divin Maître lui répondit :
« Si je ne te l’avais pas donnée, tu te serais
CHAPITRE XI . 495
trop répandue dans le monde, car, maintenant, tu
as honte devant le monde et tu demeures près de
moi, afin que tu reconnaisses qu'il n’y a de fidélité
qu'en moi ». Notre Seigneur lui promit, enfin,
qu’il lui Ôôterait sa souffrance.
« Ün autre jour, elle souhaitait vivement savoir
ce que le divin Maître avait voulu dire par ces
mots : « Tu dois reverdir comme les arbres ».
Jésus arriva près d'elle et lui dit : « Ne com-
prends-tu pas? Tu dois reverdir comme les arbres,
en vertus, et fructifier en fruits de grâce comme la
vigne. Quand les arbres poussent au printemps, les
feuilles paraissent d’abord, puis les fleurs, qui
tombent ensuite, pour laisser la place aux fruits.
Ainsi dois-tu croître en perfection et je te cueille-
rai moi-même. Par toi, beaucoup de créatures se
sanctifieront. Tu es mon enfant, ma sœur, mon
épouse. Je suis ton père, car je t'ai créé, je suis
devenu ton frère en prenant la nature humaine, je
suis ton époux, car je t'ai choisie ».
Aux épreuves de la sécheresse et du décourage-
ment des premiers jours de claustration avaient
succédé la paix et la sérénité. Adelaide passe sous
silence les premières années de vie religieuse,
préparation recueillie des grandes grâces futures.
Elle ouvre ainsi la seconde série de ses révélations
« On consacrait, un jour, une jeune fille dans le
couvent. Au Veni Creator, la sœur (Adelaïde) se
mit à pleurer en pensant à tout ce qu’elle avait
souflert pour entrer en religion. Notre Seigneur
vint à elle et lui dit :
1496 ._ CHAPITRE Xl
« C’est aujourd'hui le mariage de cette enfant.
Mais je veux aussi célébrer mes noces avec toi ».
« Ah! Seigneur! dit la sœur, ce n’était donc pas
une noce, le jour où je te fus consacrée ? » |
« J'étais ici, répondit le Seigneur, avec ma mère,
mes apôtres, mes martyrs, mes confesseurs et les
onze mille vierges.
« En ce moment, beaucoup de saints et d’anges
vinrent me prier très ardemment pour toi afin que
je te fasse très bonne. Ils me disaient que tu les
avais invitées ».
La sœur dit : « C’est vrai! J'avais fait le tour
de toutes les églises où il m'avait été possible
d'entrer et j'en avais invité tous les anges et les
patrons. Mais, Seigneur, ne me fus-tu pas propice
ce jour-là ? » |
Jésus répondit : « Oui, ce que tu me demandas
alors te fut accordé et tous ceux qui m'ont imploré
en ton nom ont été exaucés. Gelui qui me priera
en ton nom, je l’exaucerai ».
« Mais, reprit la sœur, des âmes n’ont-elles pas
été délivrées en ces instants ? » |
«< Oui, dit le Seigneur, trente mille âmes furent
délivrées et autant de pécheurs convertis et de fi-
dèles confirmés dans le bien, et, si tu m'avais
prié pour tout le Purgatoire, je te l’aurais donné,
mais tu ne pouvais rien me demander alors. J'ai
aidé à t’habiller et à écrire le document (de pro-
fession), car personne ne pouvait te mettre ton
habit religieux et on fut obligé de te laisser faire.
Est-ce vrai? »
CHAPITRE XI 497
« Elle répondit : « Oui, Seigneur, plusieurs per-
sonnes le savent ».
« Notre Seigneur reprit : « Moi et ma mère
sommes venus près de toi et nous marchions en
Chœur au milieu des autres sœurs. J'étais très heu-
reux que tu fusses devenue mienne ». Alors la
sœur (Adelaïde), parlant de la nouvelle professe,
demanda si elle deviendrait bonne religieuse.
« Elle sera très calomniée, répondit le Seigneur,
néanmoins, elle deviendra bonne.
« Au jour de la Sainte Trinité, à la messe, pen-
dant l’Agnus Dei, cette sœur priait ardemment Notre
Seigneur de venir en elle. Le Seigneur vint et lui
dit : « La paix soit avec toi, moi, le Père céleste,
je t'aime ». Le Fils dit : « Je t'aime aussi », et
le Saint Esprit conclut : « Moi, le vrai Dieu, Je
t'aime ». |
« Elle pria Notre Seigneur de la vêtir (de la robe
nuptiale). Il y consentit et lui mit trois robes : l’une
blanche, la seconde rouge et la troisième verte, puis il
lui dit : « Te voilà habillée ». « Seigneur, deman-
da-t-elle, que signifie cette robe blanche? » Le
divin Maître, répondit : « Elle signifie une parfaite
pureté, car je t'ai purifiée de tous tes péchés. La
robe rouge est l’image de lamour ardent que tu
as pour moi. La robe verte marque ma divinité
qui est en toi. J’ai posé, sur ta tête, une couronne
avec cinq mille chatons, dont très peu renferment
des pierreries. La sœur demanda : « Pourquoi
cela? » Notre Seigneur répondit : « Tes bonnes
œuvres doivent les remplir ». Elle demanda ensuite
_198 CHAPITRE XI
des âmes du Purgatoire, des pécheurs et des fidè-
les. Le Seigneur lui en donna quinze mille et autant.
de pécheurs à convertir et de fidèles à garder. Il
ajouta : « Si les hommes savaient combien ce jour
est grand, ils me serviraient plus dévotement qu’ils
ne le font ». La sœur se sentait si heureuse auprès
du Seigneur qu'elle s’écria : « Seigneur laisse-
moi être éternellement auprès de toi et je ne
demande pas d’autre Ciel ». Le Seigneur répondit :
« La paix soit avec toi », et il partit.
Adelaïde, peu après, méditait avec beaucoup de
ferveur, après la messe, sur la Passion de Notre
Seigneur. Comme elle pensait à l'instant déchirant
où on clouait les divins membres sur la croix,
elle entendit, tout à coup, une voix près d’elle
qui lui disait : « La paix soit avec toi éternelle-
ment ». | | |
. Trop souvent, elle avait eu à se défier de l’es-
prit de mensonge pour n'être pas très prudente.
« Qui es-tu, toi qui me parles ? » demanda-t-elle.
La voix répondit délicieusement : « Je suis le vrai
Dieu et homme qui ressuscita à Pâques, et monta
au Ciel le jour de lAscension ». Aussitôt, le doute
d'Adelaïde disparut, mais désolée d’avoir pu accueil-
lir, avec défiance, son céleste fiancé, elle se mit à
pleurer amèrement.
« Ah! Seigneur, s’écria-t-elle, j'entends si sou-
vent prémunir les fidèles contre les tromperies de
satan ! J'aimerais mieux ne pas avoir été créée que
de perdre en toi ma-récompense pour t'avoir ‘traité
avec tant de froideur! » Notre Seigneur répondit :
CHAPITRE XI 199
« Je te Jure, par ma puissance divine, que je suis
ton Seigneur et ton Dieu! »
Mais le cœur d’Adelaïde était agité et troublé ; il
avait perdu, en cet instant, son assiette de paix
habituelle. Cette nouvelle affirmation de la voix lui
rendait ses doutes et elle pensait : « Ah! vraïi-
ment, si c'était Dieu! »
Notre Seigneur, avec une patiente bonté, recom-
mença son serment. Adelaide ne se rendait pas ;
elle venait, cependant, d’avoir la preuve que son
mystérieux interlocuteur lisait dans sa pensée comme
dans un livre ouvert. Mue par cette même défiance,
elle se disait : |
« Laisse-toi voir, Seigneur, et je croirai! »
À l'instant, elle vit Jésus devant elle sous la
forme d’un vieillard au visage merveilleusement
beau. Il paraissait en colère. Comme elle le con-
templait éperdue, il lui ouvrit le cœur en disant :
« Crois-tu, maintenant, que je sois Dieu ? » Trem-
blante, Adelaïde murmura : « Oui, Seigneur, je le crois
fermement ». Alors, avec beaucoup de solennité, le
divin Maître parla
« Je jure, par la vérité qui est en moi, que je ne
t'ai jamais donné d’autres grâces que ma grâce
divine. Crois donc en moi, la paix soit avec toi. »
A ces mots, la vision disparut et Adelaïde, désor-
mais, eut une foi plus confiante dans la bonté de
Dieu. |
Un dernier trait charmant : Alors qu’elle était
encore novice, Adelaïde devait suivre les cours du
noviciat. Un jour de communion, comme elle était
200 CHAPITRE XI
en classe après le repas et qu’elle faisait un devoir
de calcul. elle fut ravie hors d'elle-même. Notre
Seigneur prit sa place à la classe et sous la forme
de la jeune novice, apprit la leçon pendant qu'il
lui donnait l’abondance de ses grâces dans les
délices de lextase. Le lendemain, la maîtresse lui
dit : « Où étais-tu? » Adelaïde répondit : « J'étais
ici à l’école ».
« Est-ce toi ou Notre Seigneur, alors, qui a
appris la leçon ? » demanda la sœur, et Adelaïde,
confuse, la supplia de ne pas divulguer cette grâce
merveilleuse. Depuis lors, elle eut beaucoup plus de
facilité pour apprendre à compter.
CHAPITRE XII
Profession d'Adelaïde. — Epithalame.
La fervente novice voyait, avec joie approcher
le jour qui la ferait, à jamais, l’épouse du Christ,
qu’elle avait préféré aux époux de la terre.
Cependant son noviciat avait été pénible. Les
attaques journalières du démon, la privation de
consolations, la séparation de tous ceux qu’elle
aimait avaient dû purifier son âme par lépreuve.
Dieu permit qu’elle traversât une dernière tentation
pour achever de la disposer au grand acte de sa
consécration. : |
La nuit qui précédait sa profession, Adelaïde se
vit tout à coup entourée d’une multitude de dé-
mons ; ils traînaient un chariot et arrivaient avec
un grand fracas auprès d'elle tournoyant en hurlant
et en la menaçant.
_. « Nous venons te chercher, criaient-ils. Viens
avec nous en Enfer. Tu te trompes si tu crois
appartenir au royaume de Dieu! »
Adelaïde avait l'expérience de tels: assauts, son
âme se trouvait assez forte pour les soutenir. Elle
dit avec calme et autorité : « Sortez, méchants
esprits ! J’ai mis ma confiance dans mon Seigneur
202 CHAPITRE xl
Jésus-Christ. Il ne m’abandonnera pas ». Les démons
redoublèrent leurs cris, leurs menaces furieuses,
leurs vociférations et firent un tel tapage qu’Ade-
laide en fut accablée ; elle ne pouvait plus dire un
mot et crut qu’elle allait mourir. Dans sa grande
détresse, elle aurait voulu faire le signe de la
croix et n'avait plus même la force de lever le bras.
Il semblait à la pauvre sœur que, cette fois, le
diable serait vainqueur dans la lutte. Ne pouvant
remuer un membre, peut-être saisie par ses enne-
mis, elle n'avait plus que sa langue qui eut la
faculté de se mouvoir. Elle fit le signe de la croix
dans sa bouche avec sa langue. Mais il lui fut
impossible de crier ou d’appeler à son secours. Dans
son angoisse, elle s’adressa à Jésus : « Seigneur,
pensa-t-elle, je te le jure, je consens volontiers à
souffrir jusqu’à ma mort, pourvu que tu me déli-
vres de ces horribles persécuteurs ». A linstant,
elle entra en extase. Autour d'elle, les anges se
pressaient, les uns jouant de la harpe, d’autres du
chalumeau. Ils se mirent à chasser les diables,
puis vinrent se ranger dans le cloître, se posant
sur les fenêtres, et ils brillaient comme des soleils.
Ils commencèrent un concert d’une musique ravis-
sante, qui enivrait la jeune novice. Elle se rendit
‘ ensuite. à la salle du Chapitre et vit, à la place de
la prieure, un personnage d’une beauté indescripti-
ble, revêtu d’ün magnifique vêtement. Il était, à peu
près, de la couleur des fleurs de Pâques (1), et,
(4) Le texte dit : Ostergloien.
CHAPITRE XII. 203
sur ce vêtement, se voyait une grande quantité d'étoiles
d’or. Le visage de ce mystérieux seigneur resplendis-
sait de lumière. Adelaïde s’agenouilla devant lui et
fit sa profession. Quand elle eut prononcé les paro-
les de ses vœux, il se pencha vers elle, et, len-
tourant de ses bras, il la pressa affectueusement
sur son cœur, en lui disant : « Sois heureuse,
Chère enfant, je ne t’abandonnerai Jamais. »
En revenant à elle, Adelaide était persuadée que
St Dominique lui-même avait daigné venir l’encoura-
ger et la fortifier.
Mais elle resta néanmoins très souffrante après
cette terrible nuit. :
Le Seigneur lui avait commandé de faire une
confession générale, lui promettant le pardon de ses
péchés et leur rémission à jamais. Adelaïde fit
cette confession, communia, et, ensuite, prononça
ses vŒUx. |
Cependant, elle ne sentait pas la joie pure
qu'elle espérait après ce grand acte religieux. Elle
était affaiblie, malade, et s’effrayait à la vue de ses
nouvelles obligations, car elle constatait qu’il lui
serait bien difficile de les remplir. Elle Île dit au
Seigneur.
« Ah! cher Jésus, gémit-elle, je suis si malade!
Comment pourrais-je remplir mes devoirs ? »
« Tu les rempliras par une obéissance joyeuse,
répondit le divin Sauveur ; ce que tu ne peux faire,
je le puis. Sois donc persuadée que je ne t’aban
donnerai jamais dans aucune de tes souffrances
spirituelles ou corporelles ».
9204 .CHAPITRE XII
Elle pria le Rédempteur pour les âmes. Il lui
donna vingt-cinq mille âmes du Purgatoire, autant
de pécheurs et de fidèles.
Le Seigneur lui avait promis un autre ange. Il le
lui amena et daigna la recommander expressément
au Prince du Ciel. L’Ange assura qu’il était heureux
de la protéger et Jésus engagea Adelaïde à beau-
coup prier cet ange qui appartenait aux plus hautes
hiérarchies. Adelaide, humblement, s’étonnait d’une
si grande faveur. « Comment se fait-il, Seigneur,
que vous me donniez un autre ange ? » demanda-t-
elle. Jésus répondit : « Te voilà entrée dans une
vie plus élevée, c’est pourquoi je t’ai donné un
ange plus noble, car tu auras besoin de plus puis-
sants secours. Ün roi à un ange plus noble qu’un
duc. Autant l’homme est élevé, autant son ange
est plus puissant ».
Vraiment, Adelaïde entrait dans une nouvelle et
merveilleuse existence où le Ciel et la terre sem-
blent se confondre, pour lui créer une atmosphère
spéciale de grâce, de miracle et de douleur.
Les extases deviennent presque journalières, l’u-
nion avec le divin fiancé se fait plus intime.
Adelaïde le constate elle-même. « Pendant cet Avent,
(le premier après ses vœux, sans doute), Notre
Seigueur ne laissa pas la sœur un seul instant sans
consolation. » |
Les consolations avaient commencé aux premières
vêpres de ce saint temps. Sur un appel ardent de
sa servante, le Seigneur était descendu vers elle et
l'entretien qu’elle eût avec lui fut si sublime qu’elle
CHAPITRE XII | 205
avoue ne pas trouver d'expression pour le racon-
ter. Notre Seigneur lui avait promis de graver son
nom dans le livre vivant de son cœur divin. « Ce
qui y est écrit, dit-il, ne sera jamais effacé ».
Des faveurs si éminentes ne s’obtiennent pas sans
un sacrifice complet de soi-même. Dieu appelle et
choisit l'âme qu'il veut faire entrer dans la vie
mystique surnaturelle ; l’âme doit répondre docile-
ment à cet appel et se laisser mener par les sen-
tiers les plus abrupts de la volonté divine. Cette
transformation en Dieu, jusqu’à la parfaite union
mystique, est le prix de grandes immolations.
Gôrres, dans sa mystique, explique très bien
cette marche de l’âme dans la voie de la perfec-
tion ({).
Cette voie, qu'on pourrait croire si ‘aisée, est
hérissée de difficultés si grandes, que la grâce de
Dieu agissant dans une âme d’une force exception-
nelle, peut, seule, mener lélu qui y chemine.
Adelaïde était douée de cette force d'âme et paraît,
de ce côté, avoir même dépassé ses cousines
Christine et Marguerite Ebner. Dieu, qui mesure
les épreuves selon les capacités de ses enfants,
a traité tout de suite Adelaide avec une grande
sévérité. Les assauts du démon accablent la jeune
sœur avant même qu'elle ne soit entrée au cou-
vent, augmentant encore les souffrances morales de
ce cœur déjà déchiré par les luttes avec sa famille
et ses amis.
(4) Gorrès. — Mystique. Tome Il, livre II, chapitre IV, p. 190.
906 CHAPITRE XII
Adelaide était une courageuse ; aux épreuves
imposées par Dieu, elle ajoutait les plus rigoureu-
ses mortifications, car elle avait compris que la
_ mortification est la base solide de la sainteté.
Cette jeune femme, qui vivait dans le monde
avec tout le luxe d’une patricienne, avoue qu'elle se
flagellait ordinairement avec des branches de gené-
vrier et qu’elle le faisait si longtemps et si fort
qu’elle abimait deux branches en une séance. Sous
ses beaux vêtements, elle portait une corde de
crin et des chaînes de fer.
Pour dormir, Adelaïde glissait, sous son drap, une
planche qu'elle se hâtait de cacher le matin, pour
qu'on ne découvrit pas sa pénitence.
Arrivée au couvent, elle devait naturellement
redoubler de zèle et pratiquer la mortification avec
plus d’ardeur. Au lieu de la branche de genévrier,
elle se frappait avec des chardons pointus comme
des aiguilles. Elle usa de ces chardons tant qu’elle
put en trouver dans les dépendances du couvent.
Au bout d'un an, elle les avait cueilli tous. Elle
prit, alors, un instrument appelé affinoir, sorte de
peigne à dents de fer qu’on emploie pour nettoyer
le lin. A cette discipline, son sang coulait à flots.
Elle en tomba malade et fut, de longs mois, inca-
pable de rien faire. A peine guérie, elle chercha
un autre moyen de torture, et, comme Christine,
adopta la peau de hérisson. Elle s’en frappait jus-
qu’à se donner d'’intolérables douleurs. Avec cela,
elle portait une chemise de crin. Tant de violences
avaient fini par altérer sa santé et elle commença à
CHAPITRE XII 207
ressentir des étouffements qui l’obligèrent à quitter
son cilice.
Adelaide avoue que, pendant les vingt premières
années de sa vie religieuse, elle ne .passa pas un
jour sans souffrances, soit que ces souffrances fus-
sent physiques, soit qu’elle éprouvât. des peines
morales en elle ou par les autres.
Mais aussi que de grâces merveilleuses la con-
solaient des douleurs de la terre ?
« Le dimanche avant Noël, écrit-elle, la commu
nauté prenait le repas du soir. On devait allumer
car il était nuit. Cette sœur pensait en elle-même :
« Ah! Seigneur ! Si ta bonté voulait faire de moi
une fiancée? » On lui donna une lumière comme
aux autres. Elle se dit : « Oui, je suis vraiment
une fiancée ». A l'instant, le Seigneur vint près
d'elle et il fut si doux et tendre que, dans son extase,
elle pouvait à peine se lever de table. On la conduisit
dans sa cellule. Elle éclata de rire tout haut et se
mit à parler avec Notre Seigneur. Elle se sentait
si bien auprès de lui! Cet état dura jusqu’à Mati-
nes et Jésus se montra si consolateur qu’elle
oublia toutes ses peines. Après ce ravissement,
la parole lui manqua quand elle reprit ses
sens ». |
Mais que cet ami si excellent vienne à disparai-
tre, l’âme en est attcinte comme d’une blessure
cruelle. à |
« Le jour de Noël, comme cette sœur commu-
niait, elle considéra que Jésus ne lui paraissait
plus aussi bon qu’'autrefois. Elle pleura beaucoup.
| 15
908 CHAPITRE XII
Le lendemain, pendant la messe, elle pleura encore
des larmes amères.
« Seigneur, disait-elle, je pleurerai ainsi jusqu’à
ce que tu reviennes ».
« Notre Seigneur vint au Sanctus et lui dit : « Que
le très saint agneau te salue! » Elle pensa :
« Ah! Seigneur, à ces paroles je te reconnais.
Qui est le très saint agneau? » Notre Seigneur
répondit : « Je suis le très puissant agneau et ce
salut vient de moi. Pourquoi pleures-tu, bien-
aimée ? Ce que tu veux, je le veux. Tes soupirs
ardents m'’obligent de descendre du Ciel vers toi.
Je viens pour prendre tes soupirs et les montrer à
mon Père céleste, à ma Mère et à tous les Saints,
afin qu'ils t'en aiment d'autant plus et qu’ils se
réjouissent pour tout le bien que je te fais. Je te
donne souvent des souflrances pour qu'elles me
soient une gloire dans le Ciel ».
« Le jour des Saints Innocents, Notre Seigneur
vint à cette sœur pendant la messe et se montra
très affectueux. Elle le pria pour ses parents
défunts. Il lui promit qu'aucun membre de sa fa-
mille ne serait séparé d'elle pour léternité, et,
comme elle insistait encore pour connaître le
sort de ses parents, nés ou à naître, il réitéra
son assurance. Il lui donna aussi quatre mille âmes
du Purgatoire, autant de pécheurs et autant de jus-
tes ». :
Rien de plus charmant que cette intimité entre
l’âme pure et Jésus.. C’est la familiarité de deux
amis se traitant d’égal à égal.
CHAPITRE XII 9209
Le dernier Jour de l'an, après la messe, Ade-
laide envoie encore au Ciel un de ces appels d’a-
mour auxquels il semble que Jésus ne puisse
résister. Il accourt, il lui prodigue des grâces inef-
fables dans un entretien où la sœur perd toute notion
du temps. Mais l'heure du repas sonne et Adelaïde
sait que Dieu veut avant tout, qu’elle pratique l’obéis-
sance. Elle s'incline devant son divin ami. « Beénis-
moi, Seigneur, dit-elle, car je dois aller à table ».
Jésus se fait tentateur pour éprouver son amie.
« Non, reste ici, dit-il, n'as-tu pas la permis-
sion ? » « Oui, répond Adelaïde, mais je scandali-
serais les autres ». Le divin Maître insiste. « Si
tu ne restes pas ici, Je ne reviendrai plus jamais.
Tu n'as donc pas de permission? »
Adelaide sentit qu’elle pouvait rester. Son cœur
en frémit de joie. Le Seigneur lui dit : « Tu vou-
lais te séparer de moi pour ne pas scandaliser les
autres, tu es restée parce que je l’ai demandé. Tu
seras récompensée de ce parfait abandon de ta
volonté propre. Tu auras les mêmes mérites que
si tu avais récité soixante psaumes. Dès aujour-
d’hui, je te prendrai avec moi, je ne veux plus
me séparer de toi. Je te donnerai tous les témoi-
gnages de fidélité qu’un fiancé peut offrir à sa fian-
cée. Je te recommanderai à ma Mère et à tous mes
Saints, afin qu'ils soient bons pour toi ». La Vierge
Marie apparut à la sœur extasiée et ui dit :
« Sois heureuse, mon enfant, je veux te faire du
bien. » « Ah! s’écria Adelaide naïvement, ma
Mère, ne me faites pas ce que les méchantes bel-
210 CHAPITRE XII
les-mères font à leurs belles-filles ! » La très sainte
Vierge répondit : « Non, je n’agirai pas avec toi
comme une méchante belle-mère pour sa bru. Je
serai pour toi comme une mére tendre pour son
enfant. Si mon fils était fàché contre toi, je le
rendrai miséricordieux. » Notre Seigneur prit la
parole : « Demandes-moi tout ce que tu désires,
je te l’accorderai! » Adelaide répondit : « Sei-
gneur, tu sais Ce que je désire : Si un Prince
habitait un château et y faisait célébrer ses noces,
ne serait-il pas juste qu'il délivrât tous les pri-
sonniers qui y sont enfermés? Or donc, toi qui
es le Seigneur des Seigneurs, sois compatissant,
aujourd’hui, pour ceux qui gémissent dans tes
prisons ». |
« Demande-moi autant de ceux-là que tu vou-
dras, dit Jésus. Veux-tu toutes les âmes du Purga-
toire ? Tu les auras ».
« Seigneur, dit la sœur, c’est à toi à me les
donner. Les nouvelles épouses n’exigent pas, mais
elles acceptent avec joie ce qu’on leur donne ».
« Tu auras, aujourd’hui, soixante mille âmes, dit
Jésus, et autant de pécheurs que je veux conver-
tir, autant de fidèles que je veux confirmer dans le
bien ».
La délicieuse vision se poursuit.
« Cette sœur, écrit Adelaïde, était si hors d’elle
qu'elle ne savait ce qu'elle faisait. St Nicolas vint
en habit d’évêque et la communia. Elle revint à
elle et se mit à réfléchir qu’un évêque lui avait
donné la communion, mais qu’elle ne savait qui il
CHAPITRE XII 911
A
était. Notre Seigneur lui dit : « St Nicolas est
venu pour témoigner de notre alliance. Tous les
fiancés donnent à leurs fiancées un anneau de
mariage. Je t'ai épousée par la Sainte Eucharistie ».
Un jour, à la Pentecôte, c’est Notre Seigneur
qui vient lassurer qu'il lui a donné le St Esprit
comme à ses disciples. Le lendemain, ïil lui
affirme qu'elle est la bien-aimée du Père, du Fils
et du S' Esprit. Adelaïde répond naïvement : « Sei-
gneur, tu me dis que tu m'as donné le St Esprit
comme à tes disciples, mais ils pouvaient parler
toutes les langues et je ne le puis pas ».
Notre Seigneur condescend à éclairer la même
sœur. « Ton âme, dit-il, est aussi puissante que
celle de mes apôtres. S'il en était besoin, je
t’accorderais cette grâce, comme à eux, mais ce
n'est plus nécessaire. Tu es si bien en moi, que si
toutes les âmes du Ciel voulaient que je te rejette de
moi, je ne le ferais pas. »
« Très cher Seigneur, dit Adelaïde, par lPamour
que tu m'as témoigné hier, laisses-moi te contem-
pler ». |
« Regarde dans ton propre cœur », répond
Jésus.
Adelaide regarda dans son cœur (4) et vit son
ame assise tout contre Notre Seigneur. « Ah!
(4) Nous voyons ici l’état mystique le plus sublime. L’âme
est, pour ainsi dire, séparée de son corps. Adelaïde la voit
par un regard qui n’a plus rien d’humain. C’est le dernier
degré auquel une créature vivante puisse s'élever avant
la béatitude éternelle.
919 CHAPITRE XII
Seigneur, s'écria-t-elle, fais que je reste éternelle-
ment prés de toi Donne à mon corps des œu-
vres saintes à opérer, afin que je ne sois jamais
séparée de toi! » Jésus entoura de son bras l’âme
qui se penchait vers lui et la tit reposer sur sa
poitrine.
Le sentiment de douceur qui enivre Adelaïde est
si violent, qu’elle ne peut consentir à quitter ce
repos qui est déjà, pour ainsi dire, la joie du
Paradis. Jésus lui dit de se lever. Elle résiste.
« Seigneur, supplie-t-elle, écris ton nom dans
mon cœur, afin qu'il ne soit Jamais effacé ! »
Le divin Maître y consent. De sa main droite, il
écrit son très saint nom. Quatre lettres en sont
dorées et l'E est rouge. Adelaide n'est pas encore
satisfaite. Son audace grandit à mesure que Dieu
se fait plus familier. « Ecris mon nom dans ton
cœur, maintenant », demande-t-elle. Jésus y con-
sent encore. Il montre à Adelaïde, dans son cœur,
le Père, le Fils et le St Esprit, et ce spectacle est
d’une inexprimable beauté. Elle est inondée de
joie. « Demande-moi ce que tu veux, » dit Jésus.
Adelaïde présente une série de requêtes. |
« Je t’exaucerai », promet le céleste ami. Et
Adelaïde le contemple dans une émotion indicible.
Il est éclatant de toute la beauté qu'il aura quand
il viendra juger les hommes, avec ses cinq plaies
rayonnantes et son côté ouvert comme un soleil
d'amour.
« Souffre volontiers pour moi, dit le Seigneur,
car tu peux voir ce que j'ai souffert pour toi! »
CHAPITRE X 213
Quand on a goûté au breuvage de la douceur
divine, on ne s’en peut rassasier. Adelaide est
altérée de Jésus. Elle le voudrait toujours à ses
côtés. Un jour, pendant la messe, elle se plaigriait
à lui de ce qu’il lPabandonnaït, car elle l'avait
priée sans être exaucée. Soudain, elle est ravie
hors d'elle. A lEvangile, elle voit sur lautel un
petit enfant qui bondit sur le sol et se met à cou-
rir vers celle des sœurs qu’il préfère. A la Pré-
face, il revient sur l’autel et, quand le prêtre élève
l'hostie, elle ne voit plus l'enfant, qui reparait à la
communion à la place de lhostie. Lorsque le pré-
tre voulut avaler le pain sacré, Adelaïde vit l’en-
fant résister de $es petites mains et de ses petits
pieds. Le prêtre le reçut cependant et son cœur
devint brillant comme le soleil. L'enfant se jouait
en lui. Lorsque le prêtre donna la bénédiction,
le petit Jésus courut vers la sœur, il chercha, comme
les petits enfants, à l’embrasser et à la caresser,
mais Adelaïde résista. Toujours craintive, elle pen-
sait en elle-même : « Non, tu n’es pas Notre Sei-
gneur ». L'enfant, répondant à sa pensée, lui mon-
tra ses pieds, ses mains et son côté ouvert et lui
dit : « Crois-tu, maintenant ? » Adelaïde, émue, se
prosterna. « Pardonne-moi, Seigneur, et bénis-moi »,
dit-elle. L'enfant fit le signe de la croix en disant :
« La paix soit avec toi! » Et il disparut.
Le nom de Jésus écrit par luimême dans le
cœur d’Adelaïde, et le nom d’Adelaide écrit dans
le cœur de Jésus, scène d’intime tendresse du maïi-
tre pour sa créature privilégiée, se rencontre plus
914 CHAPITRE XII
d’une fois dans les révélations. Alors, la sœur
est transportée de ce bonheur joyeux des
élus. Quand l'heure privilégiée est loin, Adelaide
pleure. Ainsi doit-on pleurer au Purgatoire. Un
jour de St Jean, la sœur pleurait et gémissait en
pensant aux joies du Giel qu’elle ne pouvait goû-
ter. Elle voit le côté du Seigneur ouvert et tout
plein de sang. Elle comprend que ce sang, c’est
l'amour débordant. Signitie-t-il qu’elle va enfin rece-
voir la grâce qu’elle implore avec tant d'instance :
la mort va-t-elle lunir au bien-aimé ?
Effectivement, elle tomba malade et reçut la sainte
communion pendant sa maladie. Comme elle consommait
la divine hostie, Notre Seigneur lui dit : « Je veux
bien t’exaucer, te faire mourir et t’ouvrir le Ciel.
Mais alors, il te faut renoncer à la grande récom-
pense que je voulais te donner et que tu pouvais
gagner. Choisis ». |
Adelaïde répondit : « Seigneur, donnez-moi une
vie plus longue pour que je puisse mériter davan-
tage ». Et elle fit un acte de parfait abandon à la
volonté de Dieu. A l'instant, elle fut ravie hors
d'elle et cette extase dura tout le temps de la
messe chantée et de la communion des sœurs.
Quand elle revint à elle, il lui était impossible de
se rappeler d’où elle venait. « Tu m'as donné de
grandes grâces, cher Seigneur, soupira-t-elle, et
voici que je ne sais plus lesquelles ». Jésus répon-
dit affectueusement :. « Tu désirais te trouver avec
la communauté, c’est pourquoi j'ai pris ton âme
dans mes bras et je l’ai portée au milieu de tou-
CHAPITRE XII 215
tes les sœurs et j'ai enlevé à chacune ce qui me
plaisait le mieux en elle pour le donner à ton
âme, afin qu'elle fut d’autant plus ornée et me
parut plus aimable ». Adelaïde se dit qu’elle serait
fort triste si Jésus lui prenait les vertus ou les
mérites qui lui appartenaient pour les donner aux
autres. Mais le Sauveur répondant à sa pensée :
« Plusieurs d’entre les sœurs, dit-il, m'ont prié
pour toi, car elles te veulent du bien. C'est pour-
quoi j'ai voulu t’enrichir par mes amies. Et quand
je t’eus ainsi parée, je t'ai conduite à travers les
neuf chœurs des anges ». Ah! Seigneur, Ss’écria
Adelaïde, comment puis-je donc leur plaire ! » Et
le doux Jésus de répondre : « Tu leur a plu à
tous. Tous te louent ».
En même temps qu'elle s'élevait dans cette
mystique transcendante, Adelaïde croissait aussi en:
vertu, elle s’abaissait dans lPhumilité, multipliait les
exercices de pénitence. Il fallait ce contrepoids
pour que la sœur ne défaillit point au milieu des
faveurs surabondantes et extraordinaires que le Ciel
AT prodiguait. C’est la pierre de touche qui ne
trompe pas, Adelaïde reste profondément humble,
obéissante, résignée. Ses révélations prouvent sa
haute vertu. Loin de s’énorgueillir, d’être éblouie
des honneurs dont Jésus la comble, elle s’efface, elle
s’anéantit, elle tremble ; mais aussi elle aime et cet
amour grandit toujours, la transporte, la soulève, la
fait vivre d’une vie qui se surnaturalise de plus
en plus. Entre Jésus et l’âme d’Adelaïde, c'est une
lutte ravissante dont l’amour fait tous les frais.
216 CHAPITRE XII
Après la communion, pendant la messe, aux offi-
ces, partout Adelaide tombe en extase. Les visions
se succèdent journellement. Jésus s’y montre de
plus en plus aimant ; Adelaïde, pour raconter, dans
la pauvre langue humaine, les merveilles et la ten-
dresse de son divin fiancé, ne peut que recommen-
cer le chant du cantique de Salomon.
« À la messe d’une fête de St Jean, écrit-elle, le
Seigneur vint à elle. « Ma chère aimée, lui dit-il,
ta bouche est plus douce que du miel et il ÿ a du
lait Sous ta langue. Ma trés chère, ma tendre, mon
épouse, ma sœur, mon enfant, dans ma pré-
voyante sagesse, j'ai pensé à toi avec tendresse, avant
même de créer l'Univers. Quand ce couvent fût
bâti, je voulus y mettre trois personnes, qui y sont
encore. Tu es l’une de ces personnes. Elles appar-
tiennent à ma puissance divine. C’est ainsi que je
t'ai enlevée au monde de force, je voulais t’amener
dans ce - couvent pour mieux t'y prodiguer mes
faveurs, comme à ma bien-aîimée. Jamais je ne me
lasserai d’user de mon pouvoir suprême pour te
faire arriver à la perfection. J'ai aussi une autre
personne qui m’appartient ici. C’est Erlint (1). Tu
as dû remarquer qu’elle agit toujours plus sage-
ment que les autres en tout ce qui regarde la vie
religieuse. Üne autre enfant possède encore ma ten-
dresse. C’est Christine Ebnuer. |
Peu après,. à la fête de Sainte Madeleine, Adelaide
méditait après la messe sur la Passion du Sauveur.
(1) On ne trouve pas ce nom dans le « Petit livre de la
grâce. » Il y a peut-être une faute de copie.
CHAPITRE XII 917
Lorsqu'elle en vint à contempler Jésus suspendu à
la croix, elle le pria, par l’amour de Sainte Madeleine
et par l’amour d’une personne encore sur terre, le
suppliant de venir à elle. Jésus vint aussitôt et com-
mença par lui donner trente mille âmes du Purgatoire.
Le colloque qui suivit durait encore lorsque sonna
Pheure du repas. « Ah ! Seigneur, que vais-je faire ?
s'écria Adelaïde, navrée de s’arracher à cette ravis-
sante compagnie. » « Va par obéissance, dit Jésus,
je serai là où tu seras. » Adelaïde se lève et se rend
au réfectoire. Au moment où la lectrice commence
à lire, Adelaïde voit entrer, dans la salle Jésus, avec
sa Mère et Marie-Madeleine. Le Seigneur passa
auprès de chaque sœur en commençant par la rangée
de gauche, puis enfin le groupe Céleste arrive près
de la Sainte moniale. « Ma bien-aimée » dit Jésus en
s’asseyant à sa droite. Adelaïde, extasiée, se pencha
sur le cœur divin et resta enivrée d'amour jusqu’à
ce que la Communauté se fut levée, à la fin du repas.
Adelaïde voulut se lever aussi, mais elle se sentait
incapable de se mouvoir. Il fallut qu’on la ramenût
dans sa cellule. « C’est ainsi, confesse Adelaïde, que
Notre-Seigneur combla cette sœur de faveurs singu-
lières. Il venait souvent auprès d'elle, ce qui lui
attira la vénération de beaucoup de gens, mais elle
en était grandement troublée et confuse. »
Le divin ami se montrait attentif à ses moindres
chagrins. Il arriva qu'une des amies d’Adelaïde
l’affligea beaucoup. Cette affliction fut si profonde,
qu'oubliant sa résignation ordinaire, la sœur se
désespérait.
9218 CHAPITRE XII
« Tout le monde m'abandonne, pensait-elle et le
Seigneur, lui-même, m’ôtera sa confiance à son tour. »
Et Adelaide se laissait aller à toute lamertume
du chagrin humain ; elle pleura de Nones à Vépres.
Pendant l'office, le Consolateur apparaît : « Ma bien-
aimée, ma tendre, ma fidèle, ma chère épouse, mon
doux enfant, qu'est-ce donc qui te troubles ? Pourquoi
pleures-tu ? » |
« Ah! cher Seigneur, tout le monde m’abandonne
et j'ai peur que tu ne m'abandonnes aussi ! »
Jésus dit tendrement : « Sois-donc tranquille, jamais
mon affection divine ne te seras enlevée. Plutôt
que de t’abandonner, alors que tu m'’es fidèle, je
laisserai périr le ciel et la terre et Jje ferai une
création nouvelle. Si quelqu'un s’élève contre toi,
viens à moi, je te consolerai. »
Mais Adelaïde est si affligée que ces tendres
paroles la laissent insensible. Elle pense : « Ah!
Seisneur ! en ce moment je n’ai ici-bas personne qui
me veuille du bien et cela me fait mourir ! »
Jésus ne s’offense pas de cette désespérance.
Il reprend : « Sois-donc certaine que, loin de t’aban-
donner, je viendrai moi-même près de toi, pour te
prodiguer tout le bien qu’une créature peut faire
à une autre créature, si c’est nécessaire. »
Adelaïde est une enfant gâtée : plus elle reçoit,
plus elle veut avoir. Peu de temps après cette
journée de larmes, au jour de l’Assomption, elle
communia avec la Communauté. En communiant, le
Seigneur lui dit : « Ma très chère, tu dois modérer
tes macérations et te soigner mieux afin de me servir
CHAPITRE XII 219
avec plus de facilité. Ne te préoccupes ni de ton
vêtement, ni de tes aliments. Je veillerai moi-même
à tous tes besoins. Pour lamour de toi, je ferai
pousser, plus exquis, les fruits de la terre, afin que
tu puisses d’autant mieux te nourrir et nourrir les
autres. C'est par amour pour mes amis que je fais
croître les fruits, si je les laisse pousser pour mes
ennemis, je ne le fait que le moins possible. »
« Ah ! Seigneur, s’écria la sœur, il arrive bien plus
souvent que tes ennemis en protitent au lieu de
tes amis. »
« Je sais rétablir la justice en toutes choses », réponds
Jésus.
Elle dit : « Ah, Seigneur ! cher Seigneur ! par tout
l'amour que j'ai pour toi, comment m’aimes-tu ? »
Jésus réponds : « Tu m’es plus chère qu'aucune
autre créature de la terre, sauf une personne. Dans
un an, à dater d'aujourd'hui, tu me seras la plus
chère de toutes. Il y à, il est vrai, beaucoup de
gens qui, ici-bas, m'ont servi mieux que toi, qu
recevraient, si elles mouraient, de grandes récom-
penses, mais mon cœur divin est plus attiré vers
toi que vers aucune autre créature. »
« Ah! Seigneur, dit la sœur, comment ai-je pu
mériter cela ? »
« Par le seul grand amour que ton cœur a pour
moi », réponds Jésus. Le Seigneur lui défendit de
divulguer cet entretien, sauf à une seule personne.
Adelaïde demanda son nom. Il ne voulut pas la
nommer cette fois. Il lui donna trente mille âmes
du Purgatoire et autant de pécheurs et de fidèles.
290 CHAPITRE XII
Adelaïde dit :
« Seigneur, je m'étonnes que tu me donnes toutes
ces faveurs par le nombre trente ? »
Jésus répondit : « C’est parce que j'ai été vendu
pour trente deniers. »
Toute cette journée fut, pour Adelaïde, une suite
de joies inexprimables. Entre les deux messes de la
fête, Jésus se montra prodigue de faveurs.
Presque toutes les visions d'Adelaïde se terminent
par ce don de milliers d’âmes. Nos autres voyan-
tes en reçoivent aussi, mais dans de moindres
proportions. La sœur Langmann a une dévotion
tendre pour les âmes souffrantes que récompense
généreusement le Tout-Puissant Ami qui a « les
clefs de la mort et de l'enfer. » |
H arrive même que, pour l’amour d’Adelaïde, le
Seigneur accorde aux autres religieuses, les mêmes
foules d’âmes à délivrer. Le jour de la fête patro-
nale, Notre-Seigneur donne à Adelaïde cinq mille
âmes et autant à la Communauté. Il donne le même
nombre à tous les gens du monde qui, ce jour-là,
visitent l’église du couvent.
CHAPITRE XIII
Épreuves et visions. — Les rapports d'Adelaïde avec le monde. —
Le chevalier Eberhart de Hohenstein.
L'une des règles les plus sûres de la science
mystique lorsqu'elle doit juger une âme, consiste à exa-
miner si cette âme ne reçoit de faveurs extraordinai-
res qu'au prix de grandes souffrances.
Toute la série des tortures morales et physiques
accompagnent ordinairement l’extase et la vision et,
pour mieux donner à l'élu de ses grâces, l'empreinte
de sa main divine, Dieu lui envoie des maux inex-
plicables, des maladies étranges qui déroutent la
science et la raison humaine, devraient amener
mille fois la mort et persistent cependant de longues
années.
Nous verrons, dans Marguerite Ebner, un exemple
des plus frappants de cette conduite de Dieu,
Adelaïde Langmann subira, comme les autres bien-
aimées du ciel, la loi de souftrance qui sera la
monnaie dont elle paiera sa gloire.
Adelaïde souffre donc, et souffre tous les jours,
elle a de longues maladies et si elle ne s’attarde
pas à décrire ses maux, on devine, à travers ses
écrits, qu’elle fut, la plus grande partie de sa vie,
299 CHAPITRE XIII
languissante ou alitée. On ne voit pas qu’elle aie
jamais rempli un emploi.
Son extrême sensibilité, la tendresse de son cœur,
sa complexion aélicate, la rendaient particuliè-
rement apte à ressentir de violentes émotions.
Après chacune de ses visions, elle tombait malade.
Au sortir de certaines extases, elle demeurait plusieurs
heures avant de reprendre une entière possession
d'elle-même. Ses souffrances étaient souvent si aigües
qu’elle-même ne comprenait pas comment elle les
supportait.
Un jour, à la Chandeleur, croyant mourir dans
les douleurs qui la torturaient, elle suppliait le
Seigneur de la reprendre, puis, songeant aux mérites
qu’elle acquérait, elle demandait au ciel de prolonger
sa vie. Les sœurs la portèrent dans une salle qui
joignait le chœur de l'église. Quand elle y fut
installée, elle jeta un regard vers le sanctuaire et
le vit éclatant de lumières. Jésus lui dit : « Si tu
avais gardé ce désir extrême de la mort, je t’aurais
prise au ciel. » |
« Seigneur, si telle était ta volonté, répondit
Adelaïde, mes désirs n’eussent pas compté. »
Son état restant le même, les sœurs la ramenèrent
dans sa cellule pour la faire s’y reposer et on lui
apporta un peu de vin. Après l'avoir goûté, elle
dit : « Depuis que je suis ici, je n’ai pas bu de vin
français. » (4) Les sœurs lui dirent : « Ce n’est pas
(1) Le texte dit: Welsch wein. Le vin qu’on buvait ordi-
nairement dans le couvent était coupé d’eau (eht wein) et on
donnait le nom de « Welsch weïin » au vin pur.
CHAPITRE XIII 993
du vin français, c’est de notre vin coupé. » Elles le
goûtèrent étonnées : « Nous avons apporté ici du vin
coupé, s’écrièrent-elles, et ceci est du vin français ! »
Adelaide fut encore très soufirante le lendemain.
Au diner il fallut la porter hors du réfectoire et
elle resta comme morte jusqu’à vêpres. Le soir
quand elle se rendit au souper, elle dut encore
se laisser ramener à sa cellule. Comme elle
traversait le vestibule, elle gémit : Ah! Seigneur,
aies pitié de moi ! Et on voyait des flammes ardentes
s'échapper de sa bouche. On la conduisit à sa
cellule. Jésus vint l’y visiter. « Seigneur, lui demanda
Adelaïde, où suis-je allée aujourd’hui ? Je sais bien
que j'ai été ravie, mais je ne sais pas où? »
« Ton âme, répondit le Seigneur, a été ravie au
ciel. Je me la suis fiancée et je l'ai présentée à
ma Mère. Elle l’a montrée à toute la cour Céleste
et tu leur a plu, à tous. »
« Seigneur, reprit la sœur, pourquoi ne m'en as-tu
pas donné connaissance ? »
« Parce que tu n’en es pas encore digne, répond
gravement Jesus. »
Adelaïde était encore à l’infirmerie à Li fête de la
Sainte Trinité suivante.
« Seigneur, dit-elle, tu le sais bien, je suis très
malade. Il me semble que mon âme va me quitter! »
Jésus répondit : « Repose-toi, je vais te fortifier.
IL y a du monde qui vient sans cesse à l’infirmerie,
on y parle toujours, c’est pourquoi je veux que tu
la quittes, car je désire te prodiguer des grâces
particulières. Prends une permission. » La prieure
16
294 CHAPITRE XIII
était près de l'autel. (1) Adelaïde demanda de pouvoir
quitter l’intirmerie et alla au réfectoire. Le Seigneur
lui témoigna alors sa bonté d’une façon inexprimable.
Plusieurs fois le réfectoire fut témoin des mer-
veilles que le Seigneur accomplissait en sa servante.
Un Jour, elle s’efforçait de manger d’un plat de
légume mal accomodé et si mauvais qu’elle ne pouvait
surmonter sa répugnance. Elle en pleurait. Jésus lui
dit : « Très chère amie, mange de ce légume pour
Pamour de moi. » « Je pleure, parce que je ne
parviens pas à en avaler, répondit-elle. » « Essaie,
je t'en prie, insiste le divin ami. Je te donnerai
cinq mille âmes du Purgatoire. » Adelaïde aussitôt
mange une bouchée et, par la douce bonté de Dieu,
le mets nauséabond devient si excellent qu’elle dit :
«J'en aurai mangé encore bien davantage tant il
était bon ! » |
Le Seigneur cherchait à encourager Adelaïde dans
ses souffrances, en élevant ses pensées vers un but
capable d’enflammer son âme généreuse. Comme
elle souffrait beaucoup le jour de la fête de Saint
Dominique, elle se plaignait à son très glorieux père.
« Ah! Seigneur, Saint Dominique, s’écriait-elle.
Je suis toujours plus soufifrante le jour de ta fête.
Sous ta règle, je dépéris ! Elle entendit une voix lui
répondre : « Dominique à prié pour toi aujourd’hui,
je t’ai recommandé à lui pour qu'il ne te donne
pas trop de souffrances. » « Ah! Seigneur, s’écrie
Adelaide, c’est toi qui distribue toutes choses. »
. (4) Un autel dressé dans l’infirmerie.
CHAPITRE XHI 295
« Pourquoi, reprend la voix, t’étonnes-tu de mes
paroles ? Quand Dominique vouiut fonder son ordre,
je posai la soufirance comme une condition première.
Cette condition existe toujours. Elle s'impose à tous
ceux qui me confessent (dans l’ordre) afin qu'ils
deviennent de saints religieux. »
Après une autre extase, la sœur était encore
si malade qn'elle ne pouvait ni remuer, ni parler.
Subitement, la bonté divine lui rendit toutes ses
forces. Elle désira savoir c° que signifiait ce brusque
changement. Elle reçut cette réponse mystérieuse :
« Lorsque Je tire ton âme hors de ton corps pour
la plonger dans l’océan de ma divinité, tu tombes
en faiblesse, mais quand je verse ma divinité en toi,
tu redeviens vigoureuse. »
La sœur raconte que, une année, elle fut telle-
ment inondée de grâces, de Pâques à la Pentecôte,
qu’elle croyait, à chaque instant, sentir son âme
se détacher de son corps dans un élan irrésistible
d'amour divin. Elle vécut tout ce temps dans une
sorte d'extase, qui se prolongeait partout, en man-
geant, en travaillant, en partageant les occupations
de la communauté. A la Pentecôte, elle revint à
elle et, en cet instant, tomba comme morte. Tout
le monde la croyait à sa dernière heure. Elle resta
malade le reste de cette année, sans avoir un seul
jour de soulagement. L'année suivante fut toute
aussi mauvaise. À la maladie, s’ajouta une ten-
tation qui ne la quittait plus. Elle en vint à dési-
rer qu'on la tuât pour étre délivrée de ses maux.
Toute consolation divine avait disparu. Seules, ainsi
296: CHAPITRE XII
que des étoiles dans la nuit obscure, une brusque
et rapide extase, venait la soutenir, lui prouver
que si Jésus se cachait, il était cependant toujours
là. Cette tempête dura trois ans. « La sœur, écrit
Adelaïde, demeura cinq ans dans d’indicibles souf-
frances, puis, un jour, lafflux délicieux des grâces
revint tout à coup. » Voici comment elle raconte
ce retour du soleil vivifiant de son âme : « Pendant
qu’elle dormait, une voix lui dit : « Que celui qui
a des tentations recoure au crucifix, qu’il récite le
psaume : Deus, Deus meus respice, avec l’an-
tienne : Christus factus est pro nobis obediens usque
ad mortem, mortem autem crucis. Qu'il recite cette
prière sept fois avec sept venias et autant de pater :
cinq pater pour les cinq plaies, un pater pour la
tête couronnée d’épines et un pour le corps cou-
vert de coups, et qu'il termine par ces paroles
Je suis enveloppé dans mes souffrances,
J'ai trouvé en moi une croix,
Dans ma douloureuse misère
Mon Seigneur Jésus-Christ aides-moi
Par ta mort très amére.
« Selon l’ordre du Ciel, la sœur récita ces priè-
res pendant quelques jours et elle fut délivrée de
tous ses maux. »
L'âme que Dieu conduit par le chemin mystique
de l'union divine ne doit pas garder pour elle
seule les trésors du Ciel. Quand le divin Maître
juge qu’elle est arrivée à un degré de vertu éprou-
vée, assez solide pour résister au danger de la
CHAPITRE xlIl 997
vaine gloire, il ui donne une mission plus ou
moins active auprès d’autres âmes.
Cette mission des sœurs contemplatives et cloi-
trées, c’est la prière pour les morts; pour les
pécheurs, les supplications préservatrices de maux
publics ou privés, c'est la réparation pour les cri-
mes, c’est, enfin, l’abime de l'oubli et de lindiffé-
rence des mondains qu'il faut combler par l’amour,
la douleur, et la somme d’adorätion que la Majesté
Divine exige de la terre, pour arrêter sa colère
vengeresse. Voilà la grande et sublime mission de
tant de femines inconnues et cachées, que la mé-
chanceté et l'ignorance accusent d’inutile fainéan
tise.
Au moyen-âge, on comprenait davantage le bien-
fait de leur rôle ici-bas, on s’intéressait à ces
autels d’holocaustes et on venait frapper aux portes
des couvents, non pas seulement pour recevoir
l’aumône matérielle, mais surtout pour implorer la
charité consolatrice et directrice. |
Adelaïde avait une trop grande réputation de
sainteté pour ne pas être souvent implorée des mal-
heureux. Mais ses grâces extraordinaires devaient
d’abord être examinées avec soin par les supé-
rieurs (1) et approuvées, pour ainsi dire, avant
qu'il lui soit permis de faire elle-même œuvre d’apos-
tolat.
Un des grands dignitaires de l’ordre des pré-
(1) Ce que raconte Adelaïde de l'examen que lui fit subir
le lecteur, prouve qu’on n’admettait pas à la légère les états
d'âme surnaturels des rehgieuses du couvent.
298 CHAPITRE XI
cheurs, un lecteur (professeur de théologie), vint
visiter Engelthal. Le Seigneur commanda à Adelaïde
d'aller lui exposer, avec la plus grande franchise,
l’état de son âme. Elle obéit et le religieux
examina, soigneusement l’humble sœur. Il voulut
prier et méditer longuement avant de rendre son
verdict, et, enfin, il assura à Adelaide qu’elle pou-
vait être tranquille, que tout en elle était conforme
a la vérité et il la confirma dans la voie où elle
marchait. Mais, en même temps, il ordonna à la
sœur d'écrire tout ce qui se passait en elle et tou-
tes les révélations qu’elle recevait. C'était une
pénible épreuve à laquelle Adelaïde eut grand’peine
à se soumettre. Elle obéit neanmoins avec scru-
pule. |
Dieu Pobligeait, par Ia, à sortir de la retraite
cachée dans laquelle elle s’enfermait. La sœur
avoue franchement que le Seigneur lui-même lins-
truisait sur toutes les personnes qui. entraient ou .
sortaient du couvent. C’est par lui aussi’ qu'elle
savait d'avance qu’une sœur mourrait et dans quel
état se trouvait son âme après sa mort. Selon
l’ordre de Dieu où Putilité qu’elle y voyait, Ade-
laide communiquait ou taisait ces révélations, mais
elle ne parlait qu'avec grande prudence, « pour
éviter les bavardages du public », dit-elle.
Un jour qu’une veuve était admise dans la com-
munauté et qu’Adelaide priait pour cette nouvelle
compagne, le Seigneur lui dit : « Sans ta priere,
elle ne serait pas restée ici. Elle deviendra très
bonne religieuse », Et Jésus promit ensuite qu'il
CHAPITRE XII 299
accorderait ce jour-là, aux sœurs, tout ce qu’elles
lui demanderaient. |
Cette vêture avait lieu le jour de la fête de S'e Ursule
et de ses compagnes. La voyante put contempler la S'e
et les onze mille vierges assistant à la .réception.
C'était au tour d’Adelaïide de servir le repas ce
même jour (1). |
Comme elle était encore sous l'empire de la
dépression qui l’accablait au sortir de ses extases,
elle dit au Seigneur : « Ah! Seigneur, comment
pourrais-je servir? Je suis si malade! » « Va,
dit Jésus, je t’aiderai dans ton service ». Et, vrai-
ment, Jésus l’aida à remplir son office.
Dans tous les environs du couvent, on connaissait la
sœur Adelaide et on recourait à elle beaucoup plus
souvent qu'elle n'eut voulu. Mais, connaissant la
volonté de Dieu, elle sacrifiait ses goûts person-
nels et recevait tous ceux qui désiraient lui parler.
Il vint un jour un maçon qu'on appelait Her-
mann le Kromer. Pendant dix ans, il avait été
poursuivi de la. tentation du suicide. Deux fois
même, il eut exécuté son dessein, si on ne fut arrivé à :
temps pour le sauver. Dans son désespoir, il par-
tit pour le couvent d'Engelthal et confia, ses souf-
rances à la sœur Adelaïde avec de grands gemisse-
ments et d’abondantes larmes, la suppliant de
prier Dieu afin qu’il soit délivré de cette tentation.
Adelaïde, se souvenant de l’ordre que Dieu lui
avait donné lorsqu'elle était elle-même accablée de
(4) Chaque sœur avait son tour de service.
930 CHAPITRE XHI
tristesse, lui commanda de réciter cinq pater et
cinq ave aux cinq plaies, plus un pater et un ave
pour le chef sacré et un pour tout le corps.
« Hélas, Madame, s’écrie le pauvre homme, je ne
sais plus prier ! Mes tourments sont si violents, que
je ne puis plus remplir mes devoirs religieux ».
« Eh bien ! dit Adelaïde, essayez au moins de dire
intérieurement : « Jésus-Christ », en réclamant son
saint nom ». « C’est que, objecte le maçon, il est
des moments où je souffre au point de ne pouvoir
parler ? » « Pensez, alors, continue patiemment la
sœur, tâchez de penser au nom de notre bien-
aimé Seigneur Jésus-Christ et gardez-le dans votre
cœur. » Hermann promit de faire ce qu’on lui
demandait. « Mais, ajouta-t-il, priez notre Seigneur
afin qu'il me vienne en aide dans mes souffrances.
Je sais qu’il vous accorde ce que vous lui deman-
dez, c’est pour cela que je suis venu vous trou-
ver ».
Jamais la sœur n'avait vu cet homme; elle pria
néanmoins avec ardeur et bientôt le vit revenir
tout Joyeux.
« Dieu soit remercié, loué et gloritié éternelle-
ment, s’écria-t-il. Il a montré sa miséricorde envers
moi, il a écouté votre prière. Je suis délivré de
tous mes maux. Jusqu'à ma mort, je prierai pour
vous plus que pour ma propre mère ».
A dater de ce jour, Hermann fut un commensal
du couvent. Il ne pouvait se lasser de remercier
Adelaïde. Celle-ci lui avait défendu de rien divulguer
de tout ce qui s'était passé entre eux. Mais sa
CHAPITRE XIII 931
joyeuse reconnaissance l’empêcha de se taire. Ilen
parla à sa femme et à ses enfants et bientôt tout
le monde connut Ia guérison du pauvre maçon qui
vécut, dès lors, en brave et honnête homme.
Peu après, ce fut un habitant de Nüremberg qui
vint implorer Adelaïde. Il s'appelait Marquart le
Tokler. Il désirait consulter la sœur sur le genre
de vie qu'il devait embrasser, car il était assailli de
violentes tentations. Get homme aussi était inconnu
a Adelaïde. Elle lui recommanda d’obéir à Dieu en
entrant dans l’Ordre de St Augustin (1). Get homme
obeit et prit lhabit religieux. Mais, au bout d’un
an, il revint trouver la sœur et lui contia que, loin
d'être délivre de sa tentation, elle avait redoublé
de violence. La sœur l’interrogea sur cette tenta-
tion. Il confessa qu’il la subissait depuis neuf ans,
mais qu'il n’en avait jamais parlé à un être vivant,
qu’il ne la dévoilerait pas davantage à elle, et que,
du reste, cela n’y ferait rien. A l'instant, par la
grâce miséricordieuse du Seigneur, Adelaïde péné-
tra jusqu’au plus intime de cet homme et reconnut
était. son mal.
c Ah! malheureux homme ! s’écria-t-elle, voulez-
vous donc que le diable vous domine corps et
ame ? Je vois maintenant avec certitude que vous
avez la tentation de vous tuer! » Ce misérable se
prit à pleurer amèrement en avouant que la sœur
avait dit vrai, et la supplia de prier le Sauveur
pour lui. |
(1) C'est-à-dire chez les Dominicains.
239 CHAPITRE XIII
« Si je devais encore souffrir longtemps comme
Cela, dit-il, Je deviendrais fou et je me tuerais! »
Adelaïde ordonna à Marquart le même traïement
de prières qu’à Hermann le maçon, et se mit, de
son côté, à supplier Dieu avec toute l’ardeur de
son zèle pour les âmes.
Les supérieurs de Marquart l'ayant envoyé à
Paris, il ne revit la sœur qu’au bout de plusieurs
années. Il lui assura que, grâce à ses prières, il
avait été délivré de ses maux et qu'il ne l’oublie-
rait jamais devant le Seigneur. « Et, dit la narra-
trice, il devint un très bon maitre en écriture
sainte. »
L'histoire du chevalier de Hohenstein est plus
suggestive encore. C’est un trait pittoresque et
une peinture naïve de la foi du moyen-âge.
En 1336, vivait, au château d’Hohenstein (1), un
chevalier appelé Eberhart l’archer (ou le bon tireur :
Schütz). Il était marié et vivait en mécréant, com-
mettant tellement de crimes, de vilenies et de
débauches, qu'on s’étonnait qu’un homme put être
si méchant.
C'était un serviteur du monde. Il avait chassé de
son cœur Notre Seigneur Jésus-Christ et cependant
toute foi, en lui, n’était pas perdue, et quand il
entendait parler d’honnêtes gens, cela lui était
agréable. :
Les remords finirent par pénétrer dans ce cœur
endurci et il alla trouver un jour un saint ermite
(1) Château non loin d’Engelthal, dans les environs d’Hers-
prück. |
CHAPITRE XIII 933
appelé Symon, lui demandant d’implorer le Ciel
pour sa conversion. Ce solitaire lui conseilla de
partir pour Engelthal, iui disant qu'il trouverait là
une femme nommée Adelaide qui, par ses saintes
prières, lui obtiendrait, de la miséricorde de Dieu,
la conversion qu’il désirait. « Notre Seigneur a un
tel amour pour cette femme, assura lermite, qu’il
ne lui refuse rien. » |
En ces temps où les âmes” étaient simples et
humbles, ces retours subits n'étaient pas rares et
ils étaient sincères. Les passions ardentes en bien
et en mal naissaient dans ces âmes encore saturées de
barbarie, mais naïves de cette naïveté qui plaît au
Seigneur. Eberhart n'hésite pas une seconde, il monte
à cheval et arrive d’une traite au couvent, frappe
à la porte et demande la sœur Adelaide. Mais Ade-
laide ne connaissait pas le chevalier, sinon, sans
doute, par son épouvantable réputation. Elle fit ré-
pondre qu'elle ne connaissait pas le chevalier et ne
voulait pas le recevoir.
Le sire de Hohenstein reprit le chemin par le-
quel il était venu, mais il ne se décourageait pas
d'un premier échec. Par deux fois, il chevaucha
jusqu'à Engelthal, réclamant a grand cris la sœur
Adelaïde, Aux refus constants de la « Langman-
nin », il voulut opposer l'autorité hiérarchique. Il
fit venir la prieure et lui demanda de commander à
Adelaïde de descendre auprès de lui. Les sœurs,
connaissant de longue date le terrible Eberhart, com-
mencèrent à avoir peur, trouvant, sans doute, la ré-
sistance de leur compagne dangereuse. Toutes vin-
234 CHAPITRE XII]
rent trouver Adelaide pour lui reprocher sévère-
ment son peu de charité chrétienne et la prieure
lui commanda d'aller recevoir le chevalier. Adelaïde
obéit, mais elle se proposa de ne faire cette dé-
marche qu'en vue de glorifier Dieu, uniquement.
Elle demanda à Eberhart ce qu’il voulait. Le che-
valier répondit : « L’ermite, appelé Svmon, m'a
parlé de vous ».
«Je ne le connais pas, dit Adelaïde et, pour sonder
cet homme, elle lui demanda à brûüle-pourpoint s’il
priait volontiers et s’il disait ses heures. »
.« Que me parlez-vous d'heures! s’écria le che-
valier, c'est à peine si je récite, un, deux ou trois
paters chaque jour ! »
« Observez-vous au moins les jeûnes ? » contiuua
la sœur.
« Non, certes. Le Vendredi ci pour moi comme
un autre Jour. Je suis arrivé à l’âge de quarante ans
sans avoir jamais reçu le bon Dieu. Mais je vous
prie instamment de demander au Seigneur qu'il me
convertisse. Dites-moi quelles sont les prières que
je dois réciter pour obtenir cette grâce ? »
« Préservez vos yeux de tout regard inutile, dit
gravement Adelaide, si vous voyez quelque chose
qui soit contre Dieu, faites-en sorte que ce mal se
change en bien dans votre cœur. Gardez-vous de
paroles oiseuses et dissolues. Que si vous entendez
de semblables paroles, ne répondez pas un mot.
Si vous êtes absolument obligé de parler, dites ce
qui réfute le mal et non ce qui l’augmente et surtout
ne donnez jamais au péché un consentement criminel.
t9
QE
C7
CHAPITRE XIII
Si vous voyez des hommes mener une vie impie,
ne vous mêlez pas à eux. Si, cependant, vous devez
aller parmi eux, veillez à ne pas pécher, portez
toujours Notre-Seigneur dans votre cœur et ayez la
confiance qu’il vous pardonnera tous vos péchés, il
vous aidera à devenir un honnête homme. »
Adelaide termina son instruction en imposant à
son néophyte les sept Pater et Ave à l'humanité
souffrante du Christ.
« Si vous ne pouvez prier davantage, dit-elle,
recommandez-vous au moins aux cinq plaies de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, » Elle lui apprit aussi
à réciter un Ave en l'honneur de la Sainte Vierge
avec une intention particulière et à se recommander
à Notre-Dame. Faute de pouvoir prier mieux
qu’il dise au moins ces courtes aspirations. Eberhart
se mit à pleurer avec amertume et grande douleur
et dit :
« Ma femme est malade, elle se meurt, je veux
faire ce que vous me dites. »
Cette femme mourut dans ce même mois. Le
chevalier de Hohenstein revint annoncer son malheur
à la sœur et lui demanda ce qu’il devait faire.
« Désormais, dit Adelaïde, vous prendrez pour
épouse la reine du ciel, la Mère de Dieu; priez-là
avec ferveur et Jeùnez tous les samedis en son
honneur. Je serai très heureuse de vous voir
désormais adopter la vie des vierges. Que si vous
ne voulez pas suivre mon conseil et que vous
preniez une autre femme, vous devez venir me
donner son nom, car je sais, moi, qui est celle qui
936 CHAPITRE XIII
sera à vous. Gelle-là vous fera garder toute pureté
en l’épousant. »
Eberhart encore trop plongé dans la matière, ne
comprit guère Adelaide. Il se figura qu'elle parlait
d'une femme ou d’une jeune tille du monde et en
fut tout réjoui. Son veuvage ne lui pesait guère.
Adelaïde lui demanda s'il s'était amélioré.
« Oui, répondit sincèrement le chevalier. Quand
je suis près de vous et que je vous parle, je sens
un grand regret de mes péchés. J'ai pu pleurer mes
crimes et je m'en suis confessé, jai jeûné, veillé,
prié et fait toutes les œuvres qui appartiennent à
Dieu. » Puis, pensant qu'il devait aussi quelque chose
à celle qu’il venait de perdre, il demanda à la sœur
ce qu'il devait ‘faire pour sa femme défunte.
Elle lui commanda de réciter ‘trente mille Ave Maria.
Le zélé chevalier les récita en moins de quatre
semaines et revint tout content le dire à sa direc-
trice spirituelle qui s’en émerveilla en son cœur.
Adelaïde s’intéressait vivement à cette âme de bonne
volonté. Elle priait le Seigneur pour le chevalier.
« Je veux te donner le chevalier de Hohenstein,
lui dit le divin Maître, pour qu’il soit délivré de
tous ses péchés. Commandes-lui d'aller au couvent
de Kaisheim et d’y prendre les ordres. Je confir-
merai les épousailles de ma mère avec lui, car je
ne veux pas qu'il ait une femme sur la terre. Je
t’'ordonne de lui communiquer ma volonté. »
Adelaïde fut pleine d'angoisse. Ce qu’elle connaissait
de son pénitent lui faisait croire que jamais Eberhart
n’obéirait à l’ordre du Seigneur. L'añection qu’elle
CHAPITRE XIII 937
ressentait pour cette âme venue se confier à elle,
lui rendait la mission commandée, pénible et in-
quiétante.
Le chevalier de Hohenstein était bien loin de
songer au cloître. Le soir de la fête de la Cir-
concision, il vint tout joyeux à Engelthal, conter à
sa sainte amie que ses amis arrangeaient pour lui
un mariage avec une jeune fille très belle et possé-
dant de grands biens. Mais Eberhart, avant de se
décider, ne voulant pas manquer à la promesse
faite, venait savoir d’'Adelaide si Dieu approuvait
son choix.
« Non, dit Adelaïde, cette femme n’est pas pour
vous ». Et, tout de suite, elle lui dit l’ordre de
Dieu.
En apprenant qu'il devait se faire moine, le
pauvre chevalier s’affaissa comme frappé de la fou-
dre. Prostré sur lui-même, il demeura muet et
immobile « dans l’espace de temps qu’on aurait mis à
réciter cinquante Ave Maria ». Enfin, faisant un grand
effort sur lui, il se redressa et dit tristement :
« Femme, priez pour moi. Dieu veuille me don-
ner sa grâce divine, mais me faire moine, c’est
impossible ». Et, se levant, il partit.
Adelaïde, toute désolée, se rendit au chœur et se
mit à prier ardemment le Seigneur pour qu'il aie
pitié de son pénitent et qu’il le rende soumis à son
adorable volonté. Le Seigneur lui répondit
« Je te ferai voir dans cet homme combien je
t'aime ». La sœur prolongeait sa prière. On vint
fermer le chœur. Elle dût quitter l'Eglise, mais
238 CHAPITRE X1]I
toute la nuit Sa prière suppliante s'élevait vers
Jésus, demandant miséricorde.
Le lendemain, après la messe, le chevalier était
déjà à la porte du couvent. Adelaïde accourut pour
s'informer du motif de sa visite matinale, mais au
lieu de l’homme affaissé et désolé de la veille,
elle avait, devant elle, un être plein de joie et de
vie. |
« Lorsque je vous ai quittée hier soir, commença
Eberhart, j'étais tellement malheureux que, rentré
à mon hôtellerie, Je me couchai, n'ayant plus la
force de rien faire d’autre. Mais je ne pouvais dor-
mir. Tout à coup j'entendis un grand bruit comme,
lorsqu’en été, un orage éclate. Je sursautai sur
mon lit et Je pensai de suite : « Notre Dame va
venir me consoler ». Je vis alors un nuage blanc
qui m’entourait et remplissait la chambre. Et un
rayon du Ciel vint tomber directement sur ma tête
et me pénétra jusqu’au cœur. Ce rayon était telle-
ment brûlant et comme plein d’amour divin que je
croyais que mon corps allait en être consumé. Je
rejetai toutes les couvertures loin de moi. Quand
le rayon atteignit mon cœur, il se partagea et par-
courut tous mes membres. A cette brûlante sensa-
tion, je sautai hors du lit et je commençai à rire
et à pleurer à la fois, si bien que les valets, qui
couchaient dans ma chambre, se levèrent effarés,
me demandant ce que j'avais. Mais je ne pouvais
leur répondré, je riais et je pleurais si fort que
tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie accoururent
et ils me veillèrent toute la nuit. J’ai abandonné
CHAPITRE xII] 939
toutes les choses du monde, je les ai oubliées, je
ne désire plus que le couvent, je veux devenir
moine bien vite. Priez Notre-Seigneur pour que les
religieux de Kaisheim consentent à me recevoir ».
A dater de ce jour, la grâce divine augmenta en
lui d’instant en instant. Qu'il s’assit à table avec
d’autres personnes, qu’il entrât dans l'Eglise et se
plaçât au milieu des fidèles, il était tout à coup
tellement inondé de grâces qu’il devenait comme
fou et, dans son exaltation, il éclatait de rire ou
se mettait à pleurer. Chacun s’émerveillait gran-
dement en reconnaissant le terrible Eberhart de
Hohenstein, dont les crimes avaient épouvanté le
pays. Et les gens se disaient les uns aux autres
« Si Dieu montre qu'il pardonne au sire Eberhart
par la joie dont il le comble, pourquoi n’oublie-
rions-nous pas aussi ses fautes? »
Le jour de la Fête-Dieu, Hohenstein vint à En-
gelthal. Sans doute, il désirait y faire sa première
communion avec l’aide d’Adelaïde. Eberhart accomplit
cet acte avec une telle dévotion que tous ceux qui
en furent témoins se confondaient d’admiration. Le
Seigneur le combla de toutes ses faveurs. On ne
pouvait l’entendre parler sans émoi, et tous louaient
Dieu des merveilles qu’il opérait en ce grand
pécheur. Il fut admis à Kaisheim, « couvent d'un
ordre très sévère », dit Adelaïde. Dès qu'il sut
qu'il était accepté, il courut plein de joie annoncer
la bonne nouvelle à Engelthal.
« Priez Notre Seigneur, dit-il à Adelaïde, afin
qu’il m'affermisse dans sa grâce le jour où j'entre-
17
940 CHAPITRE XIII
rai au couvent. Si Dieu m'’exauce, je le prierai
pour vous plus que pour tous les hommes de Ja
terre ! »
_Eberhart entra à Kaisheim le jour de l’Assomption.
Cependant, Adelaïde n’était pas encore bien ras-
suree sur cette vocation si miraculeuse. Elle ne
cessait de prier pour que Dieu affermisse son néo-
phyte dans la voie où il venait de s'engager. L’in-
certitude et la crainte la plongeaient dans une vérita-
ble torture morale, car elle comprenait toute la res-
ponsabilité qu'elle avait assumée.
« S'il s’enfuyait, pensait-elle, je serais la risée du
pays ! » |
Tous les jours, elle redoublait ses prières.
A la fête de Noël, elle supplia encore le Sei-
gneur de contirmer Eberhart dans sa vocation. Elle
allait même jusqu’à offrir à Jésus d’être privée de
toutes ses faveurs, pourvu que le moine persévérât.
Peu après, au dernier jour de lan, Eberhart
envoya à la sœur un messager qui devait la conso-
ler et la rassurer à Jamais. Le zélé converti lui
faisait part des bénédictions divines qu'il recevait abon-
damment. Ce jour de Noël, comme tous Îles
novices se rendaient à la communion, Eberhart qui,
en sa qualité de plus jeune novice, marchait der-
rière les autres, vit, en approchant de la Sainte
Table, la Vierge Marie se diriger vers lui et lui
donner la Sainte Hostie, avant qu'il n’eut atteint le
banc de communion (1).
(4) Dans un autre manuscrit, on dit que la Sainte Vierge,
vêtue d’une robe « couleur ciel », donna à Eberhart trois
L
CHAPITRE XII 941
Pendant qu'il consommait cette miraculeuse nour-
riture, il lui sembla que ses joues se goniflaient au
point de distendre sa bouche et, sur sa langue, un
goût délicieux se répandit, si exquis qu’il ne pouvait
le décrire, « car c’est au-dessus de tout ce que le
monde peut offrir de. délicieux ».
Revenu à lui, Eberhart alla trouver le maître des
novices, qui était son confesseur, et lui contia
tout ce qui venait d'arriver. Cet homme sage, et
prudent, examina avec grand soin l’ancien cheva-
lier et lui dit : « Remercies Dieu qui t'a fait de
telles grâces, tu verras que ce goût délicieux te
durera plusieurs jours >». Eberhart pensa alors :
« J'ai mis ma confiance en Dieu et en sa chère
Mère de qui J'ai reçu tous ces dons, ils ne
m'abandonneront pas à ma mort ». Au moment du
repas, il pensait encore : « Si je mange des mets
de cette table, le délicieux goût va disparaitre, et,
si Je ne mange pas de tout le jour, je serai trop
faible et ne pourrai servir Dieu! Afin de pouvoir
louer Dieu sans fatigue, je mangerai un peu ».
Mais à peine eut-il mangé, que la saveur divine
disparut. Le pauvre novice en fut bien troublé. Il
eut peur d’avoir mal fait et de s'être ainsi privé de
la grâce de Dieu. Il se résolut de ne plus manger.
À peine avait-il pris cette résolution, que la
divine douceur reparut et la grâce de Dieu, comme
petits pains de la grosseur d’une muscade en lui disant de
les manger. En les mangeant, il sentit comme une liqueur
délicieuse qui, de sa bouche, se répandait dans tous ses
membres.
249 CHAPITRE XIII
un feu bienfaisant, se répandit de nouveau dans
tous ses membres. Telle fut la confession qu’en-
voya à la sœur Adelaïde, dans toute sa naïve
candeur, celui qui, naguère, s’appelait le farouche che-
valier Eberhart de Hohenstein et que la sœur pou-
vait maintenant, avec joie et reconnaissance, pré-
senter au Ciel comme son fils spirituel et sa plus
belle conquête.
CHAPITRE XIV
Les grandes visions.
L'âme, dans la vie mystique, est l'épouse du Christ.
Toutes ses aspirations, tous ses efforts, tous ses
sacrifices n’ont qu’un but : l’union de plus en plus
étroite avec Jésus. Le Divin Maître, l’ami toujours
miséricordieux, accepte cet amour, le purifie, l’aug-
mente, le fortifie sans cesse. Il se complait à ce
travail de l’âme se renonçant toujours davantage, il
l’aide à s’orner de plus en plus par la pénitence et
l'exercice de toutes les vertus. Enfin, quand elle
est parvenue à ce degré si élevé de perfection, que
le corps soit comme anéanti ; quand seule, l’âme agit,
ne tenant à la nature humaine que par la volonté
de Dieu, Jésus couronne cet amour sublime par
union ineffable de la créature et du créateur.
A l’exemple des grandes saintes dont nous con-
naissons les mariages mystiques, Christine Ebner
et Adelaide Langmann goûtèrent les délices de cet
état, presqu'incompréhensible, d'union surnaturelle.
C'est vers l’an 1331 ou 1332 que, pour la première
fois, le Seigneur annonça à Adelaïde qu'il voulait
célébrer ses noces avec elle. Peu de jours après,
244 CHAPITRE XIV
comme la pieuse moniale méditait pendant la messe
sur la divine Providence, créatrice de toutes les choses
nécessaires à l’homme, elle entendit à l'Évangile une
voix qui lui disait : « Je vais venir à toi. »
Mais Adelaïde, que les perfides attaques du démon
rendaient tres défiante, demanda aussitôt : « Qui
es-tu ? » La voix répondit : « Je suis Celui qui fut
attaché à la croix. Veux-tu venir au Ciel ou demeurer
sur terre ? » Adelaïde répondit : « Je ferai ce que tu
veux. » La voix reprit : « Voici ma Mère et Catherine
et Marguerite, et mes douze apôtres et les vingt-
quatre vieillards et les martyrs et les onze mille
vierges ct les neuf chœurs des anges dont chaque
chœur est de neuf mille. Au dernier jour de l’an (1),
je t’ai conduite auprès d'eux et, lorsque je suis
venu à St Pierre, il s’est plaint que tu ne le priais
pas. Prie-le donc. J'ai demandé à ma mère com-
ment tu lui plaisais. Elle a dit : « Elle me plait,
je serai très bonne pour elle ». J'ai demandé à
mon Père céleste comment tu lui plaisais. Le Père
céleste a répondu : « Elle me plaît. Sans ma puis-
sance, tu n'aurais pu Pattirer à toi. Je veux t'aider
pour qu’elle soit toute à moi ». Le Saint-Esprit
dit : « Elle ne peut être parfaite sans moi, je la
perfectionnerai ».
Le Seigneur, se tournant vers Adelaide abimée
(1) On se rappelle que, peu de temps avant le dernier
jour de l'an, Adelaïde avait eu un ravissement dont elle n’eût pas
souvenir après avoir repris ses sens. Elle demanda au Sei-
gneur de lui dire où elle avait été et Jésus lui répondit
qu'il ne le lui dirait pas tout de suite.
©
CHAPITRE XIV DA
de Joie, ajouta : « Mon amie, ma tendre fiancée,
demande-moi tout ce que tu veux, Je t’exaucerai.
Prie-moi, car je ne viens pas seulement pour te
sauver, mais pour sauver les autres. Tous ceux
pour lesquels tù me prieras ne seront jamais sépa-
rés de moi, et même, s'ils ne se convertissent pas
immédiatement après ta prière, je leur donnerai cette
grâce à leur mort. Aucun de tes parents ne sera .
rejeté par moi, et toujours l’un d’eux sera, pour moi,
une créature privilégiée dans laquelle je ferai ma
demeure.
« Je ne me séparerai jamais de toi et, à l’ave-
nir, tu recevras encore plus de faveurs que tu
n'en as encore reçues. Abstiens-toi de paroles inu-
tiles, que ton langage soit toujours selon la vérité,
pour que ma grâce puisse venir en toi plus qu’en
aucune autre créature. Je te donne seize mille
âmes du Purgatoire et autant de malheureuses
âmes dont aucune ne se fut convertie, si ma sa-
gesse prévoyante n'avait décidé de choisir une
créature sur la terre, pour m'en servir d’instrument
de grâce et de pardon. Enfin, je te donnes autant
de fidèles à aider. Avant la création du monde,
j'avais prévu que je te donnerais ces grâces. Puis,
s'adressant à la Sainte Vierge, Jésus dit : « Ma
chère Mère, je confie cette enfant à tes soins, je
t'en aimerai beaucoup ». |
« Je l’accepte volontiers, répondit Marie, je lui
serai très bonne et très fidèle ». |
Jésus n’est pas encore satisfait. Il appelle l’ange
Gabriel. oo |
246 CHAPITRE XIV
« Viens, Gabriel, dit-il, tu m'as annoncé à ma
mère, tu lui as apporté plusieurs messages de
moi, maintenant Je te recommande celle-ci, afin
que tu m'apportes ses prières ».
Le Saint Archange, aussitôt, prodigua à la sœur
les témoignages de son affection. Alors Jésus, levant
sa main droite, bénit Adelaïde en lui disant : « Sois
_éternellement bénie! » Et la sublime vision cessa.
L'épreuve, aussitôt, venait contrebalancer la joie
de l’extase. En sortant de ce ravissement, Adelaïde
se vit entourée d’une multitude de vipères et d’hor-
ribles serpents qui sortaient de tous côtés, en mas-
ses grouillantes et menaçantes. Epouvantée, la sœur
restait clouée à sa place. Jésus, sous la forme
d'un petit enfant, vint chasser cette immonde
engeance, puis il dit à Adelaïde : « J'ai voulu,
par ceci, t'apprendre qu’un homme, fut-il le plus
élevé en grâce, doit toujours se tenir en garde
contre le diable, qui cherche à s’immiscer auprès
de lui. Ne crains donc rien ».
De jour en jour, se continuait le suave canti-
que d'amour.
La sœur ayant communié le jour de l’Octave de
la fête patronale, Notre Seigneur, en entrant en
elle, lui dit : « Ce que tu as reçu de moi n’est
rien moins que ce qu'a reçu ma Mère en me con-
cevant corporellement ». Et Jésus poursuivant :
« Assieds-toi, ma bien-aimée, je veux jouir de ton
amour. Ma très chère, ma tendre, ma belle, ma
douce aimée, sous ta langue il y a du miel ».
L'âme d’Adelaïde était toute enflammée d'amour.
CHAPITRE XIV 947
« Seigneur, dit-elle, le Ciel ne m'est rien, la terre
est trop faible pour me porter, Je n’ai pas besoin
de la consolation des anges, Je ne veux pas celle
des hommes. Seigneur, si tu m'aimes et si tu t’in-
téresses à moi, ne m'envoie aucun messager, viens
toi-même ! » | |
À ces mots, elle perdit la parole et le mou-
vement et resta en extase jusqu'aux vépres.
Jésus revint peu de jours après, pendant qu’on
prêchait à la communauté (1). « Je veux te pré-
cher aussi, » dit-il, et il commença à parler à l’âme
ravie. a
« Ta bouche a l’odeur de la rose et tu as le parfum
de la violette. Tu es parfaitement belle et tu ne t'en
glorifies pas, c’est pourquoi tu es belle. Tu m'as
fait prisonnier comme une vierge enferme un jeune
homme et le garde prisonnier dans une chambre.
Elle sait cependant que sa famille la tuerait, elle
et son ami, si elle venait à apprendre ce qu’elle a
fait. Et la Vierge dit au jeune homme : « Qui
vous a forcé de venir ici? » Le jeune homme
répond : « Votre beauté, Vierge! Et vous, qui
vous a forcé de me garder chez vous ? » La Vierge
répond : « C’est le grand amour que j'ai pour
vous. « Vois donc, continue Jésus, vois par cela
combien mon amour m'attire vers toi, par dilection
et tendresse. Tu m’es si chère que, Si par ma
passion et ma mort je n'avais sauvé que toi seule,
je ne regretterais pas mes souffrances. »
(1) Adelaïde dit que celui qui prêchait était un lecteur de l'Ordre,
sans doute le visiteur qui lui commanda d'écrire ses révélations.
248 CHAPITRE XIV
« Gette vierge dont je te parle gardait elle-même
les clefs. Elle ne laissait entrer ni sortir personne,
de peur qu'on ne jetât dehors le jeune homme en le
chassant.
« Ainsi m'as-tu fait prisonnier dans l’appartement
de ton cœur. Quand tu viens, je suis là. Ta cons-
cience porte les clefs. Tu dois veiller, avec soin
de ne laisser rien entrer dans ton cœur qui m'en
puisse chasser. »
L'âme de la sœur, toute brûlante de tendresse,
soupira : « Seigneur, le Ciel ne m'est rien, Îa
terre est trop faible, je ne veux la consolation ni
des anges, ni des hommes ; Seigneur, si tu m'aime,
si tu t'intéresse à moi, ne m'envoie auéun mes-
sager, mais viens me donner les baisers de ta bou-
che! » En exhalant ces paroles, Adelaïde tomba en
ravissement. Quand elle revint à elle, le Sauveur
lui dit : « Comme preuve de la grâce que je
viens de te faire, va trouver le lecteur et deman-
de-lui s’il à fait ce sermon sur toi ou sur moi ».
La sœur obéit et alla interroger le religieux sur le
sujet de son sermon. Le religieux répondit : « J’ai
parlé sur Notre Seigneur et sur toi ».
_ Le lendemain, après la messe, la sœur étant allée
recevoir une personne, lui donna un petit anneau
d’or (1), puis elle revint aussitôt à ses prières.
Notre Seigneur lui apparut tout rayonnant d’a-
mour, la transportant d’allégresse et d’émoi. |
« Ma bien-aimée, dit-il, mon divin cœur est
(1) Cette personne était ce même lecteur devenu, comme on le
voit, confesseur d’Adelaide.
CHAPITRE XIV 349
ouvert pour toi, prends-v ce que tu veux. Jamais
tu ne me feras autant de demandes que mon
désir de t’exaucer ne les surpasse fille fois plus. Com-
ment as-tu osé, sans ma permission, recevoir quel-
qu'un et lui faire un présent? » La sœur, attristée,
répondit : « Seigneur, Je le regrette. » « Tu as
raison, reprend Jésus, mais pourquoi as-tu agi sans
ma permission ? »
« Mais, Seigneur, Ss'écrie Adelaïde, vous aimez
cette personne! » |
« Qu'est-ce que cela fait, répond Jésus. Je ne
veux pas que, hors de moi, il y ait quelqu'un sur
terre qui obtienne ton aflection ».
La sœur pensa en elle-même :
« Cet homme devait bien approuver les faveurs
que vous me faites (1) ».
Mais le Seigneur est un Dieu jaloux.
« Pourquoi cela ? dit-il. Avait-il à approuver mes
faveurs? Je les approuve moi-même. Ne suis-je pas
le plus beau et le plus noble, le plus riche et le
plus digne d'amour ? Tout ce qui est au Ciel et
sur la terre est à mon service. Ce qui te manque,
je puis le donner; ce qui te trouble, je puis
lécarter. Il n’y a, en moi, aucun défaut. »
Adelaide, tremblante, répondit : « Seigneur, je
ne blâme rien en toi! »
Jésus, voyant sa bien-aimée confuse et attristée,
veut la consoler.
(4) C'est-à-dire, cet homme étant mon confesseur, je me
crois obligée de le tenir au courant de toutes les choses
surnaturelles qui se passent en moi.
250 CHAPITRE XIV
« Ma bien-aimée, dit-il, penche-toi sur mon
cœur aimant et reposes-y comme Saint-Jean. »
Adelaïde obéit et’ se blottit contre ce cœur divin.
En lui seul, elle trouvait le bonheur indicible auquel
rien, sur la terre, ne peut être comparé et, dans
ce sentiment si intime et si sublime à la fois, elle
s’évanouit dans lextase. Le Sauveur remit, en
quelque sorte, sa fiancée entre les mains du Père
lecteur. IT lui commanda de la communier et dis-
parut.
Presque toutes les communions de la sœur sont
suivies de visions ou d’extases et se passent en col-
loques ravissants. Tantôt ce sont les apôtres Pierre
et Paul qui viennent la prendre pour la conduire
à Jésus. Tantôt Jésus lui amène sa Mère, les
Anges, les Saints. |
Un jour, affligée de voir sa cousine (Christine ou
Dimut Ebner, probablement,) s'éloigner d’elle parce
que cette cousine, qui la-soignait dans ses maladies, est
pourvue d’une autre office, Jésus arrive avec sa
Mère et prie Marie d’être, désormais, la. garde
malade de la sœur.
Peu après, Jésus, revenant près d’Adelaïde, Jui
donne encore sa mère pour Îa soigner et veiller
sur elle. La sœur Ss’effraye ; si Jésus allait ne plus
venir ?
« Ah! Seigneur! s’écrie-t-elle, comment me
conduirais-je avec elle? Elle est trop noble pour
moi ! » |
« Veux-tu Catherine, ou ma Mère ? » demande
Jésus.
CHAPITRE XIV 251
« Seigneur, donne-moi ta Mère, par miséri-
corde ! » dit Adelaïde.
« Ma chère Mère, dit Jésus, je te recommande
mon enfant, et je te prie de lui faire du bien et
de lui être fidèle. Elle ne doit pas t’'abandonner ».
La Sainte Vierge commence aussitôt l’œuvre que
son fils lui propose.
« Je veux, dès à présent, faire ce que tu me
demandes, dit-elle, et je lui montrerai combien je
désire l'aider ».
La très Sainte Vierge alla vers Dieu le Pére
« Seigneur, dit-elle, je te rappelle l’amour que tu m'as
montré en me rendant mère de ton fils unique. Par ce
même amour, je te prie de me donner, aujourd’hui,
quelques grâces pour ma protégée ». Dieu le Père
dit : « Je veux laider de ma force divine pour
qu’elle résiste courageusement à tout péché. Je lui
donne la promesse certaine qu’elle ne sera jamais
séparée de moi ». La Reine du Ciel va trouver
ensuite son Fils, elle lui remémore le temps où elle
le portait dans son chaste sein et, en retour,
reçoit, pour Adelaide, la sagesse en toutes ses
actions. Le Saint Esprit, à la prière de sa divine
épouse, annonce qu'il répandra, sur la sœur, toutes
ses bénédictions jusqu'à ce qu’elle ait atteint la
plénitude de la perfection. Notre-Dame continue sa
quête merveilleuse : elle va à St Jean, à St Pierre,
à St Dominique, elle demande à tous les Anges, à
tous les Saints. La sœur est abimée dans l'amour.
« Ah! Seigneur, soupire-t-elle, que cette grâce
est immense ! Si j'avais à souffrir mille fois plus
LO
SE
NS
CHAPITRE XIV
que je n’ai jamais souffert, je serais heureuse de
tout subir pour gagner un pareil instant ».
Jésus, avant de terminer cette vision, recom-
mande à la sœur de ne jamais se considérer comme
avant la moindre valeur et lui ordonne de réci-
ter le Te Deum pendant trois heures et de faire
trois chemins de croix.
« Et, dit Adelaide, pendant l'Avent qui suivit,
Notre-Dame venait chaque jour Ss’entretenir avec
cette sœur. Notre-Seigneur venait aussi, et la sœur
recevait des grèces singulières, très grandes ».
A la fête de Noël, pendant la messe de Minuit,
Adelaïde eut la vision de la Vierge Marie passant
au milieu de toutes les religieuses, son divin enfant
dans les bras. Elle s’arrêtait auprès de quelques-
unes et mit le petit Jesus dans les bras de deux
religieuses.
Pendant le Gloria, au nom de Jésus, la Ste
Vierge S’inclinait profondément. Notre-Dame arriva
enfin auprès d’Adelaïide. Mais celle-ci s’inquiétait :
deux amies, qui lui étaient bien chères, n'avaient
reçu aucune faveur singulière. Elle dit à la Mère
de Dieu :
« Reine du Ciel, je te supplie de ne pas affliger
mes amies et de leur donner aussi des grâces
particulières ». |
L'aimable Mère de Dieu promit à la sœur de
l’exaucer. Elle s’assit près d’Adelaïde dont le cœur
s’épanouissait de bonheur. Il lui semblait s'ouvrir
comme un calice où la Vierge déposa Jésus et le
cœur, aussitôt, se referma. Notre-Dame fit le signe
CHAPITRE XIV 253
de la croix Sur ce cœur devenu tabernacle et dit :
« Reste éternellement dans ce cœur ». La sœur
reçut aussitôt un afflux de grâces.
« Ecoute, dit Jésus, comme chante ce peuple
bien-aimé (1) que je me suis choisi au milieu du
monde. Je veux lui faire des dons pour l’amour de
toi, afin qu’il ne me reproche pas d’avoir, en toi,
un intermédiaire sans puissance. Je lui ferai trois
dons : Le premier, c'est que ce couvent ne sera
jamais brûlé. Le second, lui assure la sécurité, il
ne sera pas saccagé (2). Par le troisième, je pro-
mets de ne me jamais séparer, pour léternité, de
toutes celles qui sont ici assemblées. »
A la messe de lAurore, la sœur vit Notre Sei-
gneur comme un enfant de huit ans, mais personne
ne faisait attention à lui. A la messe du Jour, il
vint comme un roi puissant, éclatant de beauté. Mais il
disparut presqu’aussitôt, ce qui troubla fort Adelaïde. :
« Ah! pensait-elle, ou j'ai bien vu, ou le malin
esprit m'a trompé », et elle restait chagrine et émue.
À la communion, Notre-Seigneur Jui dit en en-
trant en elle : « Pourquoi ne me crois-tu pas ?
Peux-tu penser que je permette au mauvais esprit
d'entrer dans ton cœur ou dans celui d’autres per-
sonnes (pieuses) en un jour aussi solennel et pen-
e
(1) La communauté.
(2) Le mot du texte (vieil allemand) est zerget, qui peut
aussi se traduire par « détruit », ce qui serait une contra-
diction, le couvent ayant été détruit à la Réforme. Dieu pro-
mettait ici que, pendant le séjour des religieuses, il ne
serait pas saccagé, comme il arrivait souvent dans les guer-
res de ees ternps-là. |
9254 CHAPITRE XIV
dant la sainte messe ? Ah! combien votre foi est
faible ! Comme vous êtes lents à croire! Lorsque
j'étais là, tout-àlheure, sous la forme d’un petit
enfant, et que toutes les sœurs me vénéraient, je
voulais marquer Îles grands honneurs que je reçus
à ma naissance. À la seconde messe, je parus
comme un enfant de huit ans et personne ne me
regarda parce que, sur la terre, je fus inconnu
huit ans. Mais à la troisième messe, tu me vis au
dernier âge de ma vie et je disparus presqu'’aussi-
tôt, car, arrivé à l’âge d'homme, je fus immolé. »
La vision finit, comme d'habitude, par le don de
milliers d'âmes, de pécheurs et de fidèles.
Jésus, continuant le cours de ses bontés pour
l’âme d’Adelaïde, vint encore, le jour de S$‘ Etienne,
l'assurer, qu'avant la création du monde, il avait
prévu les gràces qu'il lui ferait. « Quand je plaçai
ton âme dans ton corps, dit-il, ce fut le dernier
jour de lan. Ton âme jeta un regard dans ma di-
vinité et je dis à ton âme : « Ma bien-aimée, si
tu venais à préférer une créature à moi, tu ne
vivrais plus ». |
Après de pareilles communications, la sœur pas-
sait en extase le reste de la journée. C’est ainsi
que, ce même jour, sortant d’une première extase,
elle a aussitôt une vision dans laquelle Dieu le
Père lui donne son Fils, cette vision l’enlève dans un se-
cond ravissement d’où elle sort pour revoir Jésus lui
indiquant sa Mère comme la seule capable de le remer-
cier en son nom, elle, pauvre petite créature, sans
mérite pour lui rendre de dignes actions de grâces.
CHAPITRE XIV 255
Marie exauce aussitôt sa protégée.
« Pourquoi, chère âme, m'aimes-tu autant? » de-
mande Jesus. |
Et Adelaide de répondre : « Seigneur, parce que
tu es fidèle, beau, riche, doux, et que tu combles
les cœurs par ta miséricorde ! »
« Je viens avec ton époux, St Jean l’Evange-
liste, et mes autres disciples, », lui dit Jésus, quel-
ques jours après.
La pauvre sœur est consternée. « Ah! Seigneur,
s’écrie-t-elle, pourquoi me le donnes-tu pour époux ?
Es-tu fâché contre moi et ne me veux-tu plus
comme fiancée ? »
Jésus poursuit l'épreuve. « Je sais très bien que tu
l’aimes, dit-il, et Je veux te parler tendrement de lui ».
« Seigneur, s’écrie-t-elle, je veux t'inviter.. » Et
comme elle disait ces mots, elle s'arrêta. Si Jésus
allait croire qu'elle ‘ accepte cette substitution et la
confirmer ? Elle s’affaissa dans un triste silence. Le
divin ami eut pitié d'elle.
« Ne te désole pas, dit-il, Je viendrai bientôt. »
Et il fixa le jour de PAnnonciation.
« C’est trop loin, proteste Adelaïde, je ne pour-
rai supporter une si longue absence de toi! »
« Je viendrai alors le premier dimanche de Ca-
rême ou huit jours après ».
Adelaide comprit que ce jour serait solennel.
Elle y invite la Mère de Dieu, St Jean PEvangé-
liste, les douze Apôtres, St Jean-Baptiste, les Pa-
triarches et les Prophètes, St Dominique, les Con-
fesseurs, tous les Saints, les Anges et le roi David
18
290 CHAPITRE XIV
avec sa harpe. Il faut se préparer à une telle
fête. Jésus lui-même indique la préparation.
Outre douze mille prières — ici un blanc dans
le manuscrit — il faut réciter dix Te Deum, mille
Pater, mille Sancte Spiritus, trente Beati immaculati,
mille Ave Maria, mille Gloria patri et mille Re-
quiem. Il faut, en outre, prendre trois disciplines et
la discipline doit être armée de crochets, car il
faut que le sang coule. Il faut, enfin, « pleurer de
douces larmes ».
Adelaide exécute l’ordre divin. Peu de jours après,
St Pierre vient lui-même la confesser et la com-
munier. Ü revient encore Ia confesser, il la
bénit, et, lui montrant des clefs en argent avec un
anneau gravé d’une croix, il lui dit : « À l’heure que
tu veux, prime, tierce, sexte ou none, quand tu
viendras frapper à ma porte, je te laisserai entrer ».
Arrive, enfin, la belle vision pour laquelle elle
avait dû exécuter de si pénibles préparatifs. Elle la
“aconte brièvement. Elle dit que Jésus la combla de
grâces, qu'il vint lui-même la prendre par la main, lui
donna un nombre énorme d’âmes du Purgatoire, de pé-
cheurs, et de fidèles, lui accorda le pardon des fautes de
la communauté et la tint étroitement embrassée sur
son cœur. Le Père et le Saint Esprit la bénis-
sent. La Vierge Marie, les Apôtres, tous les Saints,
lui assurent leur protection, Île roi David la ré-
jouit du son de sa harpe et les Anges entonnent
un Gloria in excelsis « d’après la mélodie de l’Oc-
tave ».
CHAPITRE XIV + ‘057
Une autre vision vient peu après, dans laquelle
Jésus lui explique le mystère du lavement des
pieds qu’il fit à ses disciples le Jeudi-Saint.
Le jour de lAnnonciation, la sœur tombe en
extase.
« Quand elle revint à elle, écrit-elle, cette créa-
ture était si remplie du sentiment de la divinité qu’un
torrent de feu coulait dans tous ses membres et
elle croyait mourir pour peu qu’il eût augmenté.
Cette même ardeur se renouvela à la fête de
Pâques suivante. À la communion, Jésus lui dit :
« Sors de moi et rentre dans ton humanité, tu
ne peux pas encore demeurer toujours dans ma
divinité ». L
Et il lui montra un escarboucle qu’il plaça devant
le soleil et dit : « Vois l’escarboucle, il ne paraît
jamais plus beau que baigné de soleil ; s’il a des
taches en lui, on les distingue à la clarté des
rayons. Ainsi en est-il de toi et de mes amis
bien-aimés. Sur eux, Je répands l'éclat fulgurant de
ma divinité et on voit tout ce qu’il y a en eux de
défectueux ; vous brillez comme l’escarboucle au
soleil ». |
Jésus montra à la sœur un jardin plein de fruits
et de fleurs rares qui, toutes, se tournaient vers
le soleil.
« Vois, dit-il, la petite fleur qui s’est ouverte et
sur laquelle le soleil répand ses rayons. Il se
pourrait qu'un petit insecte se fût blotti dans la
fleur et interceptât ainsi la lumière du soleil à la
place qu’il occupe. De même, les petites fautes
958 CHAPITRE XIV
empêchent mes amis de recevoir la plénitude de Îla
grace ». | |
En d’autres instants, Jésus ne parle pas, n’ex-
plique pas de mystère, il est tout amour et bonté.
« Viens, lui dit-il un jour, Je veux conduire ma
bien-aimée dans le jardin d'amour. Je lui montre-
rai les fruits d'amour, je Jui ferai une cou-
ronne, de lys blancs. Ils représentent ma pureté
divine et humaine. Je veux couronner ma bien-
aimée et lui poser (sur la tête) une couronne de
toutes sortes de fruits. Je te couronnerai avec mes
patriarches, mes prophètes, mes apôtres, mes mar-
tyrs, mes confesseurs et mes vierges ». La sœur
vit aussi des fleurs de Pâques (4) qui n'étaient pas
encore bien ouvertes. « Vois ces fleurs, ma très
chère, lui dit Jésus. Elles signifient que personne
ne peut comprendre la vie éternelle. Les humains
connaissent qu'elle existe, mais ne la comprendront
que là-haut.
« Ma très chère, pourquoi t’inquiéter de ce que
je fais de toi. Ton cœur est mien, je veux être
dans le tien. J'ai choisi ton cœur et si j'avais
choisi de la même facon tous les cœurs des hom-
mes, je leur ferais autant de bien qu’à toi. Je ne
pourrais rien faire qui te soit nuisible. Je te con-
nais mieux que tu ne te connais toi-même. S'il
arrive une épreuve, va à la croix et plains-toi de
ta peine et je te l’enléverai. »
(1) Le mot du texte est : Ostergloien. Dans la botanique ac-
tuelle, on ne connaît, en allemand, que le mot « Osterblume »,
qui veut dire aussi bien l’anémone que la renoncule sauvage.
CHAPITRE XIV 259
Il faut passer encore plusieurs visions du même
genre qui allongeraient trop ce récit et sont à peu
près semblables l’une à l’autre. Venons à la grande
vision qui est comme la solennité des épousailles
de la tendre fiancée. |
« Un jour, dit-elle, pendant l'Avent, cette sœur
fut si accablée de grâces divines et de douceur,
qu'elle put à peine regagner sa cellule avec laide
des autres sœurs. Quand elle fut couchée, elle
fut ravie en extase et elle était si languissante
d'amour qu'elle avait peur que son cœur ne se
brisèt par : la force de lardeur dont il était rem-
pli. Pendant qu’elle languissait ainsi après son bien-
aimé, elle vit venir deux vierges qu’elle reconnût :
e’était la Foi et la Charité. « Femme, lui disent-
elles, qu’as-tu? Pourquoi es-tu. malade et languis-
sante ? » |
« Je languis, répond la sœur, après celui qui
est le Seigneur des seigneurs, le Dieu des dieux,
mon bien-aimé, mon seul amour, Jésus-Christ. S'il
ne vient pas, Je meurs. Je crains beaucoup qu'il ne
vous envoie à moi parce qu'il ne veut pas de moi
comme épouse, car je le mets tous les jours en
colère. Mes souffrances sont extrêmes, il n’y a pas
un seul instant où je ne sois consumée du désir
de le louer, et mon âme et mon cœur crient vers
lui. Tous mes sens sont troublés, je fléchis sous
l'angoisse de penser qu’il veut me rejeter loin de
lui et c’est pourquoi je vais mourir de douleur ».
Les vierges s’approchèrent de la sœur. Caritas
dit :
260 CHAPITRE XIV
« Ne te tourmente pas. Pense combien il est
riche, élevé, noble, plein d'amour, de cet amour
qui le força à descendre du Ciel pour prendre la
nature humaine et naître du sein de la Vierge
Marie. Le Dieu invisible s’est fait visible, le Dieu
incompréhensible se laisse envelopper de pauvres
langes, le Dieu incommensurable dort dans une
crèche, à côté des animaux ». |
Et, poursuivant son cantique de ie Caritas
fait passer toute la vie du Sauveur devant les yeux
d'Adelaïde, la dépeignant comme un acte d’amour
incessant.
« Il est mort sur Îla sainte croix, conclut-elle,
dans les souffrances les plus cruelles, par amour ;
quand il eut expiré, il laissa transpercer son côté
et il en sortit du sang et de-Feau. Il donne cette
divine liqueur à ceux qui l’aiment. Aime-le, aie
confiance en lui et tu le verras ». |
À ce concert de louanges de son divin fiancé,
Adelaïde reprend ses forces, les vierges la sou-
tiennent de chaque côté et l’enlèvent rapidement.
Elle appuie sa tête sur l’une d’elles. Le groupe
mystique traverse ainsi le monde entier. Les foules
qu'il rencontre s’écrient, pleines d’admiration :
« Etonnez-vous de ce que celles-ci viennent à
nous! Qui cherchent-elles ? Où vont-elles? Elles
cherchent sans doute le Créateur de toutes cho-
ses !... » |
Mais le chemin est long et le but lointain. La
fiancée tombe en défaillance. Les vierges s'arrêtent
a ses côtés. « Lève-toi, chère dame. disent-elles.
CHAPITRE XIV 9261
«
Prends courage. Pense à la force du Seigneur
auquel nous te conduisons ». Et, pour ranimer
l'âme épuisée, le cantique de louanges reprena.
De nouveau, on dépeint à Adelaide le Dieu puis-
sant, sage, fort, bon, riche. « Viens, lui disent ses
deux compagnes, viens, il n’y a pas de faiblesse
dans le Seigneur. Nous allons te mener à ton
bien-aimé, viens ! »
A ces mots, l’âme se sent plus forte, elle peut
se laisser conduire jusqu'à la ville mystérieuse
qu'habite le Roi des rois. Mais Adelaïde est pleine
d'angoisse. :
« J’ai peur que vous ne me disiez pas la vérité,
s’écrie-t-elle. Ce chemin est si long ! »
Les vierges reprennent :
« Sois donc tranquille. Nous ne mentons pas ».
Et elles recommencent à célébrer la beauté du
fiancé. C’est un cantique nouveau qui ranime la
fiancée. Elle court, maintenant, car elle est près
d'atteindre la ville bénie. Toutes les portes s’ou-
vrent devant elles. Mais quelle magnificence dans
la demeure du Grand Dieu! La ville est si grande,
qu'on n’en voit pas la fin! Les rues en sont d’or
pur ; les maisons ont tant de hauteur, que leurs
toits se perdent dans les nues. C’est le soleil qui
forme leur toit. Au milieu de la ville, est un lit
tout orné de velours vert..Les vierges couchent la
fiancée sur le lit et, pendant qu’elle s’y repose,
elle voit venir à elle son bien-aimé Seigneur. Il
est si beau, qu'on ne pourrait essayer de le
dépeindre, la lumière de son visage efface l'éclat
9262 CHAPITRE XIV
éblouissant de la ville céleste. Il dirige ses pas vers
Adelaide et sa beauté transperce le cœur de la
fiancée. L'amour la transporte dans un bonheur
sans nom. Le Seigneur est suivi de tout le peuple
du Ciel et sa divine Mére se tient à ses côtés.
Parmi les Saints, ceux qui l'ont le mieux servi
sont le plus près de lui. Tous ceux qui ont
pratiqué la foi sur la terre le suivent aussi. Les
incroyants encore sur terre le suivent comme leur
créateur, mais de loin et ne peuvent l’apercevoir.
S'ils voulaient se ranger dans la croyance catholi-
que, ils seraient reçus par le Seigneur avec les fti-
dèles.
Jésus vient près du lit où repose Adelaïde. Il
est magnifiquement pare. Il s’agenouille et penche
son visage vers elle. « Et, dit la sœur, oubliant
cette fois de parler indirectement d'elle, je levai
les yeux et je le regardai. Il était si beau que je
ne pouvais supporter cette beauté ; Je croyais que
mon âme se fondait d'amour ».
I dit : « Ma bien-aimée ! »
« Ces mots sortirent avec une douceur infinie de sa
bouche sacrée et attirérent ma pauvre âme pécheresse
dans sa divinité, et je ne puis plus rien dire de cette vi-
sion, Car Je sais seulement qu’elle commença quand on
chanta Complies et qu’elle dura jusqu’au lendemain, après
la messe chantée. Et quand je revins à moi, même
en mettant toutes les forces de mon être, il m’au-
rait été impossible de réciter un Ave Maria, tant
mon cœur était plein d'amour. Le merveilleux visage
que j'avais eu le bonheur de contempler, me sou-
CHAPITRE XIV 963
riait toujours, et, pendant plus d’un mois, il resta
gravé dans ma pensée.
« Ah! Seigneur! aide-moi, afin que mon âme
puisse éternellement te louer dans lPéternelle joie,
par les louanges sublimes que tes bien-aimés em-
ploient pour te rendre hommage. Puissé-je ainsi te
remercier éternellement, te remercier de la magni-
ficence avec laquelle tu m'as traitée, moi, pauvre et
indigne. Je veux te remercier aussi pour tout le
bien que tu fais, tous les jours, aux moindres d’ici-
bas dans ta miséricorde, pour tout le bien que tu
as fait à tes élus, en chantant, dans une éternelle
louange, ta bonté, Ô Sainte-Trinité ! »
Maintenant, Adelaide est l’épouse du Christ et
l’objet de l'affection du Ciel. Sa perfection s'affirme,
ses vertus deviennent tous les Jours plus grandes
et, en même temps, le Ciel redouble ses faveurs.
Aux jours bénis de Noël, la Vierge Mére lui ap-
porte elle-même son petit enfant. Elle peut le pres-
ser sur son cœur, recevoir ses douces caresses et
ses tendres baisers. L'enfant Jésus entoure son
cou de ses petits bras et ce divin collier lui paraît
si suave qu'elle souffre de longs jours après, du
regret de ne plus le sentir.
Elle voit la Sainte-Trinité sous différentes figures
pleines de mystères et de beauté et Jésus la presse
sur son cœur « comme-le sceau sur la cire ». Et,
pendant bien des jours ensuite, elle éprouve, à
cette place, une délicieuse brûlure.
Comme aux plus saintes amantes du Christ, à
Mechtilde, à Gertrude, à Catherine, Jésus lui dé-
264 CHAPITRE XIV
ouvre son cœur et lui permet de s’y abreuver
d'amour. Adelaide peut souvent baiser les divines
plaies et chacun de ses baisers lui attire le don
d'une grâce nouvelle. L'une de ces visions est une
admirable méditation de la Passion dans les hau-
teurs de la plus pure spiritualité.
Un roi ne se montre pas sans suite. Jésus, quand
il vient visiter Adelaïde, lui amène sa Sainte Mère,
ses élus, ses anges. D’autres fois, ces derniers
viennent, seuls, visiter la Moniale. Nous avons vu
Saint Pierre la confesser, Saint Dominique recevoir
ses vœux. ËElle reçoit plusieurs fois Saint Thomas
« le prêcheur » (Saint Thomas d’Aquin?), un autre
Saint Pierre également de son ordre (Saint Pierre
Martyr ?), Saint Jean l’Evangéliste, Sainte Catherine ;
c'est tout un monde céleste qui se meut autour de
celle qui est déjà, pour ainsi dire, une sœur du
Ciel.
CHAPITRE XV
Adelaïde et ses compagnes mortes et vivantes.
Le trait principal, typique, qui caractérise Ade-
laide Langmann, c’est la sensibilité du cœur. C’est
une aimante, c’est par le cœur qu’elle vit, qu’elle
reçoit la Joie ou la souffrance. Sa sensibilité est si
délicate que le moindre heurt la blesse, mais auss;
combien la moindre marque d'affection la rend heureuse!
Elle aime ses amies et ses parents avec une affec-
tion qui n’a rien d’égoiste, toujours prête au sacri-
fice et au dévouement.
Outre ses nombreuses cousines, Adelaïde possède,
au couvent, beaucoup d’amies qui reçoivent ses
confidences, pour lesquelles elle expie et elle prie.
Citons d’abord Christine de Kornburg (Adelaide
écrit Kurenbourg). Peut-être était-elle parente à
Adelaïde. Elle appartenait à une famille patricienne
de Nüremberg, qui tirait son nom du château de
Kornbourg, non loin de Schwabach, en Franconie.
Christine Ebner, dans son Petit livre de la grâce,
parle de Christine de Kornbourg comme « d’une zé-
lée servante de Jésus-Chrit, une fidèle amie, aimant
à aller très assidûment au chœur, et s'appliquant à
266 CHAPITRE XV
chanter l'office avec une grande exactitude, obser-
vant les leçons, les silences, les rubriques avec soin.
. & Elle avait un grand esprit de justice et elle
eut à souffrir beaucoup de choses ; mais, de santé
vigoureuse, elle pouvait servir Dieu avec une appli-
cation zélée. Elle avait appris un petit art (1) et
put si bien l’employer qu’elle réussit à achever de
grands livres très difficiles ».
Adelaïde affectionnait Christine de Kornbourg et
la vénérait comme une sainte. Elle lui confiait tou-
tes les grâces que le Seigneur lui faisait.
« Un jour, écrit Adelaide, la sœur (elle-même),
lui dit : « Chère Christine, parle-moi sussi de
Notre-Seigneur et de tout ce qu’il t’a fait de bon ».
Christine répondit : « Je ne t’en dirai rien ». Et
quelque prière que lui fit la sœur, elle ne voulut
rien dire. Elle en fut très affligée et pria Notre
Seigneur de lui révéler le secret de ses faveurs à
son amie. Le troisième jour avant Noël, comme cette
personne était dans sa cellule, un ange lui apparut,
les portes étant fermées, et sa beauté éclatante
illuminait la cellule plus qu’un soleil. Le cœur de
la sœur se trouva rempli de grâces et de douceur,
elle se figurait avoir devant elle Notre-Seigneur
Jésus-Christ lui-même, et voulait parler comme à
Dieu. L'ange lui dit : « Je ne suis pas Dieu. Le
Seigneur m'a envoyé vers toi afin de te dire les
vertus de Christine de Kornbourg, ta compagne,
et pour te conter les faveurs qu'il lui a faites. »
(4) Probablement l’enluminure.
CHAPITRE XV 967
Et l’ange lui révéla tout ce que Dieu avait donné
de grâces à Christine et toutes les bontés qu'il avait ré-
pandues sur elle. Quand il eût fini, la sœur ne le vit
plus.
Le troisième jour après Noël, la sœur alla près
de son amie et lui demânda de nouveau de lui
confier ce que Dieu avait fait pour elle. Christine,
encore, ne voulut rien dire. |
« Eh bien, dit la sœur, puisque tu ne veux rien
me dévoiler, je te dirai tout ». Et elle commença
à répéter toutes les révélations de lange. Après
qu’elle eut fini, Christine s’écria : « Maintenant, Je
vois que tu connais ce que je n’ai confié à aucune
créature. Par tout lamour avec lequel tu m'as
prié, dis-moi, je t'en supplie, d’où tu connais tout
cela ? Jamais homme, sur la terre, n’en a eu con-
naissance ? Comment donc peux-tu le savoir ? »
La sœur, alors, lui conta la visite de l’ange, et
Christine, très émue, se mit à pleurer. « Ge sont
les merveilles de Dieu, dit-elle, et il ne les cache
pas à ses amies. Comme cet ange t'a dit exacte-
. ment tout ce qui se passe en moi depuis dix ans,
je ne te cacherai plus rien à l’avenir, et je te dirai
tout jusqu’à ma mort ».
« Cette même Christine, conclut Adelaïde, était un
miroir éclatant de toute sainteté et le demeura Jus-
qu'à sa mort ».
Christine Ebner raconte ainsi la mort de cette
fidèle amie d’Adelaïde :
« Elle fut attaquée d’une douloureuse maladie, et,
au milieu de ses atroces souffrances, elle restait
268 CHAPITRE XV
plongée dans une joie spirituelle et une jubilation
toute surhumaine comme un homme ivre, car elle
était vraiment enivrée du vin de Chypre (1) qu’on
boit au pays des anges. Souvent, la nuit ou le
jour, elle chantait délicieusement le nom de Jésus.
» Vers ce temps, à la Noël, Notre-Dame lui ap-
parut avec son très cher enfant, la consola douce-
ment et lui promit qu’elle serait récompensée de
toutes ses souffrances, à cause de la grande joie
avec laquelle elle les supportait. Peu après, une
lumiere divine vint lentourer. Et ce ne fut pas elle
seule qui la vit. Les autres sœurs en portent té-
moignage. Christine -de Kornbourg fut ravie inté-
rieurement et vit Notre-Dame et son fils avec les
puissances du Ciel et les trois rois qui lui offraient
leurs présents.
» Peu après, à notre fête patronale, après la
Nativité de la Vierge, elle reçut Notre Seigneur à
prime (et fut ravie en extase). Quand elle revint à
elle, elle dit : « Si jen’étais pas si malade, je
vous dirais toutes les merveilles que Dieu a faites
avec moi et que J'ai vues et entendues, dont trente
couvents pourraient parler ». Elle vit aussi venir à
(4) Le vin de Chypre, dans le Cantique des Cantiques,
signitie le vin de l'amour ; il a la même signification dans le
langage mystique. Le moine de Heilsbronn dit : « Il était
vraiment ivre du vin de Chypre qu’on boit au pays merveil-
leux, qui est le royaume du Ciel ». (97, 1071 £). Henri de Nor-
dlingen écrit à Marguerite Ebner. (Heumann, 391 v. 417). « Je
désire qu’il te donne le pain vivant et le doux vin de Chy-
pre ». Le vin de Chypre était aussi synonyme de vin excel-
lent.
CHAPITRE XV 269
elle Saint Jean-Baptiste, à la messe de sa fête. Elle
l’aimait plus que tous les autres Saints et elle le
vit, entouré d’une grande lumière, illuminant toute
la chambre. Il lui adressa des paroles de consola-
tion. « Je reviendrai bientôt avec une grande joie,
dit-il, pour te récompenser de la manière dont tu
m'as servi ». Elle répondit : « O douleur! à dou-
leur! Comment m'as-tu laissé si longtemps dans
mes souffrances ? Je te les avais remises ».
» Elle ne pouvait cacher sa joie et criait à haute
voix son bonheur, réveillant toutes celles qui cou-
chaient à l’infirmerie.
» Au jour de Saint Martin, Sainte Agnès parut
avec beaucoup de vierges dans une grande lumière
et dit à Christine : « Femme, voici le temps qui
vient où Dieu veut te réjouir pour tout ce que tu
as souflert ». Elle aimait Agnès mieux que toutes
les autres vierges ».
Christine Ebner dit aussi que Christine de Korn-
bourg soufirit de grandes tentations pendant quinze ans.
Au moment de sa mort, les sœurs qui la soi-
gnaient virent son àme qui remerciait ses membres
d’avoir si bien servi Dieu. Notre-Seigneur Jésus-
Christ vint avec sa Mère et toute la cour céleste ;
Christine, à cette vue, s’écria : « (Cette fois, Sei-
gneur, je vais m'en aller avec toi ».
En disant ces paroles, elle partit pour la vie éter-
nelle, sans souffrances ni agonie et ceci fut révélé
à quelques sœurs, après sa mort (1).
(1) Schrôder. Der nonne von. Eng. Buchl, p. 30 et 31.
970 CHAPITRE XV
Adelaide avait aussi une autre amie qu’elle nomme
Elsbeth. « C'était la fille de sa cousine (1) ». Elle
lui confiait aussi les grâces qu’elle recevait.. C’est
ainsi qu'elle dit d’Elsbeth que, étant atteinte d’une
grave maladie, le Vendredi-Saint elle fut guérie par-
tiellement d’abord, puis, au matin de Pâques, Jésus
vint, lui-même, lui rendre la sante complète.
Adelaïde aimait Elsbeth comme sa fille. Elle
Pavait reçue toute jeune au couvent. A dix-sept
ans, elle était mûre pour le Ciel. Munie des
derniers sacrements vers minuit, elle se trouva
entourée d’une lumière éclatante. Adelaïde, qui
veillait sa jeune amie, fut témoin de ce miracle et
vit, dans cette lumière, Notre-Seigneur les bras
étendus comme sur la croix. Ia sœur comprit que
cette faveur venait en récompense de la grande
dévotion d’Elsbeth pour la Passion du Sauveur. La
Vierge Marie vint aussi près de la jeune malade,
accompagnée de l’Ange Gabriel qui portait, sur la
poitrine, les mots : « Ave Maria ». Ceci, à cause
de l’amour qu’Elsbeth avait eu pour le mystère de
l’Annonciation. Ce fut en cette sainte et glorieuse
compagnie que l'âme de la jeune moniale quitta la
terre. Elle apparaissait peu après à Adelaïde et lui
disail |
« Dieu est miséricordieux. Il m'a donné de grandes
faveurs à ma mort. Si je lavais su, je n'aurais
pas eu si peur de mourir. »
(4) Ph. Strauch croit qu’il s’agit d’Elsbeth Mairin, de Nürem-
berg. |
CHAPITRE XV 971
Christine Ebner parle aussi d’Elsbeth Mairin :
« C'était une pure créature, dit-elle, qui n'avait
jamais eu aucun désir du monde et demandait sans
cesse à Notre-Seigneur de lui réserver pour l'heure
de la mort tout le bien qu’il voulait lui faire. »
Après avoir raconté la vision de la mourante que
nous a relaté Adelaïde, Christine continue :
« Après sa mort, elle apparût à une sœur (à
Adelaïde) ; elle portait une robe verte richement
ornée et une couronne magnifique sur la tête. Elle
avait un collier de pierres précieuses qui lui cou-
vrait la poitrine et brillait comme un miroir. On y
voyait écrit tout ce qu'elle avait fait pour Notre-
Seigneur (1) ».
Adelaïde raconte comme suit cette vision
.« Au jour de lAnnonciation, la veille du diman-
che des Rameaux, après Matines, la sœur eut une
vision spirituelle. Elle vit dix religieuses mortes à
Engelthal, cette même année. Elles allaient deux à
deux, selon . qu’elles avaient reçu la même récom-
pense. Mais Elsbeth marchait seule en avant dans
un vêtement d’une beauté indescriptible. Elle avait
un manteau qui brillait comme de l'or tissé et
sous le manteau une robe de velours vert brodé d'or
plus beau que tous les velours brodés d'or de la
terre. Ses chaussures s’ornaient de pierreries et sa tête
d’une couronne d’une richesse merveilleuse. Autour
de son cou et sur sa poitrine s’étallait un collier
couvrant toute la gorge; Au milieu scintillait un
(1) Schrôder. Der nonne von. Eng. Buchl, p. A.
19
979 CHAPITRE XV
brillant entouré d'un double rang de toutes sortes de
pierres. |
« La sœur se demandait qui était cette vierge.
« Je suis Elsbeth, » dit la belle apparition.
« Ah! s'écria la sœur, dis moi, es-tu au ciel? »
« Non », répond Elsbeth.
Mais Adelaide comprit qu’elle voyait, en ce moment,
l’ascension au ciel de son amie et de ses compagnes.
Elle eût lexplication de la parure qu’elle admirait.
Les chaussures enrichies de pierreries signitiaient
la rapidité avec laquelle Elsbelh allait au chœur. Sa
robe verte était la marque de son humilité. Le man-
teau d’or montrait le zèle qu’elle avait pour
les emplois et qu’elle y apportait malgré sa ré-
pugnance. La couronne disait sa pureté virginale.
La grandeur de son ordre se symbolisait par Île
collier. Le diamant indiquait sa candeur et toutes
les souffrances connues et inconnues qu'elle avait
supportces.
Du fond de son couvent, Adelaide n'oubliait pas
sa famille. Elle cherchait de son mieux à lui être
utile spirituellement. Une de ses cousines, jeune,
belle, très mondaine, ayant perdu son mari, lui envoya
demander comment elle devait désormais régler sa
vie. La sœur pria Notre-Seigneur pendant plus d’un
mois pour ètre éclairée. |
« Si clle renonce au monde, dit le divin Maitre,
et qu’elle se consacre à moi dans un couvent, je
lui pardonnerai tous ses péchés et J'en ferai une
sainte. Si elle ne le fait pas, je raccourcirai ses jours
et lui imposerai une rude pénitence. »
CHAPITRE XV 973
Adelaide écrivit à sa cousine ce qui lui avait été
révélé. Mais la jeune mondaine se révolta.
« Je ne veux pas devenir une nonne! s’écria-
t-elle. Je veux prendre un mari. Adelaide croit
m'effrayer, mais il n’est pas vrai que Dieu retran-
chera mes Jours ! »
Dédaignant cet appel d’en haut, la belle veuve prit
un riche et puissant époux. Mais dans le mois même
où elle se remaria, elle tomba malade.
Elle envoya chercher ses parents en leur disant :
« Je sens bien que Je ne guérirai pas, que je dois
mourir ! » |
Elle mourut en effet, et tomba dans le Purgatoire.
À la fête de la Toussaint, Adelaïde fut conduite
en esprit dans le Purgatoire et vit sa pauvre cousine
en de grandes souffrances. La sœur ne dit pas si elle
pria pour la malheureuse, il faut le supposer.
Adelaide fut ensuite menée dans un endroit où
sont les âmes qui ont expié toutes leurs fautes,
mais ne peuvent encore voir Dieu. Elle y rencontra
quelques religieuses de son couvent qu'elle croyait
depuis longtemps au Ciel, et un grand nombre
d’autres âmes. Si quelqu'un eut dit un pater et un
ave pour elles, elles seraient aussitôt montees au
Ciel. Ces âmes n'avaient d’autres peines que de ne
pas voir Dieu et cette privation leur causait de si
cruelles souffrances qu’elles criaient toutes : « Sei-
gneur, Dieu tout puissant ! infligez à cette sœur de
la terre le supplice que nous souffrons puisqu'elle
est parmi nous, afin qu'elle prie d'autant plus vo-
lontiers pour nous! »
974 CHAPITRE XV
En cet instant, Adelaide éprouva une si horrible
soif qu'elle en croyait mourir sur l'heure. Et cette
soif n’était pas une soif corporelle, c'était un désir
brülant de se désaltérer en Dieu, dans les joies
du Paradis, dans la vue de la Vierge Marie. Ade-
laide se mit à crier avec les autres âmes : « Sei-
gneur ! aie pitié de nous! et fais que nos amis
nous aident ! » S’adressant en esprit à ses compa-
gnes vivantes, elles les pressait : « Chères amies,
vous toutes auxquelles j'ai pu faire du mal, ayez
pitié de moi et aidez-moi dans ma misère! »
Et, dans cet état, Adelaide et toutes les âmes
souffrantes du Purgatoire éprouvaient autant de joie
pour un Ave Maria, que l’homme altéré qui recoit
un verre d’eau.
Dès que la sœur fût sortie de son extase, elle
se mit en devoir d'aider quelques àmes qu’elle
avait reconnues. Elle pria surtout pour deux d’entre
elles et son zèle à soulager les âmes augmenta
beaucoup depuis cette vision, car le souvenir des
souffrances qu’elle y avait endurées restait vivement
imprimé en elle.
Adelaide parle encore d’une autre amie, compagne
d'enfance et alliée de sa famille. C'est Geut (Ger-
trude) Pfinzingin. Les Pfinzing étaient une famille
patricienne de Nüremberg comme les Langmann.
Geut était aussi proche parente de Christine Ebner;
la sœur de Christine, qui portait également le nom de
Geut, avait épousé Berthold Pfinzing, frère de la reli-
gieuse d'Engelthal.
Geut Pfinzingin, ainsi que la nomment les anciens
CHAPITRE XV 975
documents qui féminisaient toujours les noms de
famille des femmes, Geut fut nommée prieure « le
neuvième Jour après la Saint Michel, au jour du
Saint Pape Marc ». Cette élection bouleversa la
sœur Geut. En se laissant aller à sa contrariété
trop vive, elle donna entrée en elle au démon qui
la posséda. Elle se mit à faire des folies, puis per-
dit la parole et le mouvement. Adelaïde en fut dé-
solée. Elle était prête à tout pour ôter ce mal
étrange à son amie. Tout le monde croyait que la
pauvre prieure allait devenir folle. La communauté
fut très affligée. Pour Adelaide, elle priait avec
ferveur afin d'obtenir la délivrance de son infortu-
née compagne. |
Le jour de la Toussaint, elle vit le diable tour-
mentant la prieure, la menant selon son caprice.
Ce diable était long et grand, il tenait la prieure
en Sa puissance, si fortement enchainée qu’on pou-
vait désespérer de l’en délivrer jamais.
Adelaide, voyant le diable malmener ainsi son
amie, lui dit sévèrement : « Méchant esprit, je te
commande, par le Dieu vivant, de la laisser tran-
quille ».
Le diable, furieux, agita plus violemment encore
l'infortunée religieuse, faisant mine de vouloir lem-
porter. Adelaide reprit avec plus de force :
« Je te commande, au nom du Père, du Fils et
du Saint Esprit, et par le dernier jugement, de
laisser cette femme tranquille et de la quitter. Mé-
chant esprit, elle a été la servante de Dieu depuis
son enfance, de quel droit veux-tu t'en emparer ? »
976 CHAPITRE XV
Le démon cria : « Elle a été très meécontente de
recevoir la charge de prieure ! »
« Va-t-en, dit Adelaide, suis ton chemin, je te
Pordonne au nom de Dieu! » |
Et elle se mit à prier avec une telle ferveur,
pour que Jésus daignât soulager son amie, que le
Seigneur vint à elle et lui dit : « Je te la donne,
ses souffrances sont finies et, désormais jusqu’à Sa
mort, elle n'aura plus à craindre pareille épreuve ».
Adelaïde courut auprès de Geut et lui demanda
comment elle se trouvait, |
« Je me trouve bien aujourd'hui, répondit la
prieure. Aprés Matines, mes souffrances m'ont été
enlevées. »
C’était l’heure où Adelaïde priait.
Geut remercia Dieu et sa chère sœur, les lar-
mes plein les yeux. Et, certes, elle‘ avait raison de
rendre grâces pour une telle délivrance.
Les démons avaient, dans Adelaide, une infatiga-
ble adversaire. [ls voyaient, avec fureur, la quantité
d’âmes qu'elle leur enlevait et ces méchants esprits
employaient tous les moyens pour se venger des
mécomptes que la sainte moniale leur infligeait.
Quelque temps après la conversion du chevalier
Eberhart, les démons se précipitérent dans la cel-
lule d’Adelaïde, une nuit, avec un tel tapage, une
cohue si épouvantable, une fureur si violente, que
la sœur aurait pu se croire perdue à jamais sans
la foi qui la soutenait. Ils prirent la malheureuse,
l’arrachèrent de son lit et la portèrent dans la ga-
lerie supérieure de léglise. Là, ils Pentouraient en
CHAPITRE XV 977
poussant des cris affreux, ils se jetaient sur elle
comme pour l’étrangler et linjuriaient de toutes
facons. | |
« Misérable, hurlaient-ils, tu nous as volé un
homme qui aurait été à nous âme et corps ! Comme
Dieu nous défend de nous venger sur toi, nous
allons inspirer un mensonge qui parcourra le’ cou-
vent et te fera du mal. »
Adelaïde fit un signe de croix et dit avec force :
« Parlez, méchants esprits! J’ai confiance en
Dieu, il me préservera de vous et de vos artifi-
ces ».
La sœur tomba malade à la suite de cette appa-
rition et les autres religieuses lui firent toutes sor-
tes de misères et de méchancetés, voire même les
sœurs de l’infirmerie qui devaient la soigner. On
l’'accusait de se prétendre gravement malade alors
qu'elle n'avait rien. |
Un jour qu’elle était accablée de toutes sortes
de douleurs, elle alla à l'Eglise se prosterner devant
un crucifix aux pieds duquel elle venait prier sou-
" vent.
« Ah! Seigneur, soupirait-elle, qu’ai-je fait à tou-
tes ces femmes pour qu'elles agissent si injurieu-
sement vis-à-vis de moi ».
= Jésus lui répondit : « Qu’avais-je fait, dis-moi,
quand ils m'ont torturé ? Je les avais créés à mon
image. Pense aux souffrances qu’ils me firent subir.
Sois sans crainte ; moi-même serai ta consolation
dans cette épreuve ».
Dans ses révélations, Adelaide ne dit pas qu’on
978 CHAPITRE XV
lui aie contié aucun office, elle mentionne seulement
l'emploi de veilleuse (1) qu’elle remplit, dit-elle,
quelque temps.
Comme elle était encore faible et dans un état
maladif quand elle reçut cette charge, il lui était
très pénible de se lever et de parcourir le couvent
pour aller éveiller les sœurs à Matines. Une nuit
où elle était fort accablée, Notre-Seigneur lui appa-
rut et lui dit : « Lève-toi, je vais t'aider ». A
l'instant, elle se sentit fortifiée et ranimée par Pa-
mour divin, elle se leva facilement et, pendant
qu’elle faisait le tour du couvent et de toutes les
cellules, Jésus laccompagna partout.
Il rayonnait de si belle lumière que la sœur en
était éblouie et perdait la perception de ses sens.
Elle avait la sensation d’être pénétrée de cet éclat
divin, comme la lumière pénètre le cristal.
Le lendemain matin, une religieuse appelée Els-
beth Ortliebin (2), vint la trouver. C'était la sous-
prieure. | |
« Dis-moi donc, demanda-t-elle à Adelaïde, qui t’a
aidé, cette nuit, à faire le tour du couvent? » |
Adelaide ne voulait pas répondre, mais Elsbeth
reprit :
« Ne le nie pas, je l'ai vu! J'ai vu Notre-Sei-
gneur Jésus-Christ qui marchait avec toi. Il répan-
dait un éclat tel, une lumière si irradiante que tout
(14) L'emploi de veilleuse consistait à surveiller les dor-
toirs la nuit et à éveiller les sœurs.
(2) On comptait les Ortlieb parmi les grandes familles pa-
triciennes de Nüremberg. Cette famille s’éteignit en 1438.
CHAPITRE XV 979
le couvent en était illuminé. En passant devant ma
cellule, il Péclaira plus vivement que le soleil à
midi ». |
Christine Ebner parle ainsi de cette Elsbeth
Ortlieb (4). « Tout ce qu’elle faisait était marqué
du sceau d’un esprit élevé et plein de zèle pour
la règle. Elle avoua, avant de mourir, que, pendant
trois ans, Notre-Seigneur lui avait révélé les choses
futures et les mystères de l’Evangile. Elsbeth avait
un grand amour pour la Sainte Vierge. Une année,
pendant l’octave de l’Assomption, comme on chan-
tait la séquence : Salve Mater Salvatoris, elle vit la
Sainte Vierge qui semblait planer au-dessus de ceux
qui chantaient la messe. Elle étendit sur eux son
manteau et, quand on en vint aux paroles : Salve
Mater yietatis et totius, une lueur toute divine en-
veloppa la céleste apparition ». Elsbeth apprit par là que
la Sainte Vierge avait été la créature la plus péné-
trée de la divinité. Cette sœur eut une très belle
mort (2). |
Il y eut plusieurs religieuses de la famille Or-
tlieb à Engelthal, entre autres Albaiïd qui, veuve,
entra au couvent avec ses deux filles : Alhaid et
Geut, et toutes trois parvinrent à une grande per-
fection (3).
‘| Adelaide Langmann eut aussi une révélation concer-
nant les pélerinages. On sait le rôle immense que
Jouérent les pèlerinages pendant tout le moyen-âge.
(4) Schrôder. Der nonne v. Eng B p. 38.
(2) : Id. id. _id. p. 38.
(8) Id. id. id. p. 24.
280 CHAPITRE XV
Outre la dévotion, les lois ecclésiastiques et civiles
les imposaient comme expiation et pénitence.
Parmi les grands pèlerinages d'Allemagne, il faut
placer au premier rang celui d’Aix-la-Chapelle. Il
acquit un nouveau prestige pendant la longue suite
de malheurs et de troubles amenés par la lutte de
Louis de Bavière contre les Papes.
En 1340, Henri Suzo quitte l’Oberland pour venir
porter aux reliques d’Aix-la-Chapelle lexpression de
sa tendre piété. En 1344, c’est la pieuse Brigitte
qui amène au célèbre Dom une suite nombreuse
d’ecclésiastiques et de laïques.
Christine Ebner parle aussi d’une sœur d’'Engel-
thal qui désirait ardemment aller à Aix-la-Chapelle.
D'après ce que nous voyons dans les révélations
d'Adelaïde, au jour de St Alexis de lan 1335, un
pélerinage partit de Souabe vers Aix-la-Chapelle. La
manière dont elle en parle prouve qu'il s'agissait
d’une grande et solennelle manifestation de tout le
pays de Nüremberg et des environs.
Le Seigneur dit à la sœur que toutes les per-
sonnes qui feraient ce pèlerinage avec le désir de
gagner la grâce divine, ne seraient jamais séparées
de Dieu, elles et leurs enfants. Ceux qui ne pour-:
raient prendre part à ce voyage, mais qui en
auraient un grand désir et s’uniraient aux pèlerins
par la prière et la volonté d'y aller s'ils le pou-
vaient, récevraient les mêmes grâces. Mêmes faveurs
aussi pour les ecclésiastiques qui vénèrent et hono-
rent Îles choses saintes, aussi bien Îles reliques
qu'ils ont près d’eux, que celles qui sont au loin.
CHAPITRE XV 281
Tous ceux qui consacrent leurs cœurs et leurs
désirs au culte des saintes reliques et volontiers
soufiriraient et se fatigueraient pour pouvoir Îles
honorer, ceux qui accompagnent les pèlerins par
leurs prières, recevront les mêmes grâces que Îles
pélerins. Adelaïde demanda quelles prières devaient
être récitées pendant le pelerinage. Notre-Seigneur
lui dit qu'il fallait d'abord ne pas négliger Îles
prières habituelles, en outre il ordonna la récitation
journalière de mille Ave Maria tout le temps du
voyage, l’abstinence de viande, une sincère confes-
sion et la communion. Entin, se garder de toute
querelle.
« Car, dit le divin Maître, tu sais toi-même que
des religieux perdent tout le mérite de leurs œu-
vres par leurs emportements. Après avoir accompli
avec dévotion leurs exercices de piété, ils s’en vont
et se montrent tout aussi colères et impatients.
Qu'ils viennent à mourir, au lieu de recevoir une
grande récompense pour leurs œuvres, il en per-
dent la moitié par leurs défauts ».
CHAPITRE XVI
Marguerite Ebner. + Sa famille. — Premières souffrances.
Quittons Engelthal que nous retrouverons plus tard,
en disant adieu à nos saintes extatiques pour aller
saluer une autre fille de Saint Dominique unie à
nos amies d’Engelthal par la sainteté, laffection et
— tout porte à le croire — la parenté.
Au couvent de Maria Medingen vivait, à la même
époque que Christine et Adelaïde un autre membre
de cette puissante et noble famille Ebner, célèbre par
tant d'illustrations. C’est Marguerite Ebner.
La question de la parenté de Christine avec
Marguerite Ebner a donné lieu à de grandes dis-
cussions. On avait d’abord généralement admis que
Christine et Marguerite étaient sœurs. Schrôder et
_Preger en parlent comme d’une chose indubitable. (1)
La similitude de nom et la liaison affectueuse existant
entre les deux mystiques a été sans doute l'origine
de cette croyance. Büddows, dans son lexicon, et
Heumann dans son « Opuscula » affirment cette fra-
ternitée et enfin dans un manuscrit du couvent de
Medimgen, on lit le passage suivant : Il n’y à aucun
(4) R. Schrüder. Der nonne von Engelthal Büchlein, p. 49
déjà cité. Preger. Geschichte der Deutc. Myst. déjà citée.
CHAPITRE XVI 283
doute à reconnaître l'antiquité de cet écrit qui a
été fait à Engelthal, un très noble couvent de l’ordre
de Saint Dominique, non loin de Nüremberg où la
merveilleuse Christine vivait. (Le manuscrit) fut pro-
bablement envoyé à la bienheureuse Marguerite, sa
propre sœur ». Gette remarque est de 1779.
L'examen plus attentif des documents fait naître le
doute sur la consanguinité fraternelle des deux Ebner.
Il est vrai que les généalogies connues des Ebner
de Nüremberg ne donnent pas tous les noms des dix
enfants de Seifried et d’Elisabeth Kudôrferin, mais
loin de prouver en faveur de la thèse de la
fraternité, cette omission affirmerait, au contraire,
que les enfants non cités dans la généalogie furent peu
remarquables ou, plus probablement, moururent en
has-âge. Une personnalité comme celle de Marguerite
Ebner serait certainement mise à sa place avec
honneur dans la généalogie.
Le Docteur Strauch, qui fait autorité dans cette
question, par la science avec laquelle il a étudié nos
. mystiques d’après toutes les sources sérieuses, nie
la proche parenté. x
Il est certain que les parents de Marguerite habi-
taient Donauworth et y étaient très considérés. On
constate l'existence d’une branche de la famille
Ebner à Donauworth dans la deuxième moitié du
treizième siècle. Il se pourrait donc que ce fut là
un rameau de la famille de Nüremberg et Marguerite
pourrait être encore assez proche parente de Christine,
pour expliquer leur liaison.
Des Ebner sont cités comme bourgeois de Donauworth
9284 CHAPITRE XVI
en 1953 et 1275. Depuis ces dates on rencontre
fréquemment leur nom dans les actes civils ou privés.
En 1359 Hartmann Ebner et son épouse Elsbeth font
une fondation à Maria Medingen.
I y avait aussi une différence d’écusson entre les
deux familles.
« Il n'y a pour moi aucun doute, dit Strauch,
que Margucrite Ebner appartienne à la famille de
Donauworth, même alors que cette opinion contredit
une tradition ancienne de plusieurs Siècles, mais non
fondée, et basée uniquement sur la similitude de
noms. |
Cependant, il faut constater que si l’on ne peut
rien decouvrir dans les archives de Nüremberg sur
l'origine de Marguerite, on ne peut davantage rien
trouver la concernant dans les documents de la
famille Ebner de Donauworth, les recherches faites
dans les archives impériales et les archives du
Cercle n’ont eu aucun résultat.
Preger tient Marguerite et Christine pour sœurs.
On pourrait, avec beaucoup de vraisemblance, ad-
mettre que les Ebner de Donauworth étaient une
branche de la famille de Nüremberg. Il serait
étrange que Christine et Marguerite se fussent tou-
jours témoigné un affectueux intérêt S'il n’y
avait pas eu un premier lien de parenté qui les
unit (1) ».
La différence d'armes n’est pas une objection
irréfutable. A cette époque, ïil arrivait souvent
(A) Dr P. Strauch. Marg. Ebner ünd. H. v. N. p. 329.
CHAPITRE XVI 985
qu’une branche d’une même famille adoptät un
autre ‘écusson pour empêcher les confusions.
Le Père Lechner penche aussi pour croire à l'ori-
gine commune des deux familles.
Marguerite Ebner naquit, en 1291, sous le règne
de Rodolphe de Habsbourg. Le Père Lechner dit
que notre future voyante avait une sœur aînée déjà
religieuse à Medingen quand elle y entra en 1306,
année où Clément V prit la fatale résolution de
résider définitivement à Avignon. Le même auteur
assure que Marguerite avait reçu une instruction aussi
étendue que la recevaient les jeunes filles nobles
de son temps. Elle connaissait le latin. Comme
Christine, sa vocation religieuse se montra dès le
berceau, et c’est par prudence que ses parents
exigèrent qu’elle attendit l’âge de: quinze ans avant
de lui permettre de se consacrer pour jamais à Dieu.
Le couvent choisi par la jeune fille fut celui de
Maria Medingen, bâti par le Comte Hartmann de
Dellingen vers 1955.
Marguerite est, de nos trois mystiques, celle qui
parle le moins de sa famille et de son enfance.
On dirait qu’elle met un soin jaloux à cacher tout
ce qui pourrait faire connaitre ses parents et les
prémices de sa vocation. Elle dit en passant un mot
de son frère et ne nomme même pas la ville où
elle est obligée de se réfugier dans la maison de
ses parents, en suite des événements, comme nous le
verrons plus tard. |
Lochner, dans sa vie de Christine Ebner, dit qu’il
286 CHAPITRE XVI
a vu les portraits des deux mystiques, aussi dissem-
blables par les traits que par le caractère.
Marguerite a une physionomie douce, aimable, avec
de grands yeux languissants élevés en haut. Christine
a le regard sévère, plutôt sombre, les traits rigides,
sans grâce féminine. Tout en elle montre l’ardente
moniale à l’impitoyable ascèse, énergique en tout,
dans sa lutte contre elle-même comme dans l’amour
de Dieu.
« Ces deux. images, continue Lochner, dont l’au-
thenticité ne peut étre mise en doute, montrent les
deux moniales dans leur jeunesse. Marguerite vers le
milieu de ses vingt ans, Christine dans la trentaine. »
Un autre portrait que garde encore le couvent de
Medingen montre notre mystique ayant à côté d’elle
la statue miraculeuse de l’enfant Dieu. Dans le fond,
on voit le couvent, magnifique et massive construc-
tion de proportions imposantes. C’est encore le même
qui existe aujourd'hui, à peu de chose près. IT indi-
que la prospérité matérielle de ces filles de Saint
Dominique. (1)
Si Adelaide Langmann et Christine Ebner ont eu
à subir les épreuves pénibles de maladies diverses,
elles ont été bien dépassées dans les degrés de la
vie souffrante par Marguerite. Nous allons voir ici
(4) Le monastère de Maria Medingen, comme celui d'Engelthal,
abritait quantité de filles et de veuves appartenant aux plus
grandes familles du pays, ces grandes familles enrichissaient
de fondations l'asile de leurs pieuses parentes. On a des docu-
ments aux archives de Münich prouvant la protection que la
famille Ebner de Donauwerth accordait au couvent de Medingen.
Il en est de même pour la famille Schepach, l’une des familles
CHAPITRE XVI 987
une existence extraordinaire, même pour ce milieu
mystique où le surnaturel est, en quelque sorte, .à
l’état normal. Les maladies subies par la moniale
de Medingen n’ont aucune connexité avec les maux
humains connus. On dirait que Dieu a voulu clai-
rement montrer ici sa volonté de faire de Marguerite
un être d’expiation, en lui imposant des souffrances
— si l'on peut les qualifier ainsi — miraculeuses.
Nous suivrons donc pas à pas l’autobiographie de
notre sœur de Medingen, telle que la publiée le
Docteur Strauch, dans le texte même où elle a été
écrite, avec la scrupuleuse exactitude de léminent
historien. Inutile de répéter ici les détails de notre
avant-propos, sur le manuscrit renfermant ces révéla-
tions. Nous avons donné assez de preuves de l’authen-
ticité de tous les documents qui ont servi à écrire
cet ouvrage.
« Par le très doux nom de Notre Seigneur Jésus
Christ, ainsi commence Marguerite, par sa très
véritable vie, par ses paroles très aimables,
par les saintes œuvres d'amour qu’il a opérées, par
sa très miséricordieuse bonté, par l'ardeur qu'il à
ressenti pour notre salut : Je veux mener à
bonne fin cet ouvrage que je commence avec une
grâce pleine et parfaite.
» En comptant depuis la naissance de Notre-Sei-
gneur treize cent et douze ans (1312), Dieu me
ayant droit de bourgeoisie dans la même ville. Élisabeth
Schepach, amie de Marguerite Ebner, était religieuse à Medingen.
Ce couvent, du reste, est peu éloigné de Donauvorth.
9288 CHAPITRE XVI
montra sa paternelle fidélité au jour des Saints
Vedasti et Amandi, avant le Carême, en me don-
nant la prédiction de longs jours de maladie. L’an-
née précédente, j'eus tout le temps un avertisse-
ment interieur, venant de Dieu, afin que je tourne
vers lui toute ma volonté pendant toute ma vie. Je
ne saurais écrire comment j'ai vécu jusqu'à vingt
ans, car je ne me connaissais pas, je ne sais que
ceci : que Dieu me montra tout le temps sa pa-
ternelle bonté et sa protection (1).
» Une première maladie commença singulièrement.
J'eus, pendant de longs jours, une douleur insup-
portable au cœur. Je ne pouvais retrouver ma res-
piration et l’on m'’entendait de loin haleter (2).
Puis le mal me sauta sur les yeux et je ne pou-
vais plus voir pendant tout ce temps. Ensuite je
fus prise par les mains et ne pouvais plus les re-
muer. Ainsi le mal parcourut tout mon corps, sauf
l’ouie qui ne me manqua jamais. Et ces maux me
durèrent pendant trois ans (1314) et je n’étais plus
maîtresse de moi-même. Quand il me passait
par la tête de rire et de pleurer, je riais et je
pleurais pendant quatre jours sans cesser.
» Mais pendant la première année (1312), je récla-
mai la médecine des hommes. Elle me rendit de
(1) Marguerite naquit en 1291.
(2) Nous voyons ici la première apparition de cette mala-
die extraordinaire qui devait prendre une forme plus spé-
ciale encore à la fin de la vie de la bienheureuse, et procédait
par à-coups subits, par de brusques bonds, d’un membre à
l’autre.
CHAPITRE XVI 9289
plus en plus malade, surtout les jours de jeûne et
pendant les premières semaines du Carême, alors
mes douleurs étaient très grandes. Dans ce premier
Carème, je ne pus prononcer un mot. On aurait
dit qu'on m'avait lié la langue. En cette première
maladie, j’eus de grandes douleurs intérieures et
extérieures, Je ne pouvais me résigner entièrement à
la volonté de Dieu et je désirai ardemment la santé.
» [Il y avait au couvent une pieuse femme qui
m'aimait tout particulièrement et était fort liée avec
moi. Elle me dit que je devais me soumettre à
Dieu et prier tant que je pouvais (1). Souffrir pen-
dant de longs jours pour Dieu, c'était la vie la
mieux remplie qui puisse être sur la terre (2). Je
compris alors ce que serait cette vie. Je devais
voir (plus tard) ceux qui paraissaient m'’aimer le
mieux s'éloigner de moi. (Je vis) que tout me
serait douloureux, qu'ils viendraient près de moi et
me diraient qu'ils ne peuvent me souffrir. J’élevai
(4) Strauch émet l’idée que cette sœur pourrait être une
sœur corporelle de M., car elle en parle encore plus loin
avec une affection particulière et l’appelle « ma sœur ».
Le Père Lechner, nous l’avons vu, croit aussi que c'était
une sœur de notre mystique.
(2) L'homme qui soufire est semblable au Christ et plus
ce temps de souffrance est long, plus heureuse est la vie,
parce qu’elle aura, après la mort, sa récompense plus grande.
Henri Suso dit : La souffrance fait d’un homme terrestre
un homme céleste. Suso enseigne que rien n'est plus lourd
à porter que la souffrance et rien de plus heureux que
d’avoir souffert. Eckhart va plus loin : il dit que ce n’est pas
d’avoir souffert qu’on est heureux, mais de soufirir. (Voy.
Denifle. Ecrits de Suzo, La vie spirituelle. — Eckhart).
290 CHAPITRE XVI
mon cœur vers Dieu et je vis que lui seul était
fidèle, qu’il ne m'abandonnerait jamais ; je me con-
fiai entièrement à la volonté de Dieu, je consentis
à ce qu'il ne me rende jamais la santé, pourvu
qu’il me donnât seulement la santé de l’âme.
» Je me tournai vers lui dans la prière afin que
je puisse donner aux pauvres àmes tout ce qu’il
m'était possible et surtout à celles auxquelles j'étais
redevable, et j’eus désormais chaque jour le même
grand désir de leur donner tout, même ma santé.
» Pendant la seconde année, les douleurs inté-
rieures me furent enlevées ; je les souffrais volontiers,
j'aurais bien soufiert pour Dieu pendant tout le
temps de ma maladie et je m'occupais à prier.
Quand je souffrais beaucoup avant la prière, dès
que je priais, J'allais mieux.
» 1314. Ainsi j'entrais dans ma troisième année.
Je ne pouvais plus marcher sans aide et tout le
monde disait que j'étais paralytique. Une nouvelle
maladie m'’accabla, qui dura treize semaines. Depuis
l'heure où commence le jour Jusqu'à la nuit, je
gisais sans forces, j'étais comme une morte, je ne
pouvais ni manger, ni boire.
» Puis j’eus comme un brisement de tous mes
membres et la maladie disparut. Mais, aussitôt, je
fus prise de grandes Ssueurs qui durérent vingt
semaines. J'en avais une le jour et une la nuit et
avec une telle abondance qu’on ne pourrait le
croire. On me ramassait de l'eau sur le corps
avec les mains, à remplir des baquets. Peu apres,
CHAPITRE XV] 291
mon état s’améliora, je pouvais marcher, mais
sans persistance. |
» 1326. Autant que je puis me le rappeler, à
l’âge de trente ans j'avais passé plus de la moitié
de ma vie dans mon lit avec de longs jours de
douleurs. J'étais souvent dans les angoisses de la
mort et je croyais que j'allais mourir. Les sœurs
qui me soignaient le croyaient aussi, voyant mes
veux s'éteindre et le souffle me manquer. Mais
quand j'allai mieux, quand je pus parler, je me
mis fidèlement à prier, je dis les prières ordi-
naires, les. vigiles et les psaumes (1) et jy mettais
une grande ardeur. J'étais désagréable pour tout le
monde. Je ne pouvais souffrir personne, même ma
sœur. Je n’écoutais volontiers aucun discours, sil
ne venait de Dieu. J'étais vraiment extraordinaire-
ment insupportable quand j'entendais parler auprès
de moi et, si on me disait des paroles amicales,
je me mettais à pleurer de toutes mes forces.
» La contrariéte que j'éprouvais me rendait de
nouveau malade. Je ne pouvais souffrir de lumière
pendant ma maladie (2). Il m'arrivait parfois d’être
toute une demi-année dans cette disposition d’es-
prit. Souvent, quand j'étais ainsi couchée dans mon
lit, j'avais un grand désir de souffrir encore davan-
tage si, toutefois, cela ne m’eut empêché de vivre
dans mon ordre.
(4) Littéralement : Ze psautier. Entendait-elle par [à Les
psaumes de David ou Le psautier de Marie, le chapelet ?
(2) Ste Lidwinne de Schiedam ne pouvait également souf-
frir le moindre rayon de lumière.
292 CHAPITRE XVI
» Alors je m'occupai en récitant mon pater avec
des aspirations (1) vers l’œuvre d'amour de mon
Jésus, cela me soulageait beaucoup et fm'aidait
beaucoup à surmonter ma maladie. Quand je fus
mieux et que Je pus marcher, mes prières et mon
désir me portaient à souhaiter que ma première
sortie de l'intirmerie fut pour la messe. Je me
tourmentai beaucoup par la crainte de n'avoir pas
assez aimé l’œuvre d'amour de mon Seigneur,
d’avoir passé de longs jours de ma vie sans m'en
être préoccupée, comme j'aurais dû le faire, et de
n'avoir pas eu un assez grand désir de servir
(mon Dieu). Je me représentai que Je ne m'étais
pas donnée intérieurement à Dieu comme je l’au-
rais dû et que je n'avais pas vécu selon sa vo-
lonté. Concernant la sainte communion, je n'avais
pas eu d'amour ni d’ardeur pour la recevoir, je
m'étais mal préparée quand je devais communier.
Je tachai de trouver des excuses dans un trop
grand attachement aux choses de la terre. En remuant
sans cesse toutes ces pensées, j'étais continuelle-
ment affligée et tourmentée et je me retirai de
tout le monde dans le couvent et au-dehors, je ne
voulais ni parler, ni me trouver avec les autres et
j'étais mal disposée pour tous. Je n’allai pas 12)
vers l’ami de Dieu, car il me semblait que per-
(4) On trouvera souvent le pater mentionné dans les révé-
lations de Marguerite. C'était une paraphrase du pater avec
des aspirations à chaque demande.
(2) Nous voyons ici apparaître Ia première évocation d'un
« ami de Dieu » dont nous aurons à parler plus tard.
CHAPITRE XVI 293
sonne ne pouvait m'aider, sinon Dieu seul, et Jje
n'avais pas grande peine à prendre la discipline et
à faire d’autres macérations, car Dieu me les rem-
plaçait par mes grandes maladies. Je ne pouvais
pas, pendant toute l’année, Jeûner le vendredi ni
les autres jours de précepte, et cela me faisait
une peine amère. Quand le Carême approchait,
J'éprouvai une grande tristesse, car j'étais forcée
de manger par ordre de mes supérieurs. Ma sœur
était souvent afiligée de ce que je craignai qu’elle
ne le demandât (1). Je tachai, de mon mieux, de re-
pousser toutes les pensées qui me tourmentaient et
qui pouvaient me distraire pendant mes prières
et mes contemplations. Je pris tout ce que je de-
vais en boire, en manger, en sommeil. Mais il
m'était impossible de dormir sans souci, la nuit,
quand je commençais mon pater (en pensant) aux
œuvres d'amour de Notre-Seigneur.
J'avais grand désir de prier pour les âmes et
celles-ci m’envoyaient des consolations fréquentes
et me révélaient des choses que j'étais heureuse
de savoir (soit me concernant) soit au sujet des
âmes.
Ainsi, la première période maladive de Margue-
Strauch ne pense pas que Marguerite connut Henri de Nor-
dlingen avant 1332. Mais il se pourrait cependant que. déjà,
elle fut, vers 1326, en rapport de correspondance avec lui.
(4) C'est-à-dire que Marguerite supposait que sa sœur allait
insister auprès des supérieurs pour obtenir qu’on comman-
dât à la malade de manger de la viande, puisqu'elle était
accablée et faible.
994 CHAPITRE XVI
rite avait duré de 1312 à 1327 environ, soit quinze
ans de cruelles tortures.
Si sa santé lui permit de reprendre une partie
de ses exercices religieux, ce ne fut que par inter-
mittence et d’une façon précaire. Marguerite était
une de ces âmes choisies par Dieu pour continuer,
sur la terre, l’expiation commencée sur la croix
par le Rédempteur. |
CHAPITRE. XVII
Louis de Bavière et l'opinion publique. — Affection
de Marguerite pour l'Emperear.
Une question se pose ici : Que pensaient les âmes
croyantes, de cet Empereur Louis toujours en révolte
contre la Papauté ? Le désarroi des esprits est
curieux à constater. Les uns, comme : Christine,
reconnaissaient franchement les crimes du Bavarois,
d’autres, comme Marguerite, montrent une ardente
sympathie pour lexcommunié. Qu’était donc vrai-
ment ce Louis que les uns traitent de félon et de men-
teur, d’autres d’imbécile, d’autres encore de sympa-
thique et malheureux Prince. Les historiens de la
Papauté, surtout ceux de langue française, Teissier,
Rhorbacher, Verlaque et d’autres, nous représentent
Louis comme un homme fourbe par nature, sans
parole, ni fidélité, cupide et orgueilleux, lâche et
faible tout à la fois. À lire sans: parti pris la vie
de cet Empereur, c’est bien l’idée qu’on se fait de
cet adversaire éternel du Saint Siège. Ce n’est pas
ainsi cependant que le jugent beaucoup d'auteurs
allemands, même ceux dont les tendances sont
catholiques. Preger dit que « Louis était un Prince
296 CHAPITRE XVII
actif, poussé vers les entreprises hardies, assez
idéal pour admettre le surnaturel (1), doué de
cette ténacité souple, nécessaire à un souverain
dans ces temps où les tendances diverses mettaient
sans cesse le trouble dans l’empire, où le plus bru-
tal égoïsme brisait à chaque instant les contrats de
fidélité. »
Les premiers actes de Louis avaient empêché le Pape
Jean XXII de le reconnaître comme empereur légitime.
Dés lors que ce prince n’avait pas reçu cette confirma-
tion indispensable, ou plutôt n'avait pas voulu la rece-
voir, le Pape ne pouvait, sans abandonner les
droits du Saint Siège, oublier ce premier point d’où
allaient surgir toutes les causes de la dispute qui
devait suivre. |
C'est là que les juristes et les subtils théolo-
giens impériaux avaient beau jeu : Le Pape n'avait
pas le droit d’élire ou de déplacer lEmpereur,
puisqu'il reconnaissait que les électeurs devaient
l'élire pour qu’il eut réellement le pouvoir impérial ;
donc, l'Empereur n’était pas coupable en refusant
d'accéder à une exigence sans fondement. De là à
prétendre que rexcommunication n'était pas valable,
puisqu'elle n'avait pas de motif, rien de plus plau-
sible. De là aussi la thèse protestante, schismatique
du Defensor Pacis. De là le pouvoir temporel placé
au-dessus du pouvoir spirituel. Tel est le fond de
toute la querelle.
© (4) Preger ici dit presqu’une naïveté, le rationalisme et le scep-
ticisme religieux étaient inconnus à cette époque.
(2) Preger. Die Kirchenpol. Kampf, etc.
CHAPITRE XVII 997
Il était facile alors de représenter au peuple alle-
mand l'Empereur Louis comme une victime de la
haine et de l’irascibilité d’un Pape français.
L'adresse avec laquelle le Bavarois gardait l’ap-
parence d’un graud désir de se soumettre, lui don-
nait toujours le beau rôle vis-à-vis de gens qui ne
pouvaient pas juger impartialement, par ignorance
ou par tendance.
Le voyage à Rome, Pantipape élu, Jean XXII
condamné à mort, tout cela était loin et oublié
un instant de folie qu’on ne connut en Allemagne
qu'imparfaitement, par les seuls récits des impé-
riaux. Encore, plaignit-on l'Empereur d’être aban-
donné par Pierre de Corbara, on l’admira de se
montrer héroïque au point, après tant d'épreuves,
d'envoyer à Avignon une £mbassade de soumis-
Sion.
Deux choses contribuaient à faire naître ce sin-
gulier état d'esprit : D’abord, Louis avait de bon-
nes mœurs, Chose assez rare en ce temps où tout
potentat se croyait au-dessus des lois ; il se mon-
trait religieux, pratiquant, pieux, favorisait les cou-
vents, multipliait les bonnes œuvres avec une
grande générosité. Ensuite, il vivait entouré de
prêtres et de moines et ces moines étaient eux-mé-
mes pleins de vertus apparentes. Michel de Céséne,
Occam, Bonagratia, affectaient de pratiquer la rè-
gle de St François avec une austérité rigide. Les
autres prêtres de son entourage étaient aussi irré-
prochables dans leur conduite publique. Rien donc
ne pouvait choquer la religion simple du peuple et
998 CHAPITRE XVII
même la bienveillance charitable des habitants des
couvents. Le prestige ne manquait donc pas à
. Louis.
L'historien Ritzler (1) fait remarquer que le fai-
ble esprit, le caractère sans consistance de l’Empe-
reur ne fut pas un obstacle à la hardiesse de son
attitude vis-à-vis de l'Eglise et à la protection in-
solente qu’il accorda à tous les renégats. « Mais,
ajoute-t-il, en considérant Louis de plus près, on
trouve, dans la faiblesse et l'inconsistance même de
l'Empereur, lexplication de ce fait : ce n’est plus
lui qui agit, d’autres le font agir ». Malgré ce que
certains historiens peuvent dire à encontre de
cette opinion, Ritzler semble avoir raison. Les
doctrines flatteuses pour sa vanité et son orgueil,
machiavéliques et subtiles pour apaiser sa cons-
cience, étaient trop avantageuses pour que le Bava-
rois ne se laissèt pas aveuglément conduire par les
auteurs de ces perfides arguments.
Ritzier conclut ainsi son jugement :
« Parlant beaucoup, étourdi et sans mesure après
le succès, abattu et faible dans l’insuccès jusqu’à
complète inertie, ce Prince a représenté l’empire
allemand à l’époque troublée de son existence Mais
Pabsence d’énergie et de caractère n’ôte pas tou-
jours à l’homme sa séduction personnelle et Louis
paraît avoir possédé ce grand avantage. Plus d’une
fois, grâce au charme de ses manières, de sa pa-
role, de ses qualités mondaines, il réussit à rame-
_ (4) Die litterariche Widersacher des Päpste zür xeit Lud-
wig des Baïers. Rilzler.
«
CHAPITRE XVII 999
ner à lui des partisans fatigués de sa conduite
politique. Dans les assemblées publiques, dans les
diètes, il avait cette qualité maîtresse, de savoir
gagner les cœurs et d'amener à lui les esprits. »
On comprend que beaucoup de prêtres et de
religieux se soient laissé entrainer par ce charme
qui se doublait pour eux de patriotisme, pour quel-
ques-uns d'intérêt. Beaucoup d’évêques furent d’ar-
dents partisans du Bavarois, notamment ceux d’Augs-
bourg et d’Eichstett, évêques de Medingen et
d’Engelthal. Les prélats électeurs et surtout lar-
chevêque de Mayence, Henri de Virnebourg, étaient :
pour Louis. Dans les évêchés du camp opposé,
comme à Passau et à Freising, entre autres, le
clergé se révoltait contre les évêques qu’on accur-
sait d’être vendus à la France. Beaucoup de pré-
lats et de membres du haut clergé firent écrire et
répandre les dissertations subtiles de Marsilius et
de ses compagnons contre la validité de interdit,
et combien ne demandaient que ce léger encoura-
gement pour faire taire leur conscience hésitante ?
Marguerite Ebner, d’une famille dévouée à l’Em-
pereur, sous le gouvernement d’un évêque ardent
ami de Louis, mal instruite des événements au
fond de son couvent, pour bien juger la situation, a
pu prendre le parti du Bavarois avec d'autant plus
de feu qu'elle le croyait malheureux. Comment au-
rait-elle pu juger autrement? Si lun des hommes
qu'elle vénérait le plus, Henri de Nordlingen, avait
quitté l’empire plutôt que de célébrer, ne voyait-
300 CHAPITRE XVII
© © —— ————— 2 — —— —— ———————…—— — ————
elle pas le docte et pieux Ülrich Niblung, abbé de
Kaisheim obeir sans hésiter, à Louis ? »
Nous recommençons à laisser parler Marguerite :
« J’avais grande pitié d’un homme, car il était
en de grandes souffrances et je priai beaucoup
pour lui. Dieu .t les âmes me révélèrent à son
endroit ce qu’il adviendrait de ses travaux. Je vis
ce même homme en rêve; Notre-Seigneur le pre-
nait dans ses bras et lui disait qu’il ne labandon-
nerait jamais, ni ici, ni là. En ce même temps, il
me fut dit aussi par mes chères âmes que cet
homme n'aurait pas vécu aussi longtemps sans mes
prieres. Et les âmes me dirent que ce même homme
reviendrait heureusement de Lombardie. (4) Et au
temps où il était devant Burgau, il me fut parlé
de lui dans un rêve et je vis dans une lumière le
verset : Adorabunt eum omnes reges, omnes reges
servient ei. Je tiens tout ceci comme me venant de
Dieu même, car j'ai eu des grâces singulières chaque
fois qu’il s'agissait de lui. (2)
» Chaque année au jour des morts, je me réjouissais
(1) Louis de Bavière partit pour sa criminelle campagne
d'Italie en 1327 et dès les premiers jours de 1328 intronisa
l’antipape. On sait que son retour en Allemagne fût une
véritable déroute.
(2) Marguerite doit ici avoir interverti les dates, car Louis
de Bavière assiégea Burgau en 1325, et presque trois ans avant
sa fugue en Italie, Burgau fut délivré par l’Archiduc Léopold
d'Autriche et Louis dut se relirer. Il alla se réfugier à Lauingen.
Les bourgeois d’Augsbourg l’avaient aidé à assiéger Burgau.
Strauch, M. E. et H. de N., p. 289.
Marguerite se regardait comme obligée en quelque sorte de
prier pour Louis et d'obtenir son salut.
CHAPITRE XVII 301
(de prier pour les âmes) et j'en avais beaucoup de
consolations.
» Ces âmes envoyèrent vers moi l’âme d’une sœur
de notre couvent qui me remercia du bien que je
leur procurais (ou de ce que je faisais pour elles
près de Dieu). Je lui demandai si, par mes prières,
j'avais aidé une âme à aller à Dieu. Elle me répondit
que javais aidé beaucoup d’âmes. Elle me donna
aussi de grandes consolations par la bonté de Dieu ;
elle m'a dit que ma vie lui plaisait et surtout qu’il
en aimait la grande humilité. Elle m’a dit tout ce
que Dieu avait fait en elle par sa bonté et surtout
dans ses dernières épreuves. Beaucoup d’âmes venaient
me trouver, que je ne connaissais pas, elles me
faisaient connaître leurs vies et me demandaient de
prier pour elles.
» En ce même temps, tout le pays était grande-
ment éprouvé et notre couvent surtout, à cause
des grands troubles (4). Nous priions beaucoup
dans notre angoisse. Il me semblait que tout le
couvent était plein de pauvres gens qui me di.
saient : « Vous devez prier pour tous ceux que la
justice de Dieu tient prisonniers et que cependant,
par amour, il délivrerait volontiers. » Ce sont tou-
tes les âmes des fidèles. Je leur promis mille vi-
giles afin qu’elles m’aident à conserver la santé de
(1) IL est probable que le retour précipité de Louis, au
lever du siège de Burgau, vers Lauingen et Ulm, amena,
autour de Medingen, beaucoup de troupes et on sait ce
qu'était la sauvagerie des armées à cette époque.
302 CHAPITRE XVII
l'âme et du corps (1). Je les commençai (les vigi-
les). Mais à cause de linsécurité du pays et du
grand danger du couvent, je dus quitter le monas-
tère et retourner chez ma mère. Je repris la réci-
tation de mes vigiles. J'avais avec moi une sœur
converse (2) qui était fâchée de me voir réciter des
vigiles sans interruption, elle entrait en colère et
me disait que cela me faisait du mal. Mais elle vit
un jour que toute la maison était pleine de pauvres
ames qui lui dirent : « Si tu ne veux rien nous
donner, tu dois admettre que d’autres nous don-
nent. »
» À dater de ce jour elle me laissa prier et réciter
en toute liberté. J'étais encore plus désagréable dans
le monde qu’au couvent et cela fàcha ma mère et
mes frères et sœurs. Je ne recevai volontiers aucune
visite et je ne parlai que contre mon gré. Tout le
temps que je fus dans le monde, je ne sais si j'ai
jamais dit un mot pendant les repas ni avec ma
sœur converse, ni avec personne. Îl est vrai que
J'étais encore malade et que je ne pouvais marcher.
C'est ainsi que je restai dans le monde. Et quand
je revins de nouveau au couvent je pris la résolution
de vivre à Flavenir selon la volonté de Dieu. Il
(1) L'idée de tant de soldats morts dans une guerre dont
elle était pour ainsi dire spectatrice, redoublait le zèle de
Marguerite pour prier en faveur des âmes.
(2) Marguerite dut probablement relourner chez ses parents
en 1325 et on lui donna une sœur converse pour la soigner.
On ne parle pas ici de la propre sœur de Marguerite. Peut-
être n’avait-on renvoyé du couvent que les infirmes et les
jeunes sœurs.
CHAPITRE XVII 303
m'aida miséricordieusement dans les nombreux jours
de maladie qu'il m'avait lui-même préparés.
« Il fut un temps où l’on passa près de nous
avec les saints joyaux de l’Empire (1). J'eus grande
envie de les voir. Mais je crus entendre la voix
de Dieu qui me disait : « C'est une mesquine
curiosité. Va devant mon tabernacle, dans le chœur,
tu y trouveras mon saint-corps aussi vrai qu’il est
dans le ciel et partout ». A dater de ce jour, j'y
allais toujours avec la plus grande ardeur et Dieu
me donnait la grâce de prier beaucoup avec des
consolations et une joie ineffables. Quand j'arrivais
près du tabernacle, toutes choses disparaissaient pour
moi, elles me semblaient sans valeur. J'étais, en ce
temps, si malade, qu’on devait me conduire au
chœur avant la messe. Je baisais le tabernacle avec
grande foi et ardeur et demandais qu’il (Jésus)
me donne la force nécessaire. Je recevais alors la
force qui me permettait d'entendre la messe. Je
reçus souvent directement en moi la grâce du Sei-
(4) I s’agit ici des insignes de l’Empire. En 1325, ces joyaux
furent remis à Louis de Bavière par l’Archiduc}Léopold d'Autriche.
lls furent conduits à Nüremberg, ville impérale qui en avait
la garde. Louis s’en para publiquement à Augsbourg la même
année et permit de les exposer pour que le peuple put les
contempler. :
Ce fut seulement en 1424 que Nüremberg fut chargée oflicielle-
ment de garder ces trésors. Jusque-là, l'empereur les conservait
le plus souvent près de lui. Dans les années 1395, 1326 et 1330,
Louis se trouva souvent dans le voisinage de Medingen, et
même en octobre 1330, il prit officiellement le couvent de
Medingen sous sa protection. C’est donc probablement vers
cette année que Marguerite eut les visions précitées.
21
304 CHAPITRE XVII
gneur, Car Je ne pouvais communier à cause de
la simplicité et de la méchanceté de ma vie. Je
recevais aussi beaucoup de joie et de consolation
dans mes prières et surtout pendant mon paler.
Quelquefois je ne pouvais pas dormir de vive
joie à la pensée de la prière que je ferais le ma-
tin et je ne demandais rien autre à Dieu qu’une
pauvre simple vie. Quand Jj'entendais «. l’ami de
Dieu » me dire que le Seigneur me faisait de gran-
des grâces, je ne désirais pas que personne sut les
grâces et les faveurs que Dieu me faisait.
» J'étais un jour devant le tabernacle et la com-
munauté devait communier. Mon cœur devint si grand
que Je ne pouvais comprendre ce phénomène. Quand
je reçus N. S., il me donna de nombreuses grà-
ces. J’eprouvais aussi des affections (1). Je pensais
qu'aucune religieuse n'avait eu autant de grâces
que moi et je le croyais vraiment. Je recevais cette
tendre félicité tous les jours ou d’un jour à lau-
tre. Parfois pendant mon sommeil ou au chœur
avec la communauté et dans cette grâce il me
semblait que dans ma petitesse je possédais le
ciel sur la terre (2). Beaucoup de choses de ma
vie me furent montrées pendant mon sommeil,
et je peux les admettre (les révélations) comme
vraies, comme si je les avais reçues réellement.
() Le manuscrit porte « härtigkeit » qui voudrait dire :
dureté littéralement, mais la mauvaise orthographe du temps
semble permettre qu'on traduise le mot härtigkeit par Her-
zigkeit (tendresse), ce qui rend la phrase compréhensible.
(2) Henri Suzo dit aussi : Seigneur, être près de toi, c’est
avoir le ciel sur la terre. (Denifle).
CHAPITRE XVII 303
Je dois ici remarquer que lorsque N. S. se mon-
trait aimable et bon dans mon Sommeil, il m'arri-
vait quelque chose de salutaire corporellement. Cela
m'afiligeait et me tourmentait parce qu’il me sem-
blait que je ne donnais pas toute ma volonté à
Dieu (1) et que je ne vivais pas en lui en pensées,
en paroles, en œuvres et en tout renoncement.
» Je me préoccupais sans cesse de ces craintes et
J'en étais accablée comme de tous les péchés des
hommes. Mais si je pensais que je ne devais pas me
juger moi-même, je rentrais de suite dans une paix
au-dessus de tout ce que Dieu a créé.
» S'il m'arrivait d'entendre qu'on se fâchait contre
nos servantes et qu’on leur disait : Vous n'êtes pas
dignes de nous servir, J'en éprouvais une grande
tristesse, je pleurais et je pensais que cependant Dieu
ne m'avait Jamais repoussée de son service et ne
m'avait jamais dit que je n'étais pas digne de le
servir. Je ne pouvais souffrir qu’on frappât le bétail
et quand j'apprenais qu'on le battai je pleurais encore
en pensant que Dieu ne m'avait jamais frappée pour
mes fautes. Ainsi j’éprouvais une grande compassion
pour tout le monde et une véritable pitié pour les
hommes que je voyais souffrir. de quelque douleur
que ce fût. Avec l’aide de Dieu, j'ai pu me garder
de jamais faire de la peine à quelqu'un et d’être
dure pour mon prochain et je ne me laissai afliger
(4) Cette phrase est très obseure. On peut, ce semble, l’in-
terpréter ainsi : Marguerite avait peur de ne pas servir Dieu
avec assez de désintéressement en recevant des faveurs sen-
sibles avec les faveurs spirituelles.
306 CHAPITRE XVII
par personne. Ün jour que j'étais malade et couchée,
toute la communauté croyait avec moi que j'allai
mourir. Une voix me dit: «Tu ne mourras pas;
beaucoup de sœurs mourront avant toi » et cette voix
me nomma celles qui sont mortes depuis et continua :
«Tu vas être malheureuse sur cette terre. » (C'était
vrai car ma sœur et moi fûmes abandonnées de nos
parents et de la communauté et laissées sans secours
et sans consolations pendant quelques années.) « Mais,
dit la voix, si tu meurs, tu iras de suite au ciel. »
Je demandai qui était celui qui me disait tout cela. La
voix dit : «Je suis Ananias, Azarias, Misahel. » J'avais
une sœur (1) que Dieu m'avait donnée pour ma
consolation, pour m'aimer et pour mon âme et elle
agissait envers moi avec une grande fidélité. Elle me
servait avec Joie et une divine sollicitude toute
l’année, et me soulageait en beaucoup de choses qui:
auraient pu m'affliger. Et si, à cause de ma maladie,
je trouvai quelque chose de mauvais dans son ser-
vice, elle me priait de l’excuser. Il arriva, par la
volonté de Dieu que cette sœur fut très malade.
Nous étions toutes deux bien misérables. J’éprouvai
un très grand chagrin pour ma pauvre garde-malade
et toutes les nuits je ne pouvais dormir tant j'étais
triste. J'aurais bien voulu prendre tout son mal et
même être malade comme je létais, jusqu’à ma mort.
(4) La sœur dont il est parlé ici était une sœur converse
attachée à servir Marguerite pendant ses nombreuses maladies.
La sœur dont on parle plus haut est sans doute la sœur aînée
de Marguerite. Il y eût probablement une sorte de cabale
ourdie contre les deux sœurs.
CHAPITRE XVII 307
Nous fûmes toutes deux dans cet état de souffrance
depuis l’Assomption de Notre-Dame jusqu’à la fête
de Saint-Mathias de l’année suivante, où cette sœur
mourût. À la fête de Noël, entre ces deux dates,
Dieu m'avait fait une grande grâce intérieure et
extérieure. Extérieure, car je reçus la santé, ce qui
était merveilleux (1) ; intérieure, en me donnant une
profonde connaissance qui me faisait envisager les
choses comme Dieu les envisageait.
« Vers ce même temps je recus, dans mon sommeil,
les instructions sur la manière dont je devais recevoir
Notre-Seigneur. En buvant au calice (2) je goûtai une
grande suavité que je gardai pendant trois jours. En
m'agenouillant devant l'autel, un jour après Complies,
je connus, au milieu de beaucoup de grâces, que
j'allais avoir à souffrir, mais que Dieu m'aiderait : Je
reçus cet avis avec beaucoup de tremblement et
ma crainte plût (à Jésus). Il me donna sa grâce en
toutes les choses qu’il accomplissait en moi. Peu
de temps après, l’état de ma sœur s’aggrava et Je
vis qu'elle allait mourir. Je savais qu’elle mourrait
et volontiers je me serais offerte à mourir à sa place.
Elle me pria d'aller dire mon pater afin que ma
douleur soit moindre. Je la Jaissai seule avec une
grande tristesse. Je dis mon pater en priant pour elle
et pour moi, de mon mieux, et en la recommandant
aux œuvres d'amour de mon Jésus. Je revins ensuite
près d’elle et tout le jour où elle vécut encore je
(1) C'est-à-dire la santé pour la fête, ou pour quelques jours,
puisqu’elle fût malade ensuite jusqu’à la Saint-Mathias.
(2) On communiait encore sous les deux espèces.
308 CHAPITRE XVII
fus plongée dans la plus amère douleur. Parfois Dieu
permettait que je fusse moins accablée. Je fus près
d'elle jusqu’à son dernier soupir. Alors j'allai dans
le chœur et récitai quelques psaumes, puis je me
couchai pour me reposer et quand je fus couchée,
mon cœur fût transpercé : d’une grande lumière
accompagnée de beaucoup de grâces et de Joies et
du désir de souffrir pour Dieu. Je me levai et allai
dans le chœur, pleine de bonheur et je récitai un
psaume et quand je la vis (la sœur) couchée dans
son cercueil, je fus saisie d’un grand désir de souffrir
qui dura jusqu’à prime. Alors mes souffrances habi-
tuelles me revinrent. Je pris la résolution, puisque
mon amie était morte, de désirer être toujours plus
souftrante. En ce qui regardait le nécessaire, je mé
promis de ne plus jamais rien exiger et de recevoir
volontiers ce qu'on me donnerait comme étant
commandé par Dieu, Je me promis de n'être plus
mauvaise envers personne, d'accepter la nourriture
qui me serait nécessaire sans murmurer et je puis
dire en toute vérité que, depuis ce jour, j'ai agi
ainsi. (4) Mais ce qui me donna le plus à souffrir
fût cette nourriture, car je craignais tout le temps de
manger trop, plus qu’il ne m'était nécessaire, je ne
pouvais pas bien estimer si Je ne dépassai pas la
mesure. Notre-Seigneur me donna d’étranges douleurs
à cause de mon amie et je pleurai beaucoup. Si je
(4) 11 arriva à peu près la même chose à la sœur Elsbet
Heimbourg à Sainte Catherine, à Diessenhove et à Marguerite,
fille du roi de Hongrie. Greith cite ces exemples dans son
livre : Die deutsche Mystik, p. 352 et 357.
CHAPITRE XVII 309
voulais prier pour elle, je ne pouvais le faire sans
grand tremblement. J'étais plongée dans un deuil
profond et je ne voulais voir personne, ceux même
qui m'étaient les plus chers, je ne pouvais les voir.
J'en vins au point de croire que je ne pourrai vivre
sans ma sœur, ni même penser. Mais Dieu me
donna de grandes gràces intérieures ec extérieures |
qui me soulagèrent. Il me donna particulièrement la
grâce de ne ressentir jamais dimpatience dans mes
souffrances, ce qui est une grâce plus grande que
je ne puis le dire. Jamais je ne pensai : Seigneur, .
pourquoi as-tu fait cela? Car si ‘je ne croyais pas
souffrir une douleur humaine, je savais que c’était
un don de Dieu qu’il m'avait préparé lui-même.
» Ma chère sœur me fut fidèle à la vie et à la
mort. Je recevais d'elle de grandes consolations
pendant mon sommeil. Elle me dit un jour
« Pourquoi agis-tu si mal avec moi? Si tu pouvais
être près de moi la où je suis maintenant, tu
viendrais volontiers. C’est lorsque je vivais que tu
aurais -eu le droit de me plaindre ».
» Une autre fois, je lui demandai : « Que peut
Notre Seigneur ? » Elle me répondit : « Tout ce
que peut le plus puissant seigneur du ciel et de la
terre ». Je demandai encore : « Pouvez-vous bien
vous figurer le Seigneur ? » Elle répondit avec
grande joie et ardeur : « Oui, très bien ». Je vis
qu'elle voulait faire entendre que je ne pouvais,
dans le temps, comprendre ces choses. Je deman-
dai cependant : « Comment agit notre chère Dame
comme Mère de Miséricorde ? » Elle me répondit :
310 CHAPITRE XVII
ES
« Regarde au-dessus de toi ». Je vis le ciel ouvert
et elle me montra un siège près de Dieu qui m'’é-
tait préparé et personne n'était assis dessus. Je l’in-
terrogeai aussi sur l’humanité de N. S. Elle répon-
dit : « Quand la Sainte Trinité s’illumine elle-même,
on voit, en elle, un homme resplendissant ». Et
comme elle me disait cela, je reçus une si grande
force et une telle grâce que je lui dis : « Si tu
me dis encore un mot, mon âme ne pourra rester
dans mon corps! » Très peu de temps après sa
mort, elle m'avait dit elle-même qu'elle était au
ciel.
» Je Ia vis encore un jour avec l'apparence
d’une claire forme et elle me dit : « Dieu veut
être lui-même à ta mort avec ses saints et jy serai
aussi ». J’eus, de ces paroles, une consolation inex-
primable (1). Malgré cela, je n'étais pas consolée
de la mort de mon amie, car j'avais eu en elle
tout ce que je pouvais souhaiter : la paix, l’humi-
lité, l'amour et une parfaite vérité.
» Lorsque nous vivions ensemble, nous étions dans
une paix parfaite et une union étroite, nous ne
nous préoccupions d'aucune chose de ce qui se
passait dans le couvent. C’est pourquoi je cherche,
quand je dois sortir, à fuir tout ce qui est ter-
restre. :
» Il arriva, dans la première année (après la mort
(4) Hedwige de Laufenberg et Marguerite de Brisach,
religieuses du couvent d'Underlinden, célèbre par sa floraison
de mystiques des 13e et 14e siècles, eurent aussi l’assurance
que Dieu serait présent à leur mort,
CHAPITRE XVII 311
de la sœur) que les supérieurs vinrent et on voulut
nommer une prieure qui avait toujours été contre
moi. C'était dans la nuit d’un vendredi et j'avais
été sur sa tombe (11, puis au chœur. Je ressentis
une grande suavité, cette odeur exquise me péné-
trait tout entière jusqu’au cœur et dans tous les
membres. Le nom de Jésus me fut donné avec
tant de force que je n'étais plus capable de rien.
Il me scmblait que j'étais vraiment près de lui.
J'étais plongée dans un tel ravissement que je ne
pouvais remuer. |
» Il vint (près de moi) une sainte sœur appelée
Adelaïde ; ce fut elle que Dieu me donna (comme
amie après la mort de celle que je pleurais). Elle
venait prier. J’allai vers elle et je lui fis signe que
je ne pouvais parler, lui demandant, par gestes, si
elle ne remarquait pas ces parfums.
.» Elle ne put me comprendre. Je fus effrayee et
je vis bien qu’elle ne remarquait pas cette senteur
divine. Je la quittai et ne la revis plus avant le jour
où je recommençai à parler.
» Je respirai ce parfum dans le chœur pendant trois
jours et, désormais, tout ce qui arrivait au couvent
me paraissait sans intérêt, comme s’il se fut agi de
choses se passant au bout du monde.
» Je continuai d’être très triste à cause de ma
sœur. |
(4) La tombe de la sœur.
CHAPITRE XVIII.
C2
L'ami spirituel. — Henri de Nordlingen — Premiers rapports
avec Medingen.
Si les femmes, à l’époque qui fait l’objet de
cette étude, pratiquaient la mystique comme une
chose simple et naturelle, les hommes la discu-
taient davantage et cherchaient, pour ainsi dire à
la coditier, à en faire une science complète.
Autour des couvents si nombreux où les Mar-
guerite, les Christine, les Mechtilde, les Luitgarde,
vivaient dans une sublime alternative de souffrances
et de visions, nous voyons tout un monde de
savants moines, de prêtres picux, de dévôts laï-
ques, étudier avec enthousiasme, discuter et prati-
quer aussi la science de l’amour de Dieu. C’est
un élan vraiment extraordinaire, qui doit nous don-
ner une haute idée de lélévation des intelligences
dans des siècles que, volontiers, on considère
comme encore barbares.
Le groupe le plus compact de ces mystiques fut
celui des « amis de Dieu » qui, des pays du Rhin
où se trouvait son centre, rayonnait dans toute
l'Europe chrétienne, depuis Ruysbroeck « l’admira-
_
CHAPITRE XVII 313
ble », jusqu’à lItalien Venturini. Les chefs de ce
_ groupe, à la suite de maître Eckhart, étaient Île
grand Tauler, le suave Henri Suzo, Petrange Rull-
mann Merswin et ce mystérieux « ami de Dieu »
de l’Oberland, qu’on croit être Nicolas de Bâle et
qui eut une influence si extraordinaire sur Tauler.
Nombre. d’autres mystiques ont laissé des écrits
où ils se dérobaient sous le voile de lanonyme.
Parmi ces hommes qui faisaient de létude de
la Mystique le but de leur vie, Fun des plus
typiques, Si nous osons nous exprimer ainsi, est
certainement le prêtre Henri de Nordlingen, figure
attachante et curieuse, reflétant bien l’état d'âme de
son epoque. [Il n’a pas écrit comme Tauler, mais il
a cultivé avec lui la science mystique, il l’a prêchée
sans se lasser, il la encouragée et propagée, et
surtout il l’a pratiquée.
C'est un des directeurs les plus influents, les plus
actifs, de cette singulière société des « Amis de Dieu »
qui compte ses membres dans toutes les situations
sociales : dans les couvents, dans le clergé, dans
les palais ou les chaumières. Le centre de cette
association est Bâle, mais les « Amis de Dieu » gardent
entre eux des relations suivies, ils s’écrivent sans
cesse, et de Bâle, de Souabe, de Belgique ou d'Italie,
les missives se croisent, portant, avec des détails
personnels, l’annonce de présents, l'envoi de livres,
des questions ou des réponses sur un point de
mystique, des encouragements ou des exhortations.
Henri de Nordlingen est l’ami spirituel de Christine
et de Marguerite Ebner, mais il a pour Marguerite,
314 CHAPITRE XVIII
ce semble, une affection plus profonde, plus in-
time. C’est bien l’homme doux et tendre, d’une
piété expressive, capable de prendre l'influence la
plus complète sur les femmes qu’il doit diriger. Il
se rapproche par le caractère et le genre de piété,
d'Henri Suzo plutôt que de Tauler : aussi est-il le
centre d’un groupe nombreux où dominent les femmes.
On ne connaît rien de son origine et c’est à
Marguerite Ebner qu’on doit le peu qu’on sait d’une
existence qui fût cependant célèbre en son temps.
Sans les lettres charmantes, naïves et si profon-
des qu’il écrivait à la grande mystique, nous n'’au-
rions rien su de cette amitié toute spirituelle.
Elle est si fidèle, si confiante, si vive, qu’elle doit
être placée avec ces nobles exemples d'amitié chré-
tienne des Jérôme et des Paule, des François et
des Claire d'Assise, des Francois de Sales et Jeanne
de Chantal.
Henri de Nordiingen est un conducteur d’àmes
plutôt qu’un savant écrivain. Il prêche et il con-
fesse et les auditeurs comme les pénitents ne lui
manquent pas. Il en est quelquefois accablé.
On le voit pour la première fois à Nordlingen,
où il vit avec sa mère et dirige une petite asso-
ciation de femmes pieuses. Il est l’ami intime du
prieur de Kaisheim, plus tard abbé du même mo-
nastere, et on le voit en rapports fréquents avec
les moines. La cure de Fessenheim, dépendante de
Kaisheim, étant vacante, l’abbé veut la donner à
Son ami, mais les comtes d’Ottinger, qui sont en
Contestation au sujet de cette cure avec l’abbaye,
CHAPITRE XVIII 315
élèvent des difficultés (1). C’est dans ce temps que
paraît l’édit de Louis de Bavière, ordonnant à tous les
prêtres de continuer à célébrer la messe publiquement,
sous peine de prison. Henri de Nordlingen n'hésite
pas et quitte sa patrie malgré toute la tristesse
qu'il ressent d’un exil si lointain et de la séparation
d'avec des amis. Deux comtesses de Graisbach, qui
partent pour la Suisse, le prennent avec elles et
Henri arrive à Constance d’abord, parce qu'il croit
ce pays obéissant au Pape. Mais il se trouve que
le Conseil de la ville vient de donner au clergé un
mois pour reprendre l'office public ou quitter la ville.
Henri doit repartir et errer encore, mais non
comme un inconnu, car tout le pays du Rhin est
plein « d'amis de Dieu » et lui aussi appartient à
l'association mystique. Il trouve déjà une consœur
à Aargaü dans la reine de Hongrie, Agnès, qui,
depuis son veuvage, s’est retirée au couvent de
Kônigsfelden ; mais c’est à Bâle qu’il va vivre dans
le centre actif de la piété mystique. On l’y recevra
avec Joie. Sans doute, il y venait avec une grande
réputation d’orateur et de confesseur car, à peine
arrivé, le voit-on être le point de mire de tout le
monde pienx du pays. Il doit prêcher, il confesse
des journées entières, chacun désire s’entretenir
avec lui. C'est alors que se forme ce cercle d'amis
où son âme tendre, presque féminine, se console de
l'exil, se fortifie dans ses fréquents découragements,
car Henri de Nordilingen paraît avoir eu un tempé-
(1) Les comtes d’Ottinger avaient donné, au siècle précé-
dent, beaucoup de terres à l’abbaye de Kaisheim.
316 CHAPITRE XVIII
rament nerveux et impressionnable, facile à enthou-
siasmer et à abattre.
Le cercle des amis de lPexilé est nombreux : il
y à d’abord la noble et tidèle Ofim Frickin qui,
plutôt que de se séparer d'Henri, a quitté la Souabe
et vient s'installer à Bäle avec la mère de son ami.
C'est elle qui, Souvent, viendra en aide pécuniaire-
ment au pauvre prêtre que l'exil a dépouillé. Ofim
est veuve et ses trois tilles sont religieuses au couvent
de Zimniern. Viennent ensuite Anna et Elisabeth,
Comtesses de Graisbach, ses compagnes de voyage,
une Duchesse qui habite le château de Neuhofen,
Marguerite « à l’anneau d’or » qui traduit pour Henri
les révélations de Mechtilde de Magdebourg, puis la
Dame de Falkenstein et d’autres qui ne sont désignées
que par leurs prénoms : Anna, Adelaïde, la chère
Chützlin. D’autres correspondent de loin avec Henri;
nous voyons la Dame de Wildenrode, Elsbeth
Hochstetten, cousine de Marguerite, Elisabeth Sche-
pach, l’amie de Tauler, puis des religieuses des
couvents de Klause, de Hôhenwart. Les hommes
ne manquent pas non plus autour de l'exilé, il y a
d'abord Tauler dont l'amitié lui sera fidèle. Henri
Suzo et l’austère bourgeois de Strasbourg, Rullman
Merswin ; il y a les moines cisterciens de Lützel,
le prêtre Henri de Rumerschein, le sire Henri de
Rheinfelden, le chevalier de Pfaffenheim, le chevalier
de Landsberg. Tout ce monde vit dans un afec-
tueux échange de pensées, de correspondances, de
visites et surtout de réunions mystiques, où Henri de
Nordlingen parle avec autant d’ardeur que d’érudition.
CHAPITRE XVII 317
Mais de loin comme de près, Henri n'oublie pas
celle qui est à la fois son amie, sa fille spirituelle
et aussi sa directrice. Il a, dans Marguerite, une foi
entière, il professe pour elle la plus tendre et la
plus respectueuse admiration dont seule, la religion
catholique, peut offrir les exemples consolants.
C'est dans les révélations de Marguerite que nous
trouvons les commencements de cette sainte amitié.
Ce füt le 29 octobre 1332 qu'Henri de Nordiingen
paraît être venu pour la première fois au couvent
de Medingen. Sa reputation avait dû l’y préceéder, de
même qu'il devait connaître Marguerite par le récit
des merveilles de sa vie. Elle avait alors 41 ans.
Peut-être déjà le prêtre mystique s’était-il recom-
mandé à ses prières. Marguerite ne paraît pas, tout
d’abord, être entraînée vers cet homme qui venait
à elle, qui sait? par une vaine curiosité ?
« Au jour de Saint Maurice, écrit-elle, Dieu envoya
son véritable ami au couvent (1). Les sœurs me
(4) À cette époque Henri vivait encore à Nordlingen avec
sa mère, dirigeant le groupe de femmes pieuses où brillait
la noble Ofim (Eufemia) Frickin, Irmel Balldoltin d’Eringen
et la dame de Wildenroden. Il était aussi en rapports fré-
quents avec les cisterciens de Keisheim, les cisterciennes de
Zimmers, d’Ober et Miderschonenfeld, les bénédictines d’Ho-
herwart, etc. On connaît, d’après les révélations de Marguerite,
huit séjours de Henri à Medingen. Le 4er eut lieu le 29
octobre 1332 — le 2e, le 31 octobre 1834 — Ile 3e, un mardi
après les cendres de l’an 1335 — le 4e, le 135 avril 1335 —
le 3e, du 1e novembre 1341 au 4 novembre suivant, — le 6e
vers le 9 octobre 1344 — le 7e, du 16 au 26 juillet 1347 —
le dernier, le 11 octobre 1397. {Voy. Strauss M. E. et H. de N.
Introduction).
318 CHAPITRE XVIII
prièrent d'aller près de lui. Je n’y allais pas volon-
tiers car je n'avais pas encore beaucoup de forces
pour marcher. Mais quand je fus auprès de lui ce
fût avec plaisir que j’entendis ses saintes instruc-
tions. Je ne parlais cependant pas volontiers avec
lui, ni avec personne et je commençais par lui dire
que je n'avais pas un grand amour pour Dieu
comme on aurait pu le croire par mes paroles, et
qu'il me semblait qu’il trouverait une autre personne
qui aurait plus d'amour et de zèle. Je parlais ainsi
en toute franchise, me reconnaissant une créature
indigne des grâces et des dons de Dieu. Alors ce
véritable serviteur de Dieu, préparé pour moi par
la grâce divine me dit: « Donnez moi votre sœur ?
« — Il ajouta — » que me fait un corps sans
âme ! » Alors je reçus la grâce de comprendre ses
paroles car la mort de ma sœur me semblait plus
douloureuse que jamais. (1)
C'est à dater de cette visite que commence la
correspondance si originale des deux mystiques,
où se mêlent les sublimes élans de deux âmes
assoiffées de l’amour divin, aux détails charmants
et naïfs des mœurs simples de cette époque.
Nous retrouverons, au cours de ces révélations
Henri de Nordlingen. Sous peine de trop en boule-
(14) Marguerite était encore sous l'impression très vive de
la mort de cette sœur qu’elle aimait tant. Tout de suite Henri
voit dans cette douleur une faiblesse d'âme, il veut l'en
arracher en donnant à la sœur désolée, l’occasion d’un acte
héroïque de renoncement.
CHAPITRE XVIII 319
verser le texte, nous devons poursuivre le récit de
a pieuse moniale.
» Peu après, pendant la messe de la -Charideleur,
c'était l’année (l’anniversaire) de ma sœur, il me
vint des douleurs intolérables dans la tête et dans
les dents, et ce mal fut tel que pendant six semaines
je ne pus incliner ma tête. Chaque jour, j'aurais
voulu mourir. J'étais bien misérable et Je n'avais
personne qui voulût me soigner pour Dieu. (4) La
nuit surtout je n'avais personne car elles n’aimaient
pas d’être troublees dans leur repos. Je me disais
que j'étais dans la première prison où Notre-Seigneur
fût enfermé (quand il fut ramené du jardin des
Oliviers.)
» Mais Dieu, dans sa bonté me préserva de conce-
voir de la mauvaise humeur ni de l’impatience à cause
de mon état misérable et de mes souftrances. Ce qu’on
me faisait je lacceptais comme une bonté, ce que
lon ne me faisait pas, je le souffrais volontiers
pour Dieu. Je passai presque tout le carême dans
de grandes douleurs. Et lorsque vint la fête de
Pâques je me trouvai guérie et je pus suivre la
communauté au chœur et ailleurs. Et je le faisais
avec joie et goût. Et Je pensai que je devais à ma
sœur de pouvoir ainsi louer Dieu par elle. Je reçus
aussi d’abondantes gràces intérieures et extérieures.
C'est ainsi que si j'avais quelque chose qui m'afili-
(4) C'est à dire : personne ne voulait la soigner par charité
chrétienne ou par affection personnelle. Elle avait sans doute
une garde malade, mais ne trouvait pas auprès d’elle l’affec-
Lueux intérêt que la sœur morte lui témoignait
22
320 < CHAPITRE XVIII
weait, lorsque j'allais au chœur adorer Notre Seigneur
devant l'autel, ce chagrin m'était enlevé, j’éprouvais
le soulagement de quelqu'un à qui on enlève un
oros fardeau qu’il porte. Je me chagrinais également
trés fort de ce que notre communauté ne vivait pas
comme if leût fallu pour les choses spirituelles et
temporelles. Si je voyais que les unes agissaient
contre la vérité, contre la paix ou lamour, que
d’autres se réjouissaient du malheur du prochain,
et autres choses semblables, J'en éprouvais une pro-
fonde douleur, à ce point que je partai d’auprès
d'elles en pleurant. Je pensai que Dieu m'éprouvait
ainsi pour que je reconnaisse que je n’avais jamais
vécu jusqu'ici dans sa paix, sa vérité et son amour.
» En ce même temps j'eus une vision pendant
mon sommeil. J'étais à une fenêtre et le vent du
sud m'arrivait avec une extrème violence. Cette
même tempête fit couler les eaux de tous côtés.
Sur la terre il y avait une multitude de tas qui
étaient les péchés des hommes. Les eaux vinrent
couler au milieu de ces tas et elles étaient si
violentes que c'était merveille qu'ils ne soient pas
tous renversés. Mais beaucoup restèrent entiers. Ceux
qui étaient dans la vallée s’effondrèrent et sous eux
parût une belle herbe verte. Je compris intérieure-
ment que ceux qui étaient dans la vallée signifiaient
les humbles. Je vis alors une bienheureuse sœur de
notre couvent qui est prés de Dieu et elle me dit :
« Vois comme ton Seigneur est grand et puissant. » (1)
(1) L’allégorie est facile à comprendre. Les péchés des
humbles représentés par les petits tas renversés dans la
CHAPITRE XVI 391
» 1333. Pendant l'Avent, comme J'étais la nuit
dans mon lit, Je ressentis une frayeur si excessive
que je ne savais plus que faire. Par le secours de
Dieu, je n'’endormis dans la grâce et quand je
m'eveillai après la nuit, j'étais encore plongée dans
la mème gràce. Mais je ne puis exprimer ce qui se
passa tout ce temps en moi. Mon Seigneur Jesus-
Christ le sait bien. Je me levai et je reçus encore
après beaucoup de grâces.
» Dans le même temps pendant mon sommeil il
me fût envoyé un très digne messager. Il venait de
la part d’un grand seigneur m'apporter une grande
lettre d’où pendait quatre sceaux d’or. Il me fût
assuré que’ je pouvais les donner à qui je voulais
sur la terre et au purgatoire. Je demandai que la
communauté eût la même faveur. Il me fût répondu :
Veulent-elles agir en vraie humilité, en paix parfaite,
en sincère vérité ? Toute la communauté était réunie
et dit dans son erreur : Nous ne pourrions jamais !
Et je m'éveillai. J'avais reçu de grandes grâces qui
durèrent tout le temps de lAvent et après la Noël.
» Depuis la mort de mon amie j'avais pris l’ha-
bitude de garder le silence (1) depuis la nuit du
vallée, sont effacés et disparaissent sous les eaux de la péni-
tence.
(1) La privation de parler est souvent pratiquée dans les
couvents, comme mortitication. Greith (D. Mys Ileb ) cite une
sœur d’Unterlinden, Catherina Ortolf qui observait le silence
si complètement qu'elle ne parlait que juste ce qu’il fallait
pour suivre la régle. Suzo parle de «vertu utile qui s’appelle
silence ». Chez les Clarisses de Wittichen beaucoup de sœurs
se taisaient pendant des années entières.
3929 CHAPITRE XVII
jeudi jusqu’au dimanche, pendant tout l'Avent et
depuis le jour où on cesse l’Alleluia jusqu’à Pâques. (4)
Ce silence me paraissait très bon, J'éprouvais une
grande paix quand je me taisais, et En trouvais toutes
sortes de grâces.
Pendant un carême (1334) j'eus un désir très
violent de servir Dieu, j'étais saisie avec force par
Ia pensée des œuvres d'amour de mon Seigneur
Jésus-Christ et aurais désiré voir sur mon corps les
marques de la croix. Et je le désire encore ; si les
douleurs de mon Dieu étaient imprimées sur moi je
serais plus unie à lui. J'avais un grand désir d’en-
tendre parler des œuvres et des marques de l’amour
de Jésus et je pensais que cela me toucherait beau-
coup intérieurement. ,
» Huit jours avant Pâques, mon Seigneur me
donna une grande dureté de cœur qui ne me
quittait pas. Quand j'entendais parler des douleurs
de mon Jésus et qu'on lisait les quatre passions, je
les écoutais avec une grande sécheresse et cela me
rendait indiciblement malheureuse.
» Je pensai : Plus jamais je ne serai heureuse !
Je quittai très vite le chœur et je me rendis dans
ma cellule espérant que cela irait mieux, mais c'était
la même chose. Je crus alors que cela irait mieux
lorsque je recevrais Notre Seigneur le jour des
rameaux. Cela arriva. Mais le jour de Pâques je
(1) Depuis le soir avant le dimanche de la septuagésime
jusqu'au Samedi Saint, l’Alleluia cesse dans l'office divin Au
moyen-àâge toute fêle était interdite pendant ce temps de
deuil et de pénitence.
CHAPITRE XVIII 393
fus plus mal disposée encore et je me disais qu’au
cune créature sur la terre n’éprouvait moins de Joie
de cette fête que moi. Il me semblait que je devais
m'abaisser en dessous de tous les hommes ; car per-
sonne n'avait plus mal employé ce saint temps. (1)
Lorsque je reçus Notre Seigneur, quand jallai à
l'autel, tous (ces tourments,; me furent enlevés avec
une suavité débordante. J’allai ensuite à table, mais
je ne pus manger, et j'avais une telle joie, j'étais
comblée de tant: de grâces que je ne pouvais plus
prier. Je me tis une croix et Je la baisai de toutes
mes forces, je la pressai sur mon cœur autant que
je le pouvais. Et je fis cela si souvent qu'il me
paraissait impossible de me séparer de la croix sans
mourir. La suavité et les grâces qui me penétraient
le cœur et tous les membres venant à me manquer,
je croyais ne plus pouvoir vivre. Lorsque je quittais
ma cellule, je prenais un crucitix avee moi. Je
possédais aussi un petit livre avec une image repreé-
sentant Jésus crucifié. Je le posais tout ouvert sur
ma poitrine, sous mon vêtement et, tout en marchant,
en travaillant, en faisant ma tàche quotidienne, Je
pressais cette image avec une Joie très forte. Avant
de me livrer au sommeil, Je prenais Pimage de mon
livre et je la mettais sous ma tête. Je portais mon
Seigneur sur ma gorge et Je le pressais sur mon
(4) Suzo et Tauler recommandent comme exercice de per-
feetion de s’humilier devant Dieu et toutes les créatures (Bricfe
ed. Preger 1867,49) Denifle (Boga XXXHH) eîite aussi Thomas
d'Aquin. (Ütrum subtiti teneantur suis superioribus in omnibus
obedire),
3924 CHAPITRE XVHI
cœur. Chaque fois que je le pouvais, je prenais une
grande croix et je la mettais contre ma poitrine
jusqu'à ce que Je m’endormis avec de grandes grâces.
Nous avions un grand crucitix dans le chœur. J'avais
un immense désir de lembrasser et de le presser
contre moi, mais il était trop grand ct trop haut.
Je n'avais contié ce désir à personne, sinon à une
sœur. Elle ne voulut pas m'aider parce qu'elle crai-
gnait que ce ne fut trop fort pour ma faiblesse.
Mais mon Seigneur est doux et bon, et ne peut se
refuser à un désir (sincère). Ce que je ne pouvais
obtenir étant éveillée, il me le donna miséricor-
dieusement dans mon sommeil. Il me semblait que
J'étais devant ce crucitix (1) avec ce même désir de
l’approcher qui me consumait et voici que mon Sei-
gneur Jésus-Christ se pencha de la croix vers moi
et me laissa baiser son cœur ouvert et m’abreuver
du sang qui en sortait, et J'éprouvai alors une suavité
qui me dura longtemps. Quand (après) je récitais mon
pater, je sentais cette suavité qui me remplissait et
mon pater augmentait mon ardeur. Mais je ne puis
faire les Jongues prières que je faisais avant. J'avais
un grand désir de recevoir le baiser de mon Sei-
_gneur Saint Bernard (2) et qu'il m’entoure avec
tendresse de son bras et qu’i me presse contre
son cœur. Ce désir fut accompli une nuit, Dieu
| ut) La chronique d'Anna van Münzingen du couvent d’Ade-
Ihausen mentionne ainsi un christ en croix qui se pencha
vers Geri Küchlin, l'une des religieuses.
(2 C'est-à-dire la paraphrase de Saint-Bernard sur le can-
tique des eantiques, parlant de l’embrassement de l'âme avec
Dieu. (Sermo VII De amore ardenti que anima diligit deum).
CHAPITRE XVHI 32
voulût bien le permettre. Je lui dis : « Je ne veux
rien que tes douleurs! Et JjJ’eus le sentiment (de
cette étreinte) si fortement imprimé en moi que je
la gardai en veillant et en dormant.
» En ces mêmes fêtes de Pâques (1334) mon Sei-
gneur Saint-Jean me fût intérieurement très cher. (1)
Le jour où on lisait l'Evangile : Maria Stabat ad
monumentum, je vis pendant la nuit mon très aimable
Seigneur Jésus-Christ et son bien-aimé disciple
Saint-Jean. Et il voulait à l'Evangile, recevoir la
bénédiction de Notre Seigneur. Il planait çà et là
dans le chœur avec Notre Seigneur et tous deux
s’arrêtèrent devant moi. Je sentis mon cœur si grand
que Je ne puis lexprimer. J’eus alors plus fort
que jamais le désir de suivre tous les jours de plus
en plus la croix de Notre Seigneur et je pensai
«Je ne puis plus supporter la vie! » Et je souhaitai
revoir un homme auquel j'ai été confiée et duquel
j'ai, depuis, reçu de grandes consolations. (2)
» Ce que j'acquis dès lors, c’est la grâce de me
reconnaître indigne des faveurs de Notre Seigneur
et le sentiment de ne pas y répondre dignement.
Tout ceci dura jusqu’en été.
» J'eus en ce temps des sentiments intérieurs si
pleins d'amour que je craignais de les voir dispa-
raître. On vint me dire que mon frère était là. J’en
(4) Saint-Jean fût toujours très vénéré dans l’ordre domi-
nicain. Le monastère d’Unterlinden lui était particuliérement
dédié. Adelaide Langmann se le voit donné comme fiancé
par le Seigneur et se plaint de cette substitution, puisque
Jésus lui-même s'était déclaré son époux.
(2) 11 s’agit ici d'Henri de Nordlingen.
396 CHAPITRE XVIII
eprouvai de la douleur car j'étais tellement plongée
dans la joie divine et dans l'admiration de ce qui
se passait en moi que J'étais contrariée d’être trou-
bléee de cette contemplation. J'avais eu auparavant
l'habitude de dire de longues prières et surtout de
réciter beaucoup de psaumes. Je cessai cela, car je
ne pouvais plus faire de longues prières ni réciter
de psaumes. La grande bonté de Notre Seigneur
Jésus-Christ perfectionnait l’oraison en moi, par son
humanité
» Notre Seigneur m'avait donné une sainte sœur,
femme très vertueuse, après la mort de mon amie.
Elle s'appelait Adelaide. (1) Elle me consolait en
toutes choses qui me concernaient. La volonté de Dieu
me l’enleva. J’eus alors autant de tristesse que pour
la mort de mon amie, car Je n'avais personne auprès
de qui je pouvais aller et contier ce qui me préoc-
cupait. Elle gémissait dans de grandes douleurs et
tremblements, elle était très malade. Je couchai une
nuit près d'elle et je me sentis saisie d’une telle
frayeur que je ne savais que faire. Je dis à Notre
Seigneur : « Ah! cher Seigneur, que fais-tu de moi,
tu ne veux me donner personne et tu ne m'enlèves
pas mes frayeurs? » Et à l'instant toute frayeur me
fût enlevée avec une grande grâce et je n’eus plus
peur à cause de la sœur. Mais ee gémit jusqu’au
soir de la Toussaint.
(1) I est difficile de savoir s’il s'agit ici de la sœur Ade-
laide dont Marguerite a déjà parlé. On ne peut affirmer que
Marguerite ait toujours suivi rigoureusement, dans son récit
l'ordre des dates.
CHAPITRE XVIII 397
» Je puis dire en vérité que Dieu m'envoya son
saint ange dans la lumière vraie. (1) Et quand on
me dit qu'il était venu, Jj'allai au chœur toute trem-
plante.
» J’allai ensuite auprès de Ini, mais Je n’y alla
pas volontiers à cause de mes inquiétudes pour
Adelaïde. Quand j'arrivai pres de lui, une grâce
immense m'éclaira et Je ressentis de ses paroles
une joie intérieure et une grande suavité, et Je pus
aussitôt parler avec lui et lui dire tout ce que je
souhaitai lui dire, me concernant. Dieu est si bon
qu'il ne repousse pas une prière sincère. Dieu
permit qu’il (H. de N.) me pria de rester avec lui
pendant les vépres. J’en fus très heureuse, car j'étais
persuadée qu'il m'avait été envoyé du ciel par Dieu.
Quand je le quittai le soir, la grâce de Dieu n'etait
si présente, un si grand désir de parler avec lui me
pressait, que je fus vivement poussée de prier jusqu’à
ce qu'il fit Jour et que Je put le revoir. Dans ces
instants je reçus des grâces immenses par la bonté
généreuse de Dieu. C'était une joie du cœur, toute
intérieure, qui dura tout le temps (de sa visite) et
n’empécha de ressentir aucune tristesse, et en même
temps une légèreté du corps que je ne puis expri-
mer, Je ne sentais plus mon corps et je croyais à
chaque instant que j'allais m’envoler. Mon très vrai
et bien aimable Jésus-Christ le sait bien. Pendant ce
temps, également, je n’eus aucun désir de manger,
si longues que fussent mes prières. J'ai aussi
(4) Il s’agit d'Henri de Nordlingen. Sa visite se fit le 31
octobre 1334, il demeura un jour ou deux à M.
398 CHAPITRE XVII
remarqué que j'eus la grâce de ne pas ressentir le
désir de manger quand j'avais à parler de choses de
Dieu, désir que j'avais auparavant, si petit que fût
mon appétit. Je trouvais insupportable tout aliment qui
ne füt pas la simple cuisine du couvent. Et si je
voyais des choses qui auraient pu donner quelques
satisfactions à mon corps, je me réjouissais de devoir
les rejeter pour FPamour de mon bien-aimé.
» Au jour de tous les saints (1) le fidèle ami de
Notre Seigneur devait venir. Pendant ce temps,
jusqu’à son départ je vécus dans une véritable joie.
Je ne me plaignai ni ne pleurai plus, car il me
semblait que Dieu m'avait pourvu d’un maître très
puissant. Je demandai à ma sœur ce que la coin-
munaute disait de la grande joie avec laquelle j'avais
quitté mon cher ami. Cette sœur répondit : « La
communauté juge toujours bien tes actions. » Cette
grande Joie dura jusqu'a la Noël. Je fus, pendant
ces fêtes, toujours plongée dans une suprême suavité
avec beaucoup de grâces qui m'inondaient de plus
en plus. |
» En ces mêmes fêtes, ma sœur (lamie morte)
vint une nuit et m'apporta une tête qui était toute
blanche ; elle me dit : « Ton écrivain Saint-Jean
l’'Evangéliste t'envoie ceci. » Je regus ce présent
avec une grande joie et quand je m’éveillai, je
reçus avec de grandes grâces l'avis que c'était (la
tête ?) de mon Seigneur Saint-Jean.
(1) Le lendemain de Parrivée d'H. de N. 1 s’agit de la
même visite. Mais Marguerite manque souvent de clarté dans
son récit.
CHAPITRE XVI 399
» De même, je priais un jour après Matines, il n°v
avait personne dans le chœur et j'avais peur selon
mon habitude et Je regardais derrière moi. (1) Je
vis quelqu'un en vêtement blanc. Je fus très heu-
reuse. Je voulus alors savoir vraiment qui c'était.
Il était là et je reçus de si grandes grâces que
toute frayeur disparût. Pendant longtemps après,
chaque fois que Je regardais cette place, je recevais
des grâces singulières. Ma noble vérité Jésus-Christ
le sait bien; dans sa bonté il rendit mon corps si.
spirituel que je ne le sentais plus, Je ne savais
plus si j'avais un corps, en même temps la grâce
m'inondait intérieurement de ses plus douces suavités.
J'eus alors le désir très violent de ne plus rien
faire que ce qui était de pur amour de Dieu et je
priai beaucoup notre Dame, qu’elle m'’aidât auprès
du Seigneur pour qu’il exauce ma prière. Et j'avais
un si grand désir d’être exaucée qu'il me semblait
que j'aurais volontiers donné ma vie pour qu'elle
soit acceptée par Dieu. Il arriva que, après Matines,
pendant mon pater, jJ’eus ce désir encore plus vio-
lemment. Par la bonté de Dieu, il me fût intérieu-
rement répondu qu'il voulait m'élever, afin que
toutes les contrées sachent (les grâces que Dieu
me faisaient). (2) Je m'effrayai grandement, car
(1) On se souviendra que chez les Dominicains, comme dans
tous les ordres, à cette époque, les matines se disaient à mi-
nuit. Marguerite qui avait l'habitude de réciter son pater après
cet office, restait souvent alors seule dans l'Eglise.
. (2) Dieu veut, à l'encontre du désir de sa servante, que
sa gloire éclate et que ses œuvres soient connues de tout
l'Univers. Christine Ebner a la même révélation et, comme
330 CHAPITRE XVII
J'aurais bien désiré que les grèces de Dieu fussent
secrètes et connues seulement du vrai ami de Dieu.
Je vis dans mon sommeil ce que Dieu voulait
opérer avec lui dans sa bonté, le Seigneur exigea
de moi que je lui donne ma confiance. Je dis —
« Je le ferai volontiers si c’est la gloire de Dieu. »
Le Seigneur répondit qu’il ne Pentendait pas autre-
ment, car je l'avais toujours trouvé dans la vérité
et j'avais constaté en lui une vie innocente. Je
puis dire que toujours il a été donné aux hommes
pour les consoler divinement et je souhaitai que
Dieu lui donnûât des lumieres intérieures pour que
sa vie humaine ne fût pas si troublée. Ma bienheu-
reuse amie qui est près de Dien vint à moi et me
dit : « Ne te tourmentes pas à cause de lui, car
il n'y à pas un homme sur la terre dont la vie
ressemble davantage à celle des douze apôtres. (1)
Marseucrite, s'effraie de cette célébrité que son humilité re-
pousse, Voiei une révélation faite à Christine sur ce sujet qui
ne se trouve pas dans Lochner : « Comme on lisait l’épitre de
la vigile, au chant a. a, a, Notre Seigneur dit : Tu peux dire
cela plus justement que lui fle prophète). Le premier a c’est
le choix que j'ai fait de toi avant ta naissance et la merveille
de ta naissance. Le deuxième @, c’est la grande célébrité que
je t'ai donnée et tout le bien que je l'ai fait au courant de ta
vie. Par le troisième @, je veux éternellement ton bien. Le
Prophète dit : e’est l'heure des ténèbres, — Toi tu es dans
le temps de la grâce.
(1) Henri de Nordlingen est placé sur le même rang que les
apôtres parce qu'il est lui-même une sorte d’apôtre. Dans les
entretiens de la sœur Katris les € amis de Dieu sont mis au
mème rang que les martyrs. » Myst. 2,462, 19 ff. « Beaucoup
de gens parlent de la vie bienheureuse que leur ont valu
leurs souffrances, Si on voulait parler de ce qu'ont souffert les
amis de Dieu, on trouverait le temps trop court, »
CHAPITRE XVIII Sol:
Marguerite, dans son extrème sensibilité, se tour-
mentait beaucoup des ennuis qu’'Henri de Nordlingen
avait en ce moment à cause de la cure de Fessenheim
que voulait fui donner l’abbé de Kaisheim et que
le comte d’Ottinger lui refusait, faisant valoir des
droits qu’il prétendait avoir été réservés à sa famille
par le bienfaiteur de l'abbaye. Henri devait faire des
démarches que son caractère paisible et hnmble rendait
pénibles et qui par suite, lattristaient. Marguerite
savait aussi que son ami se préoccupait beaucoup de
l'interdit et tout en ne partageant pas ses idées à ce
sujet, elle comprenait trop le tourment de sa con-
science si délicate. Elle n'etait sans doute pas Îla
seule à prier pour Henri. Beaucoup de moniales de
Medingen semblent s'être également mises sous sa
direction, ou tout au moins Pavoir pris comme con-
seiller de passage. On voit, dans sa correspondance
avec Marguerite, qu’il envoie des souvenirs à une
parente de son amie qu’il appelle Catherine, aux
trois Elisabeth Schepach, Scharnstetten et Hochstetten,
à une vieille prieure, Marguerite d’'Augsbourg, et à
beaucoup d’autres. Henri de Nordlingen, là, comme
ailleurs, avait su se former un cercle de ferventes
auditrices.
CHAPITRE XIX.
Souffrances extraordinaires.
« Au temps de lPAlleluia (écrit Marguerite, le 13
février 1335), je commençai à me taire avec la plus
grande joie et dans la nuit du mercredi des Cendres
j'eus - beaucoup de grâces. Cette nuit là, après
Matines, j'étais seule au chœur, agenouillée devant
l'autel. Il me vint une grande frayeur et cependant,
en même temps une gràce immense. J’affirme ceci
par la pure vérité de mon Seigneur Jésus-Christ. Je
fus saisie d’une grâce de Dieu violente, comme si
on me prenait mon cœur humain. Je le dis par la
vérité qui est mon Seigneur Jésus-Christ, Je n'ai
jamais ressenti cette impression.
» I} me fût donné une inexprimable suavité au
point de me faire croire que mon àme allait quitter
mon corps. Le très doux cœur de Jésus me fût
donné avec tant d'amour qu’il m'était devenu im-
possible d2 prier, à cause d’une parole incessante,
intérieure, imposée par la force divine, et je n’y pouvai
résister. Je ne trouve pas les mots nécessaires pour
exprimer ces choses, mais le nom de Jésus-Christ
y était répété sans cesse.
» Cette parole dura jusqu’à primes et je ne pou-
CHAPITRE XIX 333
vais plus rien faire, mais j'étais tranquille. J'aurais
voulu me taire devant les autres, mais je n'avais
pas ce pouvoir. »
Nous voyons ici la première apparition d’un état
extraordinaire qui va devenir pour Marguerite, à la
fois son plus grand supplice, et la source de ses
plus grandes grâces. Maladie étrange, n'ayant rien.
de commun avec aucune maladie connue, où la
main de Dieu se montre si visiblement, qu’on peut
la voir agir, pour ainsi dire, Sur sa victime expia-
toire. Dans ce martyre, l’âme de Marguerite s’épure
toujours davantage, monte de clarté en clarté jus-
qu'à Ja cime où le Divin Maître n’a plus que le
ciel à lui donner. |
Gôrres, dans sa mystique, parle de phénomènes
mystérieux se produisant chez des saints et des
saintes connues (!) chantant ou parlant sans que
leur volonté y prenne part. Sainte Marie d'Ognies
chante pendant plusieurs jours avant sa mort.
Sainte Catherine de Sienne projetait des sons inarti-
culés, Stéphanie Quinzanie entendait dans son cœur
une voix qui lui criait : amour, amour, amour !
Ursule Benincasa émettait de son cœur une voix
d'enfant qui pleure et parfois on eût dit une mélodie
d'orgue qui sortait d'elle. Catinpré cite lexemple
d’une religieuse dans le Brabant qui, dans ses
ravissements émettait des harmonies délicieuses que
l'on entendait entre la poitrine et le gosier ; mais
tous ces cas extraordinaires n'ont qu’une resserh-
(1) Gôrres. La Myst. Traduction de Ch. Sainte-Foi Tome I.
334 CHAPITRE XIX
blance lointaine avec l’état extraordinaire de Mar-
guerite prise tantôt d’un flux de paroles, tantôt
arrêtee brusquement dans une immobilité rigide de
la langue et des cordes vocales ; sans transition
soumise à la plus excessive rapidité de langage ou
à un silence absolu que rien ne pouvait rompre.
Et ces deux états si différents lui étaient également
douloureux. Nous ne croyons pas que ce cas se soit
représenté jamais de cette façon et avec cette vio-
lence chez aucune des mystiques des deux sexes les
plus favorisés d'états miraculeux et surnaturels. Mar-
guerite Ebner est unique, croyons-nous, quant au
genre de souffrances que la sagesse de Dieu lui imposa.
» Je n'avais plus la force de parler, continue
Marguerite, et le lendemain j'étais très malade et je
compris que j'avais éprouvé une merveille de Dieu.
Cela me sortait du cœur (1) et je n’en inquiétais.
Comme j'avais très peur il me fût dit avec une
douce bonté divine : Je ne suis pas un voleur de
l'intelligence, je suis la lumière de l'intelligence. »
Je recus alors de grands dons intérieurs de la bonté
de Dieu par la lumière divine de la vérité. Mon
esprit devint ainsi plus prudent et j'eus la grâce,
désormais, de ne plus dire ou comprendre que la
vérité. Depuis, on a beaucoup parlé contre moi
Je n’y répondai qu’autant qu’autant que je le croyais
utile pour la vérité. Je reçus encore beaucoup
d’autres dons que je ne pourrai écrire. Je les écrirai
(A) Gôürres dit aussi que la plupart des sons extraordinaires
produits par les mystiques viennent du cœur, de Pintérieur
de la poitrine et non de la gorge
CHAPITRE XIX 335
si je m’en souviens. Et tout cela arriva le Mercredi
des Cendres quand je fus empoignée au cœur
par l’amour. Lorsque la grâce de Notre Seigneur
me saisissait le plus violemment, m’enlevant à la
connaissance de mes pauvres sens humains, je me
prosternai devant le Seigneur, et il me donna sa
grâce divine. Et quand je vins après Matines, je
voulus dire mon pater; la parole me revint de
nouveau avec de grandes grâces et je répétais sans
cesse le nom de Jésus-Christ. Il me vint aussi
d’autres paroles et je passai de cette façon la semaine
où je ne pus dire mon pater jusqu’au vendredi.
Alors je pus le dire avec de grandes grâces.
___ » Au temps où il m'était impossible de parler, j'aurais
volontiers envoyé un message à l'ami de Dieu qui
m'avait été donné par la grâce de Dieu, car je remar-
quais que la gräce de Notre Seigneur ne doit jamais
être cachée. Le samedi, comme J'étais au chœur,
je voulus réciter les Matines de Notre-Dame, la
parole me revint avec de grandes grâces, et Je dus
quitter l'office et aller derrière l’autel tant je parlais.
haut. Une sœur vint après moi, c'était ma meilleure
amie et elle me conduisit hors du chœur et récita
Matines avec moi. Je voulus après retourner au
chœur et dire mon pater. Il me vint alors une telle
suavité que mon cœur était saisi de paroles sonores
et dans ces paroles je répétais sans cesse : Mon
Seigneur Jésus-Christ, mon seul amour. On me con-
duisit au lit et les paroles sortaient de moi Jour et
nuit si fort qu’on m'entendait de la salle du chemin
de la croix. Parfois je parvenais à parler aux autres
23
3360 CHAPITRE XIX
personnes mais la grâce et la légèreté (de mon
corps) la proie et la suavité ne me quittaient pas. Le
vendredi je crus comprendre qu'il m'était révélé
que je mourrais le mercredi et je m'étonnai beau-
coup, me demandant comment cela arriverait, car je
ne ressentais aucune douleur naturelle sinon lorsque
la grâce avec la parole me saisissait fortement, alors
j'étais malade après. C’est en ce jour que vint à moi le
vrai ami de Notre Seigneur qui m'a ête donné par
Dieu, et il vit les œuvres de miséricorde que Dieu
faisait en moi. Je lui tis connaître tout ce que
j'éprouvais comme à un tidèle médecin que. Dieu
m’eût envoyé. C'était le Mercredi des Cendres et
cette même nuit avait éte bonne et Je n'avais rien
ressenti, Sinon la grâce miséricordieuse de Dieu et
beaucoup de joie. Il en fût de même le matin du
mercredi. Mais quand le jour parüût le flot de paroles
me revint avec violence en mème temps que de
orandes douleurs, si bien qu’on m’entendait gémir
au loin. Mais la grâce divine et la suavité ne me
furent jamais enlevées. On me donna les saintes
huiles, car il me semblait, ainsi qu’à toutes les
personnes qui étaient près de moi, qu'il était temps
de me donner les derniers sacrements, parce que
j'étais dans le plus grand danger. Je sentais tous
mes membres comme morts et intérieurement je
goûtais la plus grande suavité, je faisais des actes
de foi vive et de confiance entière en Dieu et malgre
cela j'avais une frayeur toute humaine de la mort.
Je n'avais plus aucune assurance certaine de vivre
et j'attendais que la miséricorde de Dieu reçoive
CHAPITRE XIX 337
mon me. Comme j'étais ainsi accablée, je sentis
que la grèce divine que je conservai intérieure-
ment se répundait dans tous les membres de mon.
corps. Je repris possession. de moi avec la grâce
de Dieu. Cependant l’ami fidèle de Notre Seigneur
et toute la communauté étaient fort afifligés à
cause de moi. On me dit qu'ils avaient prié ardem-
ment Dieu en chantant et en récitant (des priércs)
pour moi. Le vendredi suivant Jj'éprouvais de
orandes douleurs, puis elles me furent reprises et
la joie divine me remplit intérieurement avec les
paroles que Notre Seigneur disait à ses disciples
Tristitia vestra vertetur, etc.; et Je compris que
c'était ainsi que Dieu voulait en agir avec ses
amis. Le flux de paroles dura continuellement jusque
vers Pâques et je ne pus réciter mon pater. Si je
voulais parler ou prier parce que j'en éprouvais le
désir et la dévotion, la parole m'’arrivait avec de
fortes grâces divines et je ne pouvais y résister. En
mème temps je ne pouvais ni goûter le sommeil,
ni me fortifier par la nourriture et quelque petite
que fût la quantité de nourriture que Jj'absorbai,
j'étais triste et contrariée de devoir la prendre. $i
le corps se complaisait à manger, il tombait malade
ensuite et alors j'avais un grand chagrin d’avoir
mangé. Pendant tout le carême je ne pus aller à
la messe à cause du flot de paroles, ce flot de
paroles augmentait, quand je regardai la place où
Dieu (la sainte communion) m'était donné, et si
j'entendais chanter ou prononcer le nom de Jésus,
le flux de paroles arrivait. Alors je ne pouvais rien
338 CHAPITRE XIX
dire d'autre que ce que la douce grâce divine me
forçait à répéter. |
» Au jour de Notre-Dame, pendant la messe,
quand on commença le Rorate, (1) je reçus de
grandes et singulières grâces. La parole (ordinaire)
revint et dura tout le temps de Ja messe. Je voulus
de suite après réciter mon pater et je pus le faire
en toute dévotion.
» Je craignis de ressentir dans la dernière
semaine cette dureté (au cœur) que j'avais eu l’année
précédente à cette époque. Mais la miséricorde de
Dieu me permit de passer ces jours avec beaucoup
de gràces et de suavité. Le Jeudi et le Vendredi
(saints), surtout je fus comblée pendant mon pater
et pendant toutes les choses (les prières, les offices,
les cérémonies) auxquelies j'assistais par les œuvres
d'amour de Notre Seigneur.
» Le soir de Pâques (15 avril 1335) vint l’ami
de Dieu, et avec lui toutes les grâces que Dieu me
prodigue par son entremise. Ainsi je passai toutes
les fêtes avec une grande suavité, surtout le mardi
de Pâques. Après Pâques je recommençais à réciter
mon pater et mes aspirations étaient singulièrement
longues. Et ma dévotion devint si ardente que je
ds avec Saint Thomas, mettre ma main dans le
côté ouvert de mon Seigneur Jésus-Christ et me
presser contre lui et y boire (son divin sang)
m'unir à ses soufirances, plus qu'aucun de ses amis
(4) Dans Ile rite des Dominicains, on dit à l'introït de la
messe de l’Annonciation le verset : Rorate coeli, etc
CHAPITRE XIX 339
et reposer avec Saint Jean sur le cœur de mon
bien aimé Jésus. (1)
» En ce même temps la gräce me füt donnée
avec abondance et il me füt dit que Dieu voulait
me placer avec les chérubins et les séraphins. A dater
de ce jour je ne pouvais les entendre nommer sans
ressentir une grande joie et une douce consolation.
» La parole dura en moi toute l’année, le flux
n'arrivait surtout après Matines quand j'étais au
chœur. Je commençais par éprouver une frayeur
toute humaine, pendant cette frayeur, la parole arri-
vait et toute crainte disparaissait et pendant ce temps
je n'avais plus peur quelque longue que fût la crise.
» Il m'arrivait aussi, et il m'arrive encore sou-
vent que je suis comme emprisonnée la nuit par
une violente grâce de Dieu, me trouvant dans lPim-
possibtlité de faire un mouvement extérieur et ne
me sentant plus moi-même.
» Intérieurement c'était une grande suavite avec
beaucoup de gràces dans Ia véritable présence
de Dieu. Elle m'était comme scellée avec le doux
nom de Jésus-Christ que je devais répéter sans cesse.
Celles qui étaient près de moi, comptaient que je
le répétais par milliers de fois. (9) Et je n'avais
pas le pouvoir de m'arrêter Jusqu'à ce que Dieu
(1) Adelaide Langmann demandait aussi à Jésus de reposer
comme Saint Jean sur sa poitrine. Tauler développe la même
pensée dans son sermon. V. P. Denifle Blumelese.
(2) Adelaïde d’Igelstadt, du couvent d’'Engelthal, écrit Chris-
tine Ebner dans son livre de la grâce, pendant les offices
au chœur, quand elle ne chantait pas, répétait toujours :
Jésus-Christ, Jésus-Christ.
340 CHAPITRE XIX
voulût bien me donner du repos. Pendant ce temps
je ressentais une entière légèreté, il me semblait
que mon corps m'avait quitté et je comprenais ce
que seront nos corps après cette vie. |
» En me voyant souffrir de si affreuses dou-
leurs, celles qui étaient auprès de moi pleuraient,
croyant que J'allais mourir. Mais je ne ressentais
pas ces dou'eurs, tant j'étais inondée d’une suavité
indicible, de grâce, et de joie intérieure. J’espérais
que Dieu me reprendrait ainsi de ce monde et que
ce serait la mort la plus heureuse qu’une créature
put obtenir. Ll’amoureuse volupté de la pure vérité
(qui est) Jésus-Christ me donnait ce que Pœil n’a
pas vu, loreille n’a pas entendu, le cœur de
Phomme n'a pu recevoir.
» En ce même temps cette grande joie m'’accom-
pagnait partout où J'allais, et où Je devais aller
pour Dieu; j'éprouvai surtout cette joie quand je
pensai que je faisais la volonté de Jésus, et, à
table je mangeai les aliments communs du couvent
avec une gaité toute divine. Un goût exquis et une
grande suavité me remplissait le palais et je pensai
qu'on n'aurait pu trouver rien de meilleur sur la
terre. J'aurai voulu que toute la communauté éprouvât
la même jouissance et lorsqu'elles tles sœurs) se
plaignaient que les mets n'étaient pas bons, je ne
pouvais pas ressentir ce dégoût. (1) J'avais une
grande préférence pour l’huile, elle me semblait très
(4) Christine Ebner, elle aussi était favorisée de sensations
exquises en mangeant et ne goûtait pas la nourriture quand
elle était mauvaise.
CHAPITRE XIX 341
bonne et jy trouvai une jouissance toute divine plus
qu'en aucun autre mets. (1)
(1) L'huile est le symbole de la miséricorde. On trouve
cette image employée dans beaucoup d'auteurs ascétiques.
L'Eglise, du reste, par les nombreux usages qu'elle fait de
huile dans ses rites les plus saints, montre bien le symbole
mystérieux qui s'attache à cette matière. Dom Guéranger
l'explique admirablement dans son année liturgique, au
Samedi. Saint. Marguerite Ebner voyait dans l'huile une
signification mystique qui la lui rendait agréable.
CHAPITRE XX
Exil de Henri de Nordlingen.
La divergence d'opinions qui existait entre Mar-
guerite Ebner et son ami spirituel, à propos de
Louis de Bavière, ne paraît pas avoir jamais soulevé
le moindre nuage dans leur amitié. Et c’est vrai-
ment chose étrange, le spectacle de ces deux âmes
de foi ardente, de ces deux consciences d’une
délicatesse si tendre, gardant chacune leurs idées
très arrêtées et absolument opposées dans une
question qui intéresse la conscience et la foi d’une
manière aussi précise. Henri, certainement, aevait
éprouver une vive douleur de voir sa pieuse amie
obéir à un excommunié et Marguerite fût-elle tou-
jours tranquille ?
Nous avons ici une preuve bien convaincante du
singulier renversement des esprits en Allemagne où
l’interdit était considéré comme non avenu, faute de
pouvoir, pour le Pape, lutter avec la puissance
temporelle.
La question ne se présentait pas d’ailleurs de la
même façon pour Marguerite et pour Henri.
Marguerite, renfermée dans son couvent, n'avait pas
la responsabilité qui incombait à Henri de Nordlingen
CHAPITRE XX 343
comme prêtre. Très habituée à l’obéissance, im-
prégnée, pour ainsi dire, de soumission à ses supé-
rieurs, elle pouvait s’illusionner en se laissant con-
duire par eux. Henri, au contraire, en tant que
prêtre, devait prendre une résolution franche.
Ces inquiétudes de conscience décidèrent proba-
blement Henri de Nordlingen à partir pour Avignon
à la fin de Pan 1335. Il voulait être éclairé à fond
sur son devoir.
Marguerite elle même n’est pas pleinement rassurée.
Elle se posait parfois, non sans inquiétude, des
questions anxieuses sur Finterdit. Preger dit que
dans les couvents comme Medingen, le sentiment
intime des sœurs pouvait se résumer en une sorte
de mauvaise humeur contre le Pape qui, par ses
excommunications, troublait les âmes, et faisait du
tort à la religion, en arrêtant les exercices religieux,
obligeant ainsi des millions d’innocents à expier les
fautes dun seul. (1) Marguerite va nous dire elle-
même sa pensée :
» Cette année (1335) quand j'entendais parler de
Notre Seigneur et qu'on prononçait le nom de
Jésus-Christ, J'étais saisie d’une effusion de grâce divine
et de suavité. Je restais assise longtemps et ne pouvais
bouger extérieurement, ni prononcer une parole.
» Je n’éprouvai aucun dommage intérieur à cause
de Pinterdit, mais je fus très privée exterieurement,
car la communion nous était rarement distribuée.
Notre ordre, à la vérité, ne s'était pas conforimé
(1) Preger-Geschichte der. D. Mys. Tome II p. 292.
3/4 CHAPITRE XX
a linterdit comme d’autres l’ont fait. (1) Mais notre
couvent ne fut plus pourvu d’une façon régulière
du Saint Sacrement (de la communion.) On laissa à
chacune Ja liberté d'agir selon ses besoins. (2) Cela
ne laissait pas que de me contrarier. Est-ce que je
n’agissais pas contre lui (contre Dieu) en commu-
niant ou en allant à la messe — j'aurais préféré
mourir. — Je remis tout dans les mains de Notre
Seigneur et je lui dis : Seigneur, si je fais mal, tu
feras pénitence pour moi! Il me fût répondu par
Dieu : « Viens à moi, je ne t’abandonnerai jamais,
ni ici, ni là. Celui qui me désire en vrai amour,
je ne l’oublierai jamais non plus dans mon amour.
» Je le jure par là vérité qui est mon Seigneur
Jésus-Christ, jamais la grâce de Dieu n’a diminué
en moi. Je reçus ainsi mon Dieu de temps en
temps et aux grandes fêtes, comme à la Pentecôte.
aux fêtes de Notre-Dame, à la Toussaint, à la fête
de Monseigneur Saint-Jean, et surtout pendant l'Avent,
et à la Noël. A toutes ces fêtes, je fus comblée de
joie, de grâces, de suavités indicibles et de conso-
lations divines. Parfois le ftux de paroles me revenait.
ou le silence forcé m'étreignait comme je Flai dit
plus haut.
» Monseigneur Jésus-Christ, parfaite vérité, le sait
(1) Marguerite pense ici à son couvent et non à tout
l’ordre dominicain dont une grande partie préféra l'exil à
la désobéissance au saint siège.
(2) Dans les pays frappés d’interdit, les sacrements n'étaient
accordés qu’ € in extremis ». Dans les couvents de femmes,
la elôture permettait qu'on usât des trésors de l’Eglise, les
portes fermées au public.
CHAPITRE XX 34)
bien. Depuis ce temps j'ai cherché à extirper de
mon humanité tout ce qu'il m'est possible en paroles,
actions, pensées qui seraient contre lui. À la lumière
de la claire vérité qui rejaillit en moi, venant de
lui, j'ai cherché à vivre comme il le voulait.
» Pendant longtemps, aucuné chose ne pouvait
me tourmenter et si on me disait une parole capable
de me contrarier, je la recevais avec une grande
joie. J'avais aussi parfois des mouvements de tristesse
qui provoquaient mes larmes. Dans ces instants,
J'acceptai cette douleur avec une ‘grande joie. Cela
n'arrivait fréquemment pendant mon pater. Il
m'était alors donné des divines consolations par
mon Seigneur Jésus-Christ, car je savais que ces
épreuves augimentaient la récompense que je pouvais
mériter. Par cette même bonté de Jésus je pus sans
en eépreuver de nouveau mal veiller après minuit.
Et même je recevais (dans cette veille) un repos
bienfaisant et naturel qui me fortitiait interieure-
ment et extérieurement Tout le jour je vivais dans
la grâce divine et la force du corps. Lorsque, apres,
je me couchai et que je regardai en haut, je voyais
devant moi des lumières blanches comme s'il faisait
jour, et cependant il ne faisait plus jour et la fenêtre
était close. Je voyais aussi l'autel et Îles murs de
la cellule et cela se reflétait Sur moi. Dans un
semblable repos, je compris que Dieu prend son
plaisir aimable dans les âmes aimantes et elles
en lui...
» Quand je voulais prier pour les âmes, je rece-
vais le pouvoir de prier avec plus d'ardeur pour
346 CHAPITRE XX
. une âme que pour l’autre. Parfois il m'était impossible
de prier pour une âme, puis, après, je le pouvais.
Comment m'expliquer autrement ce fait étrange, sinon
que les âmes pour lesquelles j'avais la permission de
prier menérent ici-bas une vie innocente (1), et celles
pour lesquelles j'en étais empêchée (par une force
mystérieuse) étaient plongées au fond (du Purgatoire)
et mes prières n'avaient pas le pouvoir de les en
arracher avant l'instant désigné par la miséricorde
de Dieu, ou lorsque la prière commune de l'Eglise
les avaient délivrées. (2) Je dois reconnaître qu’il me
fût impossible de prier pour certaines àmes. Si je
voulais que cette prière profitât à d’autres âmes je
ne le pouvais pas non plus, quelque grand désir
que J'en eus. Si je voulais prier pour trois âmes,
je devais en laisser une en arrière, pour laquelle je
ne pouvais prier particulièrement. J'avais aussi plus
d’ardeur à prier pour certaines âmes et comme cela
(cette ardeur) ne durait pas longtemps, Dieu me dit
qu'elles étaient dans léternelle joie et dés lors je
ne pouvais plus prier pour elles. Je dis : « Seigneur,
je sais qu’elles sont au ciel, elles m'ont dit elles
mêmes qu'elles étaient auprès de vous. » Il me fut
donné aussi quelquefois une gràce intérieure qui me
faisait pressentir de quelques personnes qu’elles
étaient destinées à la vie éternelle.
dt) C'est-à-dire, avaient peu à expier.
(2) D'après ce passage, Dieu, craignant d’avoir à refuser
quelque chose à sa servante, empêchait Marguerite de prier
pour les âmes qu'il ne voulait pas encore admettre au
ciel,
CHAPITRE XX 347
» Nous avions au couvent une sœur converse
qui recevait les mêmes grâces que moi et elle trouvait
en moi de grandes consolations. Elle tomba malade
et languissante et Notre Seigneur Jésus-Christ sait
bien que je ne la voyais jamais sans une vraie joie.
J'avais l'habitude après les repas de lui apporter
ce que je pensais pouvoir lui convenir et toujours
je venais vers elle comme vers Dieu même. Ce
que je lui donnais, je désirai que Dieu le lui donne
avec la vie éternelle sans passer par le Purgatoire.
Elle resta ainsi longtemps très malade et le jour
où elle mourut j’éprouvais une grande joie pendant
mon pater comme si elle (la sœur) était entrée dans
la vie éternelle et que je lui eûsse obtenu cette grâce
par mes prières.
» Il mourût une autre sœur de notre couvent.
Je priai pour qu'elle reçût le repos éternel. Il me
fût répondu : « Laissez ma Justice accomplir en
elle. » Peu après, elle vint à moi une nuit, je lui
demandai ce que la miséricorde de Dieu avait opéré
en elle. » Elle dit : « La miséricorde ne prévaudra pas
contre la justice. » Peu aprés elle revint vers moi et
me dit que cela allait mieux, mais qu’elle avait passé
par de grandes épreuves : Je lui demandai : « Pour-
quoi toutes ces épreuves ? » Elle répondit : « A cause
de tout ce que j'ai fait contre Dieu. » Et elle me
remercia pour le bien que je lui avais procuré.
» Mon amie vint une nuit et elle m’annonça la
visite d’un Seigneur tellement puissant qu'il doit
avoir sur nous un pouvoir sans limites. J'en éprou-
vais un amour très ardent et très suave. Mon
348 CHAPITRE XX
amie me dit : « Tu voudrais volontiers avoir de
semblables supérieurs ? » Je répondis : « C’est vrai! »
Le puissant Seigneur me dit alors très doucement :
« Comment peux-tu m'aimer autant que tu m'aimes ? »
Je compris que c'était Mon Seigneur Jésus-Christ et
qu'il m'interrogeait sur l'amour ardent que j'ai pour
ses saintes œuvres d'amour.
Dans ce temps, mon frère voulait ave dans
mon couvent une (de ses) enfants. Cela me contra-
riait, Car je craignais d’avoir des ennuis à ce propos.
Je vis dans la nuit qui précédait le Jour où cette
nn ‘devait venir, que son visage était transparent
t je reçus la consolante assurance qu °ne serait
une créature bienheureuse.
» Quand, aprés, elle arriva au couvent, je vis de
mes propres yeux une grande lumière autour d'elle
lorsqu'elle dormait. C’était avant l'Avent et je com-
mençai mon silence ordinaire et mon Seigneur Jésus-
Christ me donna aussi ses grâces habituelles avec
beaucoup de suavité et le jour de la Noël la parole
me revint avec la gràce de Notre Seigneur...
» Au jour de Sainte Agnès, pendant mon pater
après Matines, mon très cher Seigneur Jésus-Christ
vint par sa suave présence me donner un flot de
paroles excessivement long et violent, Il dura tout
le jour. Pendant ce temps j'avais un désir ardent
de communier. Nous attendions les confesseurs et
ils vinrent seulement à midi et ils me donnèrent la
communion, Car je n'avais pas encore mangé, tant
j'étais animée du désir de recevoir mon Jésus. Je
CHAPITRE XX 349
restai ainsi tout le jour et on ne me donna à
manger que la nuit, à la lumière.
» De même le mercredi des Cendres (13 fevrier
1336), comme il était tard après Vépres, j'étais dans
le chœur devant l’autel. Je vis trois lumières, elles
étaient comme une gloire devant moi. Je reçus là
une grande grâce et une Joie immense de la pré-
sence de Dieu, et le flux de paroles me vint. de
passai tout ce carême avec la même grâce de Notre
Seigneur, mais je n'avais personne, car l’ami de
Dieu que sa bonté m'a donné pour me consoler,
était à Avignon.
» Mais le jour de Notre-Dame, un mal me saisit
que je ne puis expliquer. C'était un grand froid
avec une grande Joie, et après le froid une vive
chaleur pendant laquelle le nom de Jésus-Christ
m'était comme insufflé avec tant de force que j'étais
obligée de le répéter. Ce flux de paroles commençait
toujours avec le nom de Jésus. La pure vérité,
Jésus-Crist, sait bien que rien ne m'est plus doux
en ce monde que son saint nom. Par lui Je me
presse contre les saintes plaies (de son corps). En
lui je ressens les plus merveilleux goûts qui me
viennent de ses grâces intérieures. Pendant mon
pater, particulièrement, il m'était donné des grâces
plus fortes et plus nombreuses, bien au-dessus de
ma compréhension humaine ect je pense même que
l'abondance des grâces qui m’étaient données pendant
un pater auraient pu remplir toute ma vie. Je crois
donc que le ciel est bien différend de ce que nous
nous figurons avec nos sens humains. En ces ins-
350 CHAPITRE XX
tants, un violent amour m'était donné avec une foi
très ferme et Je ressentais vrannent la présence de
Dieu, qui me rendait toutes choses joyeuses. Si je
pensais à l'enfer, je n'avais pas peur, pourvu que
la présence de Dieu me restât, si petite qu'elle soit (1)
et il me venait alors une joie toute divine. Gette
maladie dont je parle me dura dix jours; depuis,
elle m'est revenue souvent, surtout au temps après
Pâques.
» En ce temps je vis, à minuit, une luïñnière qui
illuminait de son éclat, tout notre chæeur. (2) J'en
ressentis une grande joie toute divine. Cela signifiait
la grande grâce que la communauté devait recevoir
par la communion et après Matines je dis mon
pater. Je vis un anneau de lumière blanche comme
la neige et j'en fus très Joyeuse.
» Le Vendredi Saint (29 mars 1336) je disais
mon pater avec beaucoup de grâces, cela dura un
certain. temps, je priai et me tût ensuite. Et alors
la miséricorde de Dieu me fit sentir sa présence
avec une sensation de bonheur comme jamais je
n’en avais éprouvée. À Primes, ensuite, en récitant
les psaumes, je fus forcée, à chaque verset, de
redire le doux nom de Jésus-Christ. Quand, ce jour
là j'allai à table avec la communauté pour le repas
habituel au pain et à l’eau, (3) je compris toute
(1) M. veut dire sans doute que pour elle, l'enfer avec la
préseuce de Dieu, ne serait plus l’enfer.
(2) Marguerite a souvent cette vision de lumières lui révé”
lant la présence de Dieu.
(3) Dans la plupart des communautés religieuses, le repas
\
du Vendredi Saint ne se compose que de pain et d’eau.
CHAPITRE XX 31
la lecture (qu'on faisait pendant le repas) quoique
je ne fusse pas assez savante de moi-même. (1) :
» Au saint jour de Pâques je reçus de grandes
grâces, surtout quand je vins à table. Mes aliments
avaient pour moi le goût le plus relevé et le plus
exquis et les sœurs qui mangeaient avec moi le
ressentirent aussi. |
» Ces alternatives douloureuses de silence et de
parole durèrent deux ans, sans cesser (1336-1337),
mais dans toutes mes épreuves, je n’avais personne
(pour me soutenir) sinon le vrai ami de Dieu. Par
sa vie et ses paroles je recevais de si grandes
consolations que je m'en étonnais moi-même.
» [Il arriva, par la volonté de Dieu, à cause des
troubles de Ia chrétienté, qu'il me fut enlevé. (2)
Je n'avais plus aucune consolation humaine et je
passais ma vie dans une grande misére. Pendant
longtemps je ne reçus aucune nouvelle de lui.
Une nuit, des âmes qui sont près de Dieu vinrent
à moi et me dirent qu'il (H. de N.) était auprès
d'elles. Cette révélation me plongea dans une grande
tristesse humaine, (3) car je me figurais qu’il était
mort. Par la gràce de Dieu, j'appris que ces âmes
(1) On voit souvent dans la vie des mystiques ces illumina-
tions soudaines. Dans Pez. bill ascetica 8,294, on cite Elisabeth
de Senheim qui reçut un jour, soudain, une compréhension
très profonde des saintes écritures, en tenant en main son
livre d'heures qu’elle allait réciter. Jamais elle n'avait, jusque
là, compris le sens de la Bible.
(2) À cause du voyage d’H. de N. à Avignon.
(83) C'est-à-dire, une tristesse pas assez réglée selon lcrdre
de Dieu.
24
332 CHAPITRE XX
avaient voulu m'annoncer qu’elles avaætent été déli-
vrées par les messes de l’ami de Dieu.
» En ce temps mon désir de voir sur moi les
ss plaies de mon Sauveur, augmenta violemment.
J'aurais voulu qu’elles me fussent imprimées comme
au glorieux Seigneur Saint François ainsi que de
vraies marques d'amour comme il en donne à ses
amis. » -
Henri de Nordiingen, effectivement, était parti
pour Avignon, et tout porte à croire que ce fut
dans le but de s’éclairer lui, ses amis, et les âmes
qu'il dirigeait, sur la conduite à tenir vis-à-vis de
l’excommunication papale.
Les difficultés et même les dangers d’un pareil
voyage à une époque si pleine de troubles, expli- .
quent les inquiétudes de Marguerite Ebner sur le
sort de son ami. Elle était d'autant plus excusable
de se laisser aller à la tristesse, que son ami spi-
rituel lui avait promis des lettres fréquentes et
qu’elle n’en recevait aucune. Pendant tout le temps
que le bon prêtre resta absent — et il passa toute
une année à Avignon, — Marguerite n’eût aucune
nouvelle du voyageur. |
Ce ne fut qu'au commencement de l'an 1337
qu'Henri reprit le chemin de la Souabe, profitant
du retour des ambassadeurs de Louis de Bavière
au Pape Jean XXII pour *ONPECE sous leur pro-
tection.
Aussi avec quelle joie fut accueillie à Medingen
le messager porteur de la lettre que voici :
A l’humble servante de Dieu et de Marie. A
CHAPITRE XX 393
celle qui les suit de cette terre au ciel, que ton
Seigneur et Dieu Jésus-Christ qui vit la haut dans
la richesse de son Père, te conduise à l’Eternité. Ton
indigne ami en Dieu te souhaite une heureuse
mort en Jésus-Christ. Puisses-tu trouver en lui la vie
cachée. C’est dans la vie éternelle de la divinité
que vivront tous les élus qui ont vécu et fleuri en
Jésus-Christ, qui ont porté des fruits par le Saint-
Esprit. C’est dans le Père éternel qu’ils se réjouiront
éternellement. Ma bien aimée en Dieu, mon âme te
souhaite les plus tendres bénédictions, les bénédic-
tions qui, du Père, débordent par son fils Jésus et
par Marie dans tous les anges et les hommes, élus
au ciel et sur la terre, par la multiplicité des grâces
divines. C'est par lui que sera rassassié ton cœur
ardent, ton esprit affermi dans la plénitude divine.
Sois conduite par lui dans la profonde solitude de
l'infaillible fidélité de Dieu, et reçois y la paix qu;
domine tous tes sens. Ma chère en Dieu, ne sais
tu pas combien tendrement il t'a attirée et charmée
en Lui? Que ton cher Jésus t’apparaisse dans Ja
lumière éternelle. Puisses-tu . contempler la très
aimable face de Dieu, telle qu'il l’a imprimée en
toi et que tu l'as imprimée en lui, dans les liens
cachés et indissolubles. Tu seras éclairée sur moi et
sur toutes choses. Tu connaîtras comme tu es connue,
tu aimeras comme tu es aimée. Tu seras élevée
dans une noblesse éternelle au ciel et tu planeras
dans la plus haute gloire ; tu seras assise au milieu
des troupes célestes, et tu reposeras dans les bras,
tu dormiras sur la poitrine, tu te rassureras dans
354 CHAPITRE XX
le cœur de Notre Très Saint Jésus-Christ. Portes
donc toujours notre cher Jésus en toi, caché et
gardé de tout mal, et qu’il te remplisse de tout bien.
Amen. » |
«Je me recommande et toutes mes affaires à ton
affection fidèle. Nous sommes arrivés non sans
peine à Neuwenhoff à une lieue de Spire. Madame
la Duchesse était chez elle. Nous sommes restés
auprès d'elle jusqu’au Mercredi des Cendres. Nous
voulions alors la quitter, mais nous n'avions pas de
compagnie. (1) Salue mes chères enfants et toutes
mes chères sœurs comme tu le veux et notre chère
novice Elsbeth. Je te la recommande. Que le Dieu
de miséricorde vous conserve par son fils et pour
sa plus grande gloire. Schepach et toi, mon enfant,
que Dieu vous bénisse et vous conserve. Pax Cristi
vobis. Datum in Nova Curia in Sabbato Quinqua-
gésime. » .
Le château de Neuhoïfen dans le palatinat du Rhin,
appartenait au comte Palatin Ruprech, envoyé par
Louis de Bavière à Avignon avec Guillaume de
Juliers, Louis V, et son neveu Louis VIII, comte
d’Ottingen. Cette ambassade arriva à -Avignon pen-
dant qu'Henri de Nordlingen s’y trouvait encore.
Henri revint-il avec les ambassadeurs, ou fut-il
envoyé par eux à Neuhofen où se trouvait peut-être
la duchesse de Juliers, c'est ce que l’ami de Mar-
(4) C'est-à-dire pas de caravane à laquelle ils pussent se
joindre, les voyageurs isolés courant toujours les plus grands
dangers.
CHAPITRE XX 355
guerite ne nous dit point. (4) Ce qu’il cherchait,
c'était le moyen d’aller bien vite revoir la sainte
moniale ; mais à son retour chez lui, mille obstacles
l'en empêchèrent. Ce n’est même qu’en 1338 qu'il
peut envoyer à Medingen « deux tendres statues
d’albatre rapportées d'Avignon : Marie et son enfant,
et Catherine avec sa roue, accepte-les et fais atten-
tion qu'elles ne tombent, car elles se cassent facile-
ment. »
Mais Louis de Bavière venait de publier son édit
contre les prêtres soumis à linterdit. Henri n’hésita
pas un instant et nous avons vu comment il alla
rejoindre à Bâle la société des amis de Dieu. Il
n'avait pu aller jusqu’à Medingen avant son départ.
Son voyage à Avignon l'avait sans doute désigné
aux espions du Bavarois, il dût fuir précipitam-
ment. Le chagrin des deux amis fut profond et
leur correspondance en fait foi. C’est alors que,
pour consoler l’exilé, Marguerite consent entin, après
des instances réitérées, à écrire ses révélations.
Jusqu'à ce moment, elle s’y était toujours refusée
mais maintenant, elle trouve à lui découvrir ainsi le
plus profond de son âme une mélancolique Jjouis-
sance, car c’est un moyen de rester en communi-
cation avec lui, et il ne paraît pas qu’elle ait eu
jamais d'autre directeur de conscience.
» Au troisième carême après (1338), J'eus de
grandes grâces et un vif désir de servir Dieu. Je
reçus alors un singulier don du Seigneur. Si je
(4) I'est plus probable qu'Henri revint avec le comte de
Juliers.
330 CHAPITRE XX
1 ES
voulais lire quelque chose concernant les souffrances
de Jésus, il me venait au cœur une douleur vio-
lente, je devais quitter ma lecture. Quinze jours
avant Pâques, à Vêpres, comme on commençait à
chanter l'hymne : Vexilla Regis, (4) je ne pus plus
chanter ; une douleur étrange me prit au cœur, je
dus quitter ma stalle de communauté. Je pouvais
toutefois, réciter ou entendre lire. Il me fut possible
d'aller au chœur, au sermon, à la lecture, au
réfectoire, partout enfin sans ressentir rien d’extra-
ordinaire.
» Mais après Pâques, j'aurais si volontiers parlé
des douleurs de Notre Seigneur, cela me fut impos-
sible, Je ne pouvais dire un mot...
» Notre sœur tomba malade et allait mourir. (2)
Elle avait toujours beaucoup aimé les souffrances
de Notre Seigneur et avait beaucoup souffert tous
ces jours. J’allais souvent près d'elle, car elle m'était
très fidèle. Quand je voulus lui parler de Notre
Seigneur, Je reçus une grâce très suave pour l'en-
tretenir de ses œuvres d'amour et de ses merveilles
et j'en parlais si bien que je ne puis l’exprimerf.
Cette grâce était si forte qu’il me sortit des yeux
une lumière éclatante et tous mes membres en
furent transpercés. J’en fus malade au point que
j'en perdis la respiration. Je fus également malade
après la mort de cette sœur, et je restais gravement
‘ (4) On chante, pendant le temps de la Passion, le Vexilla
aux Vôpres. Il s’agit ici des Vêpres du samedi avant Judica.
(2) IL se pourrait qu'il s’agit ici de la propre sœur de
Marguerite,
CHAPITRE XX 391
indisposée pendant quatre semaines dans mon lit.
On voulut me donner de la viande, mais quand je
Pavais dans ma bouche, j'avais une violente sensä-
tion de dégoût comme si elle n’avait pas été cuite. (1)
Dieu me fit savoir que ce n’était pas sa volonté
que je mange (de cette viande). Depuis, je n’en ai
plus mangé. Je vis aussi très souvent la lumière
dont j'ai parlé. Souvent une lumière me sortait des
yeux comme des flammes. Parfois aussi je voyais
des petites lumières; ce qu’elles étaient, la pure
vérité Jésus-Christ le sait bien. J'en recevais beau-
coup de grâces et de suavités. Quand ma bienheu-
reuse sœur mourut, je ne pouvais pas parler des
douleurs de Notre Seigneur, mais je pouvais en
entendre parler, et cela dura toute l’année. En cette
même année quand je voyais un crucifix, j’éprouvais
une vive douleur, je ne pouvais le regarder surtout
quand je le voyais pour la première fois.
» Il arriva qu'on m'apporta un jour un crucifix
étranger. J’en eu tant de mal, je reçus au cœur
une si vive douleur, que je ne pus rien faire ni
manger de toute la journée... Il me fut donné
souvent, quand je commençais mon pater, d’avoir
le cœur comme emprisonné par la grâce, je ne
savais ce que c'était. Parfois je ne pouvais plus
prier et je restais assise dans une joie divine, de
(4) Dans un vieux livre des offices dominicains il est dit :
La maîtresse de cuisine veillera à ce qu'on ne donne aux
sœurs ni œufs, ni poissons, ni autre chose semblable de
mauvais, trop vieux, ou trop mal cuit et accommodé. Aus
der Uberlinger Hs. (1894) 267 vom J. 1483.
358 CHAPITRE XX
Matines à Primes. Parfois j'étais élevée (1) et je ne
touchais plus terre. Parfois j'étais plongée dans une
joie divine et je ne pouvais plus prier, mais je
pouvais penser à Dieu et dire ce que je voulais et
cela nrétait trés agréable. Celui qui m'a donné
toutes ces grâces sait ce qu’elles sont, mais les
sens humains ne peuvent les exprimer...
» Au carême suivant (1339), quand j’entendais
parler ou prêcher sur les saintes douleurs de Notre
Seigneur, j'en recevais un coup violent au cœur,
qui allait se répercuter dans tous mes membres (2)
j'étais en même temps comme liée et prisonnière
extérieurement et intérieurement et je ne pouvais
pas remuer. Cela me durait quelquefois un demi
jour. Je ne pouvais pas non plus parler et je ne
pouvais souffrir qu’on remuât autour de moi.
» Je vis, une nuit, à cette époque, que je portais
(4) Greith dit dans sa mystique allemande que l'amour
divin, dans une âme, lui donne une telle force qu’elle
projette, pour ainsi dire, le corps en haut, en dépit des lois
ordinaires. Edelinde die Kugelerin, sœur d’Adelhausen trouva
un jour la sœur Gery élevée de trois pieds devant l'autel.
(Chronique d'Anna de Munzigen.) Mechtilde de Wingenhaim
d'Unterlinden était souvent élevée dans ses prières à une
coudée au-dessus du sol. Les chroniques du temps citent
encore la sœur Mechtilde de Destenheim, Marguerite, fille
du roi de Hongrie. Juliane Ritter a Tôss, qui, après la mort
de Sainte Elisabeth de Hongrie suivit jusqu’à deux eoudées
de haut l'apparition de l’âme de la Sainte. On cite aussi
Luitgarde de Tongres, et la reine Brigitte qui, pendant son
voyage à Rome eut la même faveur. ;
(2) C'est ici que se font pour la première fois entendre
ces coups douloureux au cœur qui se rencontrent dans beau-
coup de mystiques. (Voir Gôrrès. Mystique. Tome Il.)
CHAPITRE XX 359
sur mon corps les cinq plaies d'amour, et j'en
reçus la plus grande grâce que j'aie jamais eue.
» Peu après je vis devant moi, le corps d’un
homme enveloppé de la plus pure clarté. Je reçus
alors d'immenses grâces et suavités, et ce Corps
était transparent. On me révéla que nous devions
toutes manger ce corps. Je trouvais bien étrange de
devoir partager et manger ce corps. Mon amie (la
sœur morte) me dit : « Quelqu'un vient, qui le
partagera, » et je compris que c'était le très tendre
corps de Notre Seigneur. Peu après nous pûmes
communier.
» Vers le temps où l’on chantait l’hymne Vexilla
régis, je ne pus l’entendre et je me tenais dans le
grand silence que Dieu m'imposait. Cela me dura
toute la semaine et j'en fus très malade. Je gardai
le lit et j'étais dans la chambre d’où je pouvais
entendre chanter et lire tous les offices du chœur.
Au jour des palmes jentendis les chants de la
procession de la communauté. Le silence habituel
me vint et dura jusqu'à la lecture de la passion à
la Messe. Je ressentis alors une douleur intense et
affreusement pénible au cœur et dans tous mes
membres, comme si on me les brisait violemment.
J'éclatais en pleurs et en gémissements et je criais :
O douleur! O douleur! Mon Seigneur Jésus-Christ !
O douleur! O douleur! Mon cher amour Jésus-
Christ! et je ne pouvais cesser de crier jusqu’à ce
que la volonté de Dieu m'arrêtât. Pendant ce temps
je ne pourrais exprimer ce que la présence de
Dieu, si compatissante, me donnait d'amour et d’ar-
30 CHAPITRE XX
a ————_——_—_—_—_—_—_—_——…—…—…—_—_—_—…—…—…——…—…——_…" —… —…——…—…—…—…——"_… …—…—…——…——…—“……“ “.…“ —““e eee
deur. Les douloureux gémissements durèrent jusqu’à
la Messe basse. Je fus ensuite très malade jusqu’à
Vêpres, je ne mangeai rien et fus très souffrante
toute la semaine, tant par mes douleurs que par le
grand désir que j'avais de communier. Je ne pus prier
jusqu’au Jeudi Saint, mais je reçus la communion
le mercredi. Le jeudi, à Matines, je ressentis la com-
passion des souffrances de Notre Seigneur avec toutes
les douleurs que j'ai déjà expliquées, cela me
dura tout le jour. Je craignais de ne pouvoir rien
faire le Vendredi Saint, car toute la nuit je fus
prise du silence jusque Primes. Cela disparut rapi-
dement. Je pus aller au chœur, réciter les psaumes
et entendre tous les offices. J'eus, ce jour, de
grandes douleurs mais aussi de grandes grâces!
Mais le jour de Pâques je fus assez bien pour
dire mon pater et aller au chœur et chanter et
lire. Comme l’année suivante je ne pus parler des
œuvres d'amour (1) et je ne pouvais me faire
entendre. Je fus liée et saisie par le silence, comme
précédemment et cela me dura toute l’année.
(4) Par les œuvres d'amour qu’elle mentionne si souvent,
Marguerite entend les souffrances de Notre Seigneur sur la
terre. |
CHAPITRE XXI
Heures douloureuses.
Nous ne pouvons suivre au jour le jour, — notre
cadre restreint ne le permet pas — Marguerite
Ebner dans ses révélations. D'ailleurs, son récit est
souvent une redite de faits qui se reproduisent
chez elle, presque régulièrement. Son état physique
est une extraordinaire alternative d’immobilité absolue,
de paralysie partielle ou complète du corps, de
rigidité de la langue, succédant subitement à une
agitation violente, causée par un flux débordant de
paroles ou de phrases, sortes d’aspirations d'amour,
d’exclamations de douleur, d’oraisons jaculatoires
répétées avec une rapidité vertignmeuse et une force
incxplicable, et durant parfois toute une journée et
même plus. un
Et, dans ce silence comme dans ce flux de paroles,
Marguerite est instrument inerte, une machine in-
consciente que le mécanicien arrête ou fait mar-
cher selon sa volonté. Elle ne pouvait dans aucun
de ces états, parler aux autres sœurs, ni prier,
dire l'office, lire ou travailler. Elle devait subir
passivement l’immobilité ou l'agitation au milieu
_ 362 CHAPITRE XXI
de douleurs également excessives et si cruelles qu'il
fallait qu’elle demeuràt anéantie sur son lit.
Ces phénomènes qui apparaissaient d’abord, chez
elle d’une manière en apparence capricieuse se
réglèrent peu à peu jusqu’à devenir, en quelque
sorte, des actes naturels du corps. Le silence
rigide arrivait presque régulièrement du mercredi,
ou du jeudi au samedi. Le grand flux de paroles
se montrait les autres jours. Les fêtes ou les divers
temps du cycle religieux amenaient des changements
dans les souffrances. Pendant le Carême et la Semaine
Sainte, elles croissaient jusqu’à un point vraiment
intolérable. Plusieurs fois on la crût près de mourir,
puis, brusquement, la nuit de Pâques, l’accalmie se
faisait, la santé apparaissait, complète, mais dès le
lendemain ou surlendemain de la fête, le supplice
recommençait.
Ce silence que Marguerite appelle « le silence
lié » finit par être tellement douloureux qu’elle
poussait des cris qui s’entendaient au loin. Ces cris
étaient pour elle une torture, avec sa langue rigide et
son gosier raidi. Pendant la semaine Sainte de lan
1341, un troisième état extraordinaire vint se greffer
sur les deux autres. Le silence faisait place à des
cris affreux qu’on percevait à de grandes distances
tant ils étaient violents. Ces cris étaient comme la
soupape nécessaire pour empêcher son corps de se
briser sous l'effort de la souffrance la plus extrême
qu'un corps humain put subir. Aussi, à chacune de
ces crises, croyait-on que la pauvre martyre allait
mourir. Ce qui provoquait ces terribles crises, était
CHAPITRE XXI 303
le plus souvent, la lecture de la Passion de Notre
Seigneur. La sensibilité extrême du tempérament de
Marguerite, affinée encore par l’ascète mystique, la
rendait semblable à une harpe très tendue que le
moindre souffle ferait résonner. Aussi la seule allusion
aux douleurs souffertes avec tant d'amour par le
Divin Rédempteur, impressionnait si violemment le
cœur aimant de la sœur, que toute sa personne
bouleversée, sentait retentir en elle la vibration la
plus douloureuse de compassion et d'amour. Cette
sensibilité arrivait en elle à un degré incroyable :
tout lui était souffrance. Les mouvements des per-
sonnes qui la soignaient, leurs paroles, même à voix
basse, la rendaient si malade qu’elle préférait qu’on
la laissât seule. | |
Un jour, la sainte Vierge vint lui dire qu’elle
avait eu compassion des soufirances qu’elle venait
d’endurer depuis deux semaines et voulait la guérir. :
Elle lui ordonna de sortir de son lit et de marcher
dans la chambre et lui tendit la main pour l'aider à
se lever. Marguerite obéit el se trouva debout ayant
recouvré toutes ses forces et sa pleine santé. Elle
put aller au chœur, à Matines, cette nuit même qui
était celle de Pâques et provoqua l'admiration de
la communauté. Cependant toutes les prières ou les
paroles se rapportant à la Passion et à la mort de
Jésus lui faisaient mal et l’attristaient. Elle ne pou-
vait davantage en parler.
Elle cherchait aussi à se dérober de son mieux
à la curiosité des personnes qu’attiraient les mer-
veilles qu’on se disait d'elle. Si elle était assez
364 CHAPITRE XXI
bien portante pour les recevoir — ce qui était rare
— elle parlait le moins possible, de peur que les
gens ne vinssent à avoir confiance en elle, ce qui
lui causait une vraie tristesse. »
Marguerite, en de longues pages, note minutieu-
sement ses états de silence, de cris, de flots de
paroles, de douleurs.
« Ce qui me consolait dans cette immobilité, dit-
elle, c’est que j'étais, pour ainsi dire, forcément
seule avec mon cher Seigneur Jésus. »
La longue séparation d’avec l’ami spirituel était
aussi une grande peine pour Marguerite.
Henri de Nordlingen n’aurait pas hésité à revenir
secrètement dans sa patrie pour consoler sa fidèle
pénitente, mais il avait trouvé à Bâle un cercle
d'action si actif, il se trouvait chargé de tant d’œu-
vres importantes, qu'il ne pouvait les quitter pendant
un espace de temps aussi long que lexigeait un tel
voyage. La question financière semble aussi avoir
arrêté le prêtre. Il avait à sa charge sa mère et
une tante. Il avait essayé d'obtenir la permission
d'accompagner labbé de Lützel qui se rendait à
Kaisheim, mais le chapitre de Bâle, dont il dépen-
dait, la lui avait refusée.
Enfin, dans les premiers jours de novembre 1341,
Henri put arriver à Medingen et revoir Marguerite
après six ans de séparation. Il retrouvait la sœur
dans toutes les douleurs de ces crises violentes, où
son état était si misérable qu'il excitait la compas-
sion de toute la communauté. Il put juger par
CHAPITRE XXI 305
lui-même de tout ce que ces maux étranges avaient
de surnaturel et combien s’y voyait la main de Dieu.
Dieu m'’envoya une grande grâce, écrit-elle en
novembre 1341, par son cher ami qui est son vrai
serviteur. [Il vint à moi et me vit dans mes liens et
il trouva étrange que je demeurasse ainsi couchée,
sans aliments matériels. Il aurait bien voulu me
commander autre chose ; mais c'était Dieu qui me
mettait en cet état. Comme un fidèle ami, il m'offrit
de me donner la communion si je pouvais la rece-
voir.
Je m'effrayais, car ma bouche était fermée et
mes dents serrées et Je n’aurais pu, avec toutes
mes forces, les desserrer. J’entendis cependant sa
proposition avec une grande joie et une confiance
divine. Je fis signe que je voulais bien. C'était le
jour de la Toussaint.
» Il dit la Messe et par la bonté de Dieu,
Je ressentis pendant la Messe un grand soulagement
et je me préparai à la communion. La vérité divine
sait bien que j'ai reconnu alors sa force merveil-
leuse. Il me donna la sainte communion après la
Messe et je la reçus le mieux que je pus, mais je
ne pus boire au calice. |
» Le jour des morts qui était un vendredi, je
revins au chœur avec une grande Joie. Il dit la
messe et me communia. Le fidèle ami de Dieu me
quitta le dimanche. Alors les forts liens de Notre
Seigneur me lièrent de nouveau et les jours de
douleurs reprirent et durèrent jusqu’au jour de Saint
Nicolas. »
366 CHAPITRE XXI
Marguerite s'étend ensuite sur les vifs désirs qu’elle
ressentait de la sainte communion, désirs qu’elle ne
pouvait voir se réaliser souvent. Il semble qu’alors
il ÿ avait une réelle pénurie de prêtres, ce qui
s'explique par l’exode de tous les prêtres obéissants
au Saint Père, ils étaient suffisamment nombreux
pour créer un grand vide par leur départ. On voit
Marguerite se consumer véritablement de désir.
» Quand je vins au chœur pour Matines, écrit
Marguerite, peu après le départ de l'ami de Dieu
et que j'entendis que le prêtre viendrait, je ressentis
une sivive Joie que je ne pourrais l’exprimer. Cette
joie me fut renouvelée quand je communiai (spiri-
tuellement) avant que le prêtre n'arrive comme si
je le recevais réellement. En ce jour, j'avais du
dégoût pour toute nourriture corporelle. Je restais
volontiers seule tout le jour sans avoir à faire à
personne. J'ai alors appris des choses concernant
les malheurs de la chrétienté. On voulait punir ceux
qui avaient reçu Notre Seigneur. Je désirais ne
prendre que du pain et de l’eau jusqu’à ma mort
pour lhonorer et cela m'aurait été une grande
Joie. » (1)
Le carême de 1342 se passa comme les autres,
en silence, cris, douleurs, qui augmentérent encore
(1) Marguerite fait ici allusion sans doute aux brefs, répon-
dant aux proclamations de Louis ordonnant aux prêtres de
célébrer malgré linterdit. Le Pape rappelait que les fidèles
qui ne se soumettraient pas, commettaient une faute grave.
On voit ici que Marguerite n'était pas absolument rassurée
sur cette question.
CHAPITRE XXI 3017
pendant la semaine sainte. Marguerite put se con-
fesser et prier le jour de l’Annonciation.
« Le Vendredi Saint, écrit Marguerite, Dieu me
donna le désir de prier pour l’âme d’une, personne
qui était morte cette année et à laquelle j'avais pu
donner de grandes consolations dans ses derniers
moments. Il me fut révélé de Dieu qu’elle irait en
Paradis, mais ‘devait attendre jusqu’à Pâques et ce
jour là, monter dans l’éternelle joie. Quand je vou-
lus, après, prier pour elle, je ne pouvais rien dire
d'autre que : Seigneur, je sais qu'elle est dans
l’éternelle joie. Le jour de la fête, quand on chanta
le Credo, je dus sortir de l’église, car.]je ne pou-
vais entendre parler des souffrances de Jésus. Je
ne pouvais davantage entendre nommer ceux qui
étaient coupables des douleurs de mon Seigneur
Jésus-Christ et leur nom me semblait plus dur à
entendre que tout ce qui Se rapportait aux saintes
souffrances. A dater de la fête (de Pâques), j'eus
toute l’année le silence lié; il commençait le mer-
credi à Vêpres et durait jusqu’au lendemain à Prime
et depuis le jeudi à Vêpres jusqu’au vendredi à
Prime. » +
Le carême de 1343 fut semblable aux autres dans
le commencement, « mais le mercredi après le
« Dimanche blanc » (4 mars 1343), je ressentis une
si grande joie que je fus prise d’un rire incessant
dont je ne pouvais me ravoir; je dus sortir du
chœur en éclatant de ce rire. Il me fut révélé que
cela me ferait mal, et ce fut ainsi. Dans la nuit, je
fus très malade et prise du silence lié avec des
25
368 CHAPITRE XXI
douleurs intérieures et extérieures. Je ne pus, de
tout ce carême, aller à la Messe ni ailleurs, sinon
lorsqu'on me portait sur un lit dans un endroit
où il y avait une fenêtre donnant sur l’autel et je
voyais tous les jours Notre Seigneur. »
Ce silence, pour la pauvre patiente, était double
d'un jeûne forcé, car on ne pouvait lui desserrer les
dents pour lui faire avaler même unê goutte d’eau
ou, si l’on y parvenait, ce n'était qu’au prix de
grandes souffrances. Chose curieuse, après le carême
de 1343 où Marguerite resta si longtemps sans pou-
voir prier, elle avait oublié le pater qu’elle récitait
avec tant de joie après Matines. Elle en fut
désolée et pleura beaucoup. Ses pleurs redou-
blaient la nuit quand arrivait l'heure du pater et
qu’elle se voyait dans l'impossibilité de le réciter.
Elle se soumit cependant à la volonté de Dieu et
récita d’autres prières.
— « Je restai ainsi en douleurs et en prières
jusqu’au Dimanche après Pâques. Dans la nuit, la
présence de Dieu me fut donnée avec une grande
suavité et beaucoup de communications divines. La
parole me revint aussi. J’allai au chœur après Ma-
tines et voilà que mon pater m'est rendu, mais il
me semblait obscur et étrange. Je ne retrouvais
plus toutes les aspirations, je n’avais plus la dévo-
tion que j'avais autrefois (en le récitant). Cela me
dura jusqu’à l’Ascension. Mais le pater avec ses
effusions ne me fut pas rendu avant la Pentecôte
et tout ce temps, je fus très malade, et je pensai
que j'allais mourir. A l’Ascension, j'allais un peu mieux
CHAPITRE XXI 309
‘et à la Pentecôte, je retrouvai toutes mes aspirations
avec les dévotions et les grâces. Jallai au chœur
avec la communauté et le mardi de la Pentecôte,
quand on chanta le Veni Creator, j'entendis les voix
les plus ravissantes qui chantaient à l’unisson. Je ne
pourrais exprimer cela. Pendant ce temps j'étais
inondée de suavité et je reçus l’assurance que j’en-
tendais les anges de Dieu. Je passai ces fêtes avec
toutes sortes de grâces. |
» J’eus toute cette année le silence lié le mer-
credi et le jeudi, je leus ‘ensuite le jeudi et le
vendredi jusqu’au troisième jour après Saint Martin.
Ce jour, Dieu me dit avec une très forte grâce :
« Tu es en vérité une enjoleuse, tu es une gour-
mande de ma douce grâce, tu as séduit ma divine
faveur, (1) tu es une aimante de mon amour. Je
suis l'époux de ton âme. (2) Je le désire pour ma
gloire. Je fais en toi une œuvre d'amour et ce
m'est un jeu très doux. Ton amour m'oblige de me
laisser trouver par toi, afin que ton àme soit ras-
sasiée et que ton corps ne souftre plus. Ton suave
désir me trouve, ton ardeur intérieure me force,
(4) Strauch dit qu’on peut aussi tradulre comme ceci : Tu
apaises mon vif désir et ma divine complaisance en toi. Le
mot du manuscrit allemand est versucherin. Le manuscri
latin : electrix. |
(2) Le Christ disait aussi à Christine : Je suis l'époux de
ton âme et il le dit à plusieurs reprises. Il le dit aussi à
Adelaïde Langmann. On sait que le degré le plus élevé de
la mystique est le mariage mystique ou l’union complète
avec Dieu, mariage que plusieurs extatiques virent se réaliser
symboliquement dans des visions où Jésus venait leur passer
au doigt l’anneau des épousailles.
370 CHAPITRE XXI
ton amour ardent me lie, la claire vérité me saisit,
ta passion indomptée me garde. Je veux te recevoir
avec joie, t’entourer de mon amour dans la parfaite
union de l’Un que je suis. Ce n’est pas trop pour
ma bonté. Je veux donner à ton âme le baiser
d'amour, la joie, l’embrassement suave, le recours
amoureux.
» De la haute divinité s’épanchait la miséricorde.
De la tendre humanité de Jésus-Christ coulait la
bonté ; l’amour se déversait des œuvres d’amour de
l'Esprit Saint. Et dans l’amour était la paix, de la
paix venait la grâce, de la grâce venait la joie, de
la joie le désir, du désir l’œuvre, de l’œuvre le
fruit, du fruit, la vie éternelle. »
Le carême de 1344 se passe comme les autres,
douloureusement. Un dimanche où les sœurs dési-
raient communier avec la pauvre malade, celle-ci
était plus fortement prise de cette paralysie mysté-
rieuse et se désolait. Au moment de la communion,
ses dents se dessèrèrent et elle put recevoir la
sainte hostie. Aussitôt la paralysie revint plus forte
et plus douloureuse que jamais. Ce miracle arriva
plusieurs fois. Dans les moments où Marguerite
pouvait parler, la simple idée de dire quelque chose
sur l'amour de Dieu, la passion, la vie de Notre
Seigneur, lui occasionnait une révolution intérieure,
des tremblements, des battements de cœur si violents
qu’elle devait se pencher sur elle-même pour les
comprimer. Get état de sensibilité extrême faisait
de sa vie un long supplice et le plus grand miracle
de son existence fut cette existence même qui se
CHAPITRE XXI 311
prolongeait au milieu d'états maladifs qui eussent
tué les plus robustes. |
» Cette année, écrit-elle, le 9 octobre 1344, mon
cher Seigneur m'envoya son très doux, ami (ce qui
me donna) de grandes grâces et de fortes consola-
tions. Je reçus aussi le saint corps de Notre Seigneur
et il me le donna deux fois dans le silence lié. Dieu
me préparait intérieurement par ses douces grâces, afin
que je le reçusse sans crainte dans une joie divine (1).
Le jour de Saint Denys, il (Henri de Nordlingen) me
communia, puis me quitta. Tout ce jour je reçus des
grâces singulières et quand vint le moment où il
devait me quitter, je lui demandai de ne Jamais
séparer son âme et son cœur de Dieu. (2) Après,
le silence augmenta beaucoup en moi. Il commença
le mercredi à Vêpres et dura la nuit jusque Primes
et ce fut toute la semaine jusqu’au dimanche, et
enfin cela dura quatorze jours. Je fus si accablée
que je croyais mourir et ne pouvoir souffrir ainsi
tout ce temps. Le très sage enchaîneur Jésus-Christ:
me lia lui même si violemment que mes mains en-
flérent et que j'en souffrais à mourir. La parole
me revint dans ces quatorze jours. Le jour de Saint
4} Henri de Nordlingen, quoique toujours exilé, avait de
nouveau pu parvenir à Medingen après trois ans d’éloigne-
ment. C’est dans cette visite que Henri obtint la promesse
de Marguerite de lui donner ses révélations.
(2) La correspondance de Marguerite avee Henri de Nord-
lingen continuait activement entre ces visites. Les rôles,
alors, semblaient changés. C’est Henri qui demandait à Mar-
guerite des conseils, des encouragements et des avis spirituels.
319% CHAPITRE XXI
Martin à Matines, j'étais dans mon lit, le mal: dis-.
parut avec une grande joie et tout cet Avent je
reçus beaucoup de grâces fortifiantes.
» En cette année, mon pater Ss’augmenta (?) de
jour en jour avec tous mes désirs et la grâce de
Notre Seigneur, ainsi que la présence de Dieu qui
me saisissait toujours plus fort.
» Ce que je désirais savoir de Dieu, nr'était dit
pendant mon pater par la vérité divine. Si, par
exemple, Je désirais faire quelque chose et que je
voulusse savoir s’il me donnerait sa grâce dans cette
action, il m'était répondu : « Autant mon humanité
ne peut se séparer de ma divinité, autant il m'est
impossible de me séparer de toi en rien. » (1) Il
arrivait aussi que Je désirais prier dans une inten-
tion et je ne le pouvais pas. Quelquefois aussi mon
désir rencontrait merveilleusement un objet auquel
je n'avais pas pensé. Je comprenais alors que c'était
la volonté de Dieu, par la douceur de la grâce que
je recevais. Pendant mon pater, j'ai reçu les plus
fortes, les plus suaves, les plus incompréhensibles
grâces, comme aussi pendant mes autres aspirations,
mais ces choses, il m'est impossible de les écrire,
(1) Dieu répétait souvent cette assurance à ses mystiques
amies. Anna de Münzigen, dans sa chronique, rapporte à peu
près en ces termes ce que Dieu dit à Else de la Neunstatt.
Les révélations de Christine Ebner renferment plusieurs pas-
sages semblables. La bonté divine envoie la même consolante
assurance aux personnes qui se recommandent à lui par
intermédiaire de ces prédestinées. Dieu promit à Christine
que sa race ne serait jamais séparée de lui. 11 fait dire la
même chose à Henri de N. par Marguerite.
CHAPITRE XXI 313
pas un cœur humain ne peut les concevoir. — J'ai
reçu tout cela. — L'amour le plus violent emplissait
mon cœur quand je disais mon pater et j’éprouvais
un vif désir d'en dire un autre. Je souhaitais de
tout mon cœur que ma vie put s'écouler en de
semblables ardeurs.
» Un don très doux et particulier que me fit la
bonté de Dieu, fut l’amour pour son cher disciple
Saint-Jean. Quand j'arrivais (dans mon pater) à la
contemplation du repos du disciple sur le cœur du
Seigneur, j'étais saisie d’une grâce si douce que je
ne pouvais plus parler. Si je considérais qu’il buvait
ainsi en quelque sorte à la poitrine même du Sau-
veur, je ne trouvais plus de paroles, et je restais
plongée dans une joie et une ardeur capables de
me faire mourir, si je considérais que moi-même je
pourrais le recevoir (Jésus), j'étais tellement touchée
que je devais m'’asseoir. » |
Ces sensations devenaient assez fortes pour donner
à Marguerite la crainte d’en perdre l'esprit.
— « Je ne suis pas un voleur d'esprit, lui redit
Notre Seigneur, je suis la lumière de lesprit. »
« Cette réponse me fut donnée pendant une prière
pour la prédication du vrai ami de Notre Seigneur,
car je désirais vivement que la Providence divine
veillât particulièrement sur lui. » — Dieu lui donne
ces magnifiques éloges : —
— « C'est la vraie joie de ma sainte divinité,
c'est un disciple assuré de mon humanité. (1) Il
(t) Ceci semble indiquer qu'Henri menait une vie pénitente
374 CHAPITRE XXI
doit me louer avec les chérubins et me glorifier
avee les séraphins. » Et il ajouta
— « Je lui donnerai ma tendre humanité comme
remède à sa faiblesse naturelle, ma très claire vie
contre l’obscurite de ses sens que ma grâce divine
n’a pas touchés, mon amour ardent dans lequel,
par lui, s’enflammeront tous les cœurs non souillés ;
je lui donnerai l'intelligence de la pure vérité dans sa
doctrine, et ferai en sorte qu’il achève dans la joie de
l'amour ce qu’il doit accomplir pour ma gloire. Je veux
l’attirer dans la violence (1) de ma sainte divinité, dans
laquelle il doit se jeter lui-même entièrement. Je
Jui donnerai le saint miroir de ma sainte divinité, (2)
afin qu'il puisse contempler ma gloire divine dans
l'image qui se formera clairement en son àme et
j'accomplirai en lui ce qui est écrit : que les petits
seront élevés, car je me complais dans sa grande
humilité. — Dans la pure vérité on me trouve,
dans l’amour brûlant on me lie, dans l’ardeur du
désir on me force, dans la pureté on me conserve. »
« J’eus un jour le plus violent désir de n'être
et mortitiée. A cette époque Henri prêchait à Bâle, à Strass-
bourg et dans d’autres villes du mème pays.
(1) Le mot allemand est Wild, trad. lett. : sauvage. Le sens
ici peut se prendre d’impétueux, irrésistible. Tauler l’emploie :
« L'esprit fut emporté avec toutes ses forces dans la sauva-
gerie (Wilde) du désert. Q. F. 36, 771. Ausg. von 1498,
fol. 484. Ce mot est employé par plusieurs auteurs spirituels
de l’époque. |
(2) L’éternelle sagesse dit à Suzo : tu es le saint miroir
de ma sainte divinité. — Tu es par ton être naturel un miroir
de ma divinité. Seuses Scriften mit Denifle Anm. 1,365. On
trouve aussi cette expression dans Tauler.
CHAPITRE XXI 315
autre chose qu'un être connu de Dieu seul. (1)
Si c'était la volonté de Dieu, je lui soumnettrais bien
volontiers la mienne. J'aurais voulu savoir cela d’un
homme, mon confesseur, j'avais lidée que je ne
restai pas de bon cœur dans mon couvent. Mon
Seigneur le sait, je demeure volontiers dans mon
couvent quand il n’y a pas de troubles. Je ne demande
rien autre que le renoncement à toutes choses et
que sa chère volonté soit entièrement accomplie en
moi pour sa gloire. J’aspirais ardemment à entrer
dans l’éternelle joie. Et ce jour ne vient jamais! (2)
Comme je voudrais mourir, si c'était la volonté de
Dieu et sa gloire! Je reçus un avis intérieur qui
me fit comprendre que je devrais désirer vivre mille
ans si c'était la volonté de Dieu et sa gloire. Je
veux bien. faire ce qu’il a ordonné. »
Marguerite implore la Sainte Vierge pour que les
stygmates lui soient données comme « au grand
Saint François. » Puis elle fait un retour sur elle-
même. La bonté de Dieu lui a permis de inaïîtriser
(1) Marguerite eut, toute sa vie, par la permission de Dieu
qui voulait l’éprouver, des personnes qui ne Flaimaient pas
dans son couvent. Elle souffrait beaucoup de ces contradic-
tions à cause de lexcessive sensibilité de sa nature. Il semble
ici qu’elle ait eu l’idée de se renfermer dans une solitude
complète où elle ne serait plus en rapport avec personne
qu'avec Dieu et son confesseur.
(2) Le manuscrit latin dit : Uitque suprema mihi dies illu-
cescat. Ermeline de Roet d’'Engelthal levait-elle les veux au
ciel, au milieu d’une conversation toute joyeuse, elle
rougissait et disait : Ah! quand viendra Pinstant de la
vie éternelle et du bonheur sans tin! et elle devenait triste
et ne riait plus. |
316 CHAPITRE XXI
son corps et de le réduire en servitude : « J'ai pu
facilement, par amour, refuser toute satisfaction à
mon corps de ce qui lui était commode ou agréable,
dans le boire, le manger, le sommeil et toutes cho-
ses. | |
Souvent, Je prenais si peu de sommeil qu’il ne we
restait rien d’agréable en cette servitude du corps, car
le grand désir de servir Dieu me faisait considérer le
sommeil comme du temps perdu. Souvent sa bonté
me disait : lève-toi, Je veux te donner ce qui n’a
jamais été dit, entendu ni senti par le cœur de
l’homme. Et le doux nom de Jésus-Christ me rem-
plissait d'amour. Toute joie et jouissance dans le
boire et le manger me furent enlevées par la grande
suavité que je ressentais en Dieu, car je ne désirais
que la seule jouissance de son amour dans l’éternelle
clarté. J’eus une plus profonde compréhension de la
foi chrétienne par la lumière de la vérité divine,
et, me plongeant dans l’amour de Dieu, je m'’aban-
donnai à sa sainte volonté. (1)
» Je mettais ma force et tous mes moyens dans
l’aimable humanité de Notre Seigneur Jésus-Christ, dans
sa vraie vie et ses saintes douleurs. Cela me dépouillait
de toute vanité et me rendait ennemie du monde. Je
pensais que rien ne peut nous orner devant Dieu,
comme une vie pure, pleine de vertus et de justice.
(4) Dans l’ascèse mystique, à mesure que le corps est sou-
mis à un régime plus dur, et se dégage des besoins ordinañes
de nourriture, de sommeil, de soins, l’âme devient prépon-
dérante et se rapproche davantage de la vie surnaturelle
qu'elle aura après sa mort.
CHAPITRE XXI 311
» Cependant, mon cher Seigneur sait bien que
je ne supportais pas la malpropreté dans le vêtement
ni dans le boire et le manger, mais je quittais
volontiers pour l’amour de Jésus tout ce qui tient
aux Joies mondaines. Je suis restée trente ans sans
boire de vin; je n'ai pas pris non plus de bain et
je n'ai jamais, pendant ces trente ans, fait toucher
mon corps ou ma tête à l’eau. Avec l’aide de Dieu,
je n’en ai ressenti aucun mal. (1) Je n'ai pas non
(4) Lamprecht de Regensbourg écrit en parlant de Saint
François : Que dire de ce qu’il buvait? Non seulement il ne
buvait pas de vin, mais il buvait si peu d’eau qu’il eut sou-
vent soif. Elsbeth de Kôllikon de Tôss connaissait une sœur
qui n'avait jamais bu d'autre vin que lordinaire du couvent,
(Greith Mys) Christine Ebner, pendant longtemps, ne but qu’un
peu d’eau. Il en était de même d’Elsbeth Héimbourg de
Sant Catherinenthal à Diessenhofen et de Marguerite Willi
de Tôss. Béli de Schalchen de Tôss ne but rien pendant
trente ans et souffrait cruellement de la soif. Elle était
rafraichie dans ses visions. (Greitb Mys). Quant au bain,
Strauch dit que Marguerite ne suivait en cela que la règle
stricte de l’ordre. Le savant auteur fait, je crois, erreur : les
coutumiers ne défendent pas la propreté, mais contiennent
des articles spéciaux sur les lavages.” Sans doute le grand
bain n’était pas usité, mais il se trouvait dans tous les
monastères des lavoirs à l’usage de ses habitants. Marguerite
a voulu peut-être mortifier en elle un penchant qu’elle croyait
excessif dans la recherche de la propreté. Si le fait eut été
général, elle ne l'aurait pas mentionné. Mais il faut aussi se
rappeler que, au moyen âge,on prenait beaucoup de bains.Toutes
les villes avaient des bains publies et les grandes maisons
des particuliers en possédaient. Souvent ces endroits deve-
naient des lieux de débauches. Les couvents voulaient réagir
contre ces excès. En tuus cas, Pabstention de M. E. est une
mortification personnelle.
318 CHAPITRE XXI
plus mangé de poisson ni de viande. (4) J'avais un
grand penchant à aimer les fruits, (2) Il me fut
révélé que je devais m'en abstenir par amour de
Dieu ; de même ai-je abandonné toutes les sucreries
par le désir de la suavité divine. Je voulais aussi
me coucher selon lhabitude de lordre. (3) A cause
de mon état maladif, on me mit un coussin sous la
tête. Comme je récitai mon pater, je ressentis une
grande douleur et j'entendis ces mots de mon Sei-
(1).Christine Ebner s’abstint aussi pendant 25 ans de manger
de la viande. Adelaïde de Roct et la sœur Reichgart d’En-
welthal demeurêrent 30 ans sans en manger (Le livre de la
grâce.) A Adelhausen plusieurs sœurs passèrent de longues
années sans manger de viande, même étant malades ; si, à
cause de leur santé, elles devaient en manger, elles y mettaient
des cendres ou d’autres choses pour en ôter le bon goût.
Elles salaient aussi leur boisson par pénitence. (Chronique
d'Anna de Münzingen) La fille du roi de Hongrie, Margue-
rite, ne mangeait jamais de viande, à moins qu'elle ne fût
malade. (Greith-Mystik).
(2) Henri Suzo voulut aussi dompter le penchant qu’il avait
pour les fruits. Adelaïde Geishôrnin d’'Adelhausen étant malade
avait envie d’une poire cuite, et en demanda à la maitresse
de Pinfirmerie. Une voix intérieure lui dit : Tu cherches
la jouissance dans une poire ? C’est dans ma passion que tu
dois te réjouir. Elle appela Pinfirmière et lui dit que Dieu
ne voulait pas qu’elle prit cette poire. (Chronique d’A. de
Münz). Beaucoup d’autres mystiques faïsaient la même morti-
fication, à Tôss, à Unterlinden et ailleurs.
(3) Les constitutions des sœurs dominicaines disent que les
. sœurs doivent dormir sur de la paille et des sacs en laine.
Les plus mortifiées, dans les couvents où régnait l’ardeur
mystique, se contentaient d’une planche. Adelaïde Langmann,
avant d'entrer à Engelthal, mettait une planche dans son lit
et Christine Ebner couchait l'hiver sur le sol, en chemise,
ce qui lempéchait de dormir à cause du froid.
CHAPITRE XXI 319
gneur : Une épouse du Christ doit-elle dormir dans
la mollesse ? Si elle mourait ainsi, elle ne se trou-
verait pas sur des plumes ! Je promis à mon cher
Seigneur de ne plus jamais accepter (ce coussin),
sinon sur l’ordre de mes supérieurs. »
Marguerite s'étend ensuite longuement ‘sur les
différentes prières qu'elle faisait et les grâces qu’elle
recevait. Remarquons, en passant, qu'elle mentionne
parmi ses prières habituelles, les invocations attri-
buées généralement à Saint Ignace de Loyola
Anima Christi sanctitica me, etc.
Terminons ce chapitre par ce passage qui concerne
Ja rédaction de ses révélations.
— « Je fus priée par le vrai ami de Dieu qui
me donna tant de consolations, de lui écrire les
faveurs de Dieu. J'aurais bien voulu qu’il les écrivit
lui-même, mais cela ne put être. Il me dit de com-
mencer toujours à écrire. Cela me paraissait difficile
et je commençai à contre cœur. Quand je voulus
commencer, j'eus trés peur. Je criai vers le miseé-
ricordieux secours de Dieu et son bien-aimé écrivain
monseigneur Saint Jean afin qu’il m'aide à écrire dans
cette vérité qu'il a puisée dans le cœur même de Jésus.
» Je commençai au temps de l’Avent (1344) et je
demandai, si j'écrivais pour lhonneur et la gloire
de Dieu, qu'il m'’aidât à accomplir ma tâche en
toute perfection et vérite. Mon cher soutien Jésus-
Christ me donna un fort secours et me promit de
me faire du bien et de me guider. Et il me promit
de me donner une grâce qu'il me préparait le jour
de sa naissance. »
CHAPITRE XXII
ms
L'enfant Jésus et Marguerite. — Nouvelles douleurs.
Un des caractères de la dévotion tendre et affec-
tueuse de Marguerite fut son amour pour Jésus
enfant.
Cette dévotion lui rendait la fête de Noël infini-
ment chère et elle s’y préparait avec un redoublement
de ferveur.
Jésus y répondait en augmentant ses faveurs et
ce douloureux « silence lié » dont il la délivrait à
peine quelques heures, à Pâques, disparaissait com-
plètement pendant les fêtes de la Nativité. L'amour
de Marguerite pour l'enfant Jésus était plein de
touchante naïveté. Dans son humble cellule, elle
gardait l’image du divin poupon dans un berceau. (1)
Elle prenait souvent la statuette dans ses bras
et la pressait contre Son cœur avec des élans d'amour
maternel. Il arriva alors, plus d’une fois que Jésus,
en récompense de cette tendre affection, se substi-
tua à la dure matière et ce contact de la chair
du divin fils de Marie avec le cœur de laimante
(4) Cette statuette est encore vénérée au couvent de Me-
dingen.
CHAPITRE XXI! 381
moniale la remplissait de sentiments d’une indicible
pureté. Marguerite s’attristait des douleurs de la
Circoncision au point de n’en pouvoir dormir.
Cet amour ardent s’augmentait de sa propre ar-
deur.
Si, la nuit, Marguerite se mettait à réfléchir aux
douleurs de Jésus, à son enfance, aux grâces de
son innocente et radieuse humanité, son cœur en
palpitait si violemment qu'elle devait le presser à
deux mains. Son amour avait des élans qu’elle ne
pouvait dompter. Üne nuit, elle appuya avec tant de
force son crucifix sur sa poitrine qu’elle en serait
morte étouffée si le Seigneur ne lui eut dit : « Prends
garde à toi, il faut nous détacher l’un de l’autre. »
Une autre nuit qu’elle gisait sur son lit, paralysée
par son silence, elle entend une voix qui lui dit de
se lever et d'aller au chœur. Marguerite obéit sans
hésiter, s’élance joyeusement hors de son lit. Toute
paralysie a disparu. Elle peut chanter Matines avec
la communauté. Rentrée dans sa cellule, prise d’une
irrésistible tendresse pour ce Jésus si bon, ellele presse
contre son cœur et le miracle délicieux qui Pa déjà tant
charmée se renouvelle. Elle sent palpiter, contre son
cœur, le petit cœur si doux de l’enfant Dieu. Effrayée et
joyeuse à la fois, elle se demandait si elle n'était
pas le jouet d’une ïllusion, car son humilité ne
pouvait concevoir un si grand miracle.
Son désir trop vif et trop humain d’une ca-
resse divine, ne la trompait-il pas ? Le Seigneur
lui répondit :
— « Aussi vrai que tu t'es confiée à mes saintes
382 CHAPITRE XXII
douleurs et à mon saint sacrement, aussi vrai sont
les dons de mon amour par lesquels je te réjouis. »
» Je pensai que je ne devais confier cette faveur
à personne, sinon au fidèle ami de Dieu. Mais la
sœur qui est liée intimement avec moi (1) vint me
trouver et me dit : — « Cette nuit, je t'ai offert
ton enfant et c’était un enfant vivant, tu me l'as
pris avec un grand amour et tu l’as pressé contre
ton cœur. »
» dJ’entendis ces paroles avec. beaucoup de joie,
me disant qu’elles me venaient de Dieu et je fus
certaine que je devais écrire cette grâce et la raconter.
Cette joie me dura tout le jour.
» Le jour de Saint-Etienne, mon Dieu contenta
mes désirs en me faisant envoyer de Vienne un
cadeau, une très belle image. C'était une statue de
l'Enfant Jésus, dans un berceau et quatre anges
dorés le servaient. Une nuit, je vis le divin enfançon
qui jouait gaiement dans son berceau, il agitait ses
petits membres. Je lui dis |
— « Pourquoi n’es-tu pas sage et ne me laisses.
tu pas dormir ? Je t’ai cependant bien prié ? L'enfant
répondit :
(1) Elsbeth Schepach, ainsi se nomme cette sœur qui paraît
dans presque toutes les lettres d’H. de N. Elsbeth Schepach
était économe en 1338. En 1345, elle fut nommée prieure.
Elle aida souvent Marguerite à écrire ses révélations. Les
Schepach étaient administrateurs de l’Evêché d’Angsbourg.
La ferme manoir des Schepach appartient actuellement à
la cure de Depshofen ; autrefois elle était la propriété du
couvent d’Oberschôünenfeld, lequel était sous la direction des
prêtres de l’abbaye de Keisheim.
CHAPITRE XXII 383
— « Je ne veux pas dormir, Je veux que tu me
prennes près de toi. » Je le pris avec une tendre
dévotion et le mis sur mes genoux. C'était un délicieux
enfant. Je lui dis : |
— « Embrasse moi autant de fois que tu as troublé
mon repos. Il entoura mon cou de ses bras. de
reçus de grandes grâces de cette vision.
Marguerite continuait d'écrire ses révélations et
Dieu lui donnait la force et les lumières nécessaires
pour mener ce travail à bonne fin, mais il ne lui
retirait pas le « silence lié » et elle en souffrait
toujours. Dans ses longues insomnies, elle se con-
solait en méditant sur l’enfance de Jésus. Au milieu
de ses alternatives de rigidité ou d’agitation, la pauvre
sœur profitait de tous les instants de calme pour
réciter son office.
— « Mais je ne pouvais manger aucun aliment,
non par dégoût, mais faute de la moindre envie de
prendre une nourriture quelconque, ce qui venait
de la puissance de Dieu. L'action de manger
m'était un supplice ; dès que je commençais, je res-
sentais des coups au cœur tellement violents que
je poussais des gémissements déchirants qu’on enten-
daient partout. Je tremblais de tous mes membres et
le jour s’obscurcissait à mes yeux. (4) La boisson
(4) Marguerite veut parler ici des larmes abondantes que
la souffrance et l’abattement provoquaient. Elles finissaient par
rendre sa vue malade. Ses yeux s’enflammaient à force de
pleurer. |
Greith cite, dans sa mystique, Marguerite de Hongrie qui
avait le don des larmes au point que ses yeux et ses joues
brûlaient comme du feu. Mechtilde d’Effisch, d’Unterlinden
26
384 CHAPITRE XXII
n'était toute aussi insupportable, je souftrais les
mémes douleurs. Ces douleurs, en mangeant et buvant,
me durérent jusqu'à la veille de Pâques (1345).
Pendant tout le temps où lon cessait de chanter
PAlleluia, je ne pus manger qu'un dimanche. »
En revanche, la pauvre martyre goûtait de grandes
consolations intérieures. Ces consolations suivaient
la marche ascendante des souffrances, qui, cette
année, furent particulièrement violentes pendant les
quinze jours de la Passion. Les cris aigus causés
par le mal torturant eéclataient presque chaque jour.
Les pages promises à Henri restaient inäâchevées.
Marguerite se tourmentait de ne pouvoir écrire.
Elle voulait mener à bonne tin l'œuvre promise,
car l’excès de ses douleurs lui faisaient espérer
que bientôt Dieu la délivrerait de ses maux en la
prenant dans la vie éternelle. Mais le Seigneur lui
révéla qu’elle devait encore demeurer sur la terre
parce qu'il avait encore à accomplir des œuvres
par elle. Pour la consoler, Il lui donna l'assurance
qu’elle Lui était, en ce moment, la plus chère des
créatures vivant sur la terre.
— « Si tu n'étais pas une créature humaine, lu;
dit le Bien Aimé, tu serais un ange. »
Les douloureux phénomènes qui marquaient les
jours de Marguerite ne cessaient pas : coups au
perdit presque la vue à force de pleurer et ne pouvait plus
Hire.
Les larmes de Marguerite ici, venaient de l’excès de dou-
leur, ces coups violents devenaient de plus en plus fréquents
et aigus.
CHAPITRE XXI 382
cœur, silence lié, tremblement, cris aigus, à peine
quelques heures de repos à Pâques ou aux autres
grandes fêtes. Marguerite est une hostie de propi-
tiation pour le monde coupable. Toute l’année 1345
est pour elle un long martyre. Mais en retour quelle
puissance elle acquérait sur les âmes et sur le
cœur de Dieu! |
— » J'avais une amie noble, écrit Marguerite, à
la fin de 1345. Elle vint à moi pour me demander
conseil et secours. Je reconnus bien vite que la
miséricorde de Dieu lui était nécessaire, car elle
était en état de péché. J'aurais voulu beaucoup
prier pour elle. Et je me vis dans l’impuissance
absolue d’intercéder pour cette amie, quoique j’eusse
volontiers pris sur moi tous ses péchés. Je désirais
faire sur elle le signe de la croix et je ne pou-
vais remuer a main. Par la bonté de Dieu, j’appris
qu'il ne labandonnerait pas, mais qu'il voulait
l’éprouver. Je ne cessai pas de prier. Le dimanche
suivant, je reçus Notre Seigneur et je ressentis un
grand désir de prier pour cette amie.- Le divin
Maître me donna de grandes joies et une lumière pro-
fonde dans Ia connaissance de sa miséricorde. C’est
ainsi que je ne puis prier pour certaines âmes,
malgré mon désir, et alors Je dois me livrer à un
travail aussi pénible que de soulever un grand poids.
En d’autres occasions, au contraire, Je prie très
facilement et Joyeusement. Il m'arrive aussi de
ressentir. une douce suavité intérieure quand mes
prières sont acceptées.
» Je reçus toujours de grandes grâces par l’enfant
386 CHAPITRE XXII
Jésus. Je desirais beaucoup savoir avec quel amour
jl était descendu du ciel sur la terre, et comment
il était venu dans le sein de la très sainte Vierge.
Il me répondit : Tu aurais pu me poser sur une
aiguille, tu n'aurais pu me voir et cependant j'étais
entier avec tous mes membres. Je possédais son cœur
(de la Sainte Viergec,) avec beaucoup de joie et
d'amour, et je la comblais d'immenses grâces très
suaves qui l’inondaient toute entière. Elle me portait
sans peine avec une joie intense. « — Je deman-
dai: — « Mon très cher enfant, comment une telle
grâce a-t-elle pu être opérée dans un corps humain ?
» [1 me répondit : Spiritus Sanctus superveniens, etc.
» J’avais un grand désir de connaître sa naissance.
Il me dit : « Je naquis sans douleur, en toute pureté,
et ma naissance fut aussi merveilleuse que les
Ecritures l'ont dit et que la Sainte Eglise le croit. »
Il me dit aussi qu'il avait eu très froid cette nuit.
Je lui demandai : « Cher enfant, on dit que tu étais
pauvre, est-ce vrai ? » Il dit : « C’est vrai, je devais
accomplir par là le salut du monde. » — « Cher
enfant, est-ce vrai que Saint-Joseph t’enteloppa dans
ses pantalons ? Cela m’a toujours semblé étrange. » (1)
(4) Cette légende du pantalon de Saint-Joseph se trouve
aussi dans les révélations du frère Henry de Clèves. On la
rencontre dans un vieux mystère allemand, publié par
Piderit. Dans Mechtilde de Magdebourg (éd. Gall Morel 149),
on lit : Marie prit un drap grossier que l’âne portait sur son dos,
sous la selle et mit a son divin enfant une partie de $a chemise
qu’elle avait déchirée. Il est à remarquer que les questions
naivement indiscrètes de Marguerite ne reçoivent pas de ré-
CHAPITRE XXII 387
Il répondit : « Il m'a enveloppé dans ce qu'il avait,
il n'avait rien qui me convint. » J'aurais aussi voulu
savoir ce qu'avait éte cette sainte Circoncision qu'il
avait accepté avec tant d'amour et d’humilité, et dans
laquelle le bienfaisant et doux nom de Jésus lui
fût donné. Il me répondit : « Joseph me prit,
car ma mère ne pouvait pas me tenir, par la tristesse
qu'elle ressentait. Elle pleurait améèrement et Je
pleurai aussi, car je souffrais beaucoup et je perdis
beaucoup de sang. Alors ma mère me prit contre
son cœur et apaisa son enfant. — Mon Jésus me
dit aussi que sa mère n'avait jamais reçu de lui
aucune malpropreté quoiqu'il fût faible et délicat
comme les autres enfants. Je lui demandai s’il parlait
avec sa mère par la parole humaine. Il répondit :
« Non. Je lui parlais par la suavité de ma grâce
qui allait de moi vers elle. »
» [l dit aussi comment les trois rois le cherchèrent
avec grand amour et foi ferme, et le trouvèrent
avec une grande joie. Ils apportèrent aussi de grands
dons intérieurs et extérieurs. Je demandais : « (Est-
il vrai) mon Jésus que tu aies saisi l’un d'eux par
-ponse précise. Jésus, à sa demande sur lIncarnation, réplique
par le texte de l’Evangile, et à la question des pantalons,
l'enfant Dieu donne une réponse vague. L’extrême naiveté de
ce cœur aimant et l’époque où vivait Marguerite peuvent
expliquer une curiosité presque choquante, d’ailleurs en op-
position avec le texte même de l'Evangile qui dit que Marie
enveloppa Jésus dans des langes.
_ La Vierge, irès prudente et très sage, n'avait puse mettre
en route pour Bethléem. sans avoir pris, avec elle, ce qu'il
fallait de plus indispensable pour la naissance de l'enfant.
388 CHAPITRE XXII
les cheveux ? » Il répondit : « Oui. (41 « Je repris »
Mon Sauveur Jesus, d’où vient que tu restas pauvre
malgré les grands biens qui te furent donnés? »
Il répondit : « Le bien le plus vil n’est pas digne
du bien le plus haut. Je ne suis pas descendu du
ciel pour jouir des richesses de la terre. Ma mère
les donna à de pauvres gens. » (2)
» Je demandai aussi si la Sainte Vierge put assouvir
toute sa tendresse envers lui par ses caresses et
ses baisers.
» Mon doux Jésus dit : « Son amour fut toujours
accompagné d’une pieuse crainte par la grande puis-
sance qu’elle me connaissait et dont elle recevait
de moi l’irradiation. » Et pour me faire comprendre
ceci, le Seigneur me dit: « Un cœur très aimant,
même dans la grande ardeur qu’il a pour recevoir
la communion, doit être pénétré d’effroi et de crainte. »
Aprés avoir reçu des communications sur Saint-
Jean et sur le vieillard Siméon, Marguerite arrive
aux préoccupations actuelles de son ' âme, causées
par les tristes événements d'alors. Malgré son attar
chement à Louis de Bavière et son option pour
l'obéissance à l’empereur en dépit de l'interdit, on
(1) Ce trait se trouve dans un Evangile apocryphe.
(2) Dans Mechtilde de Magdebourg, on lit (151) : Les dons
que l’on apporta à mon tils, je les ai réservés pour les mi-
séres véritables que je trouvai. C’étaient de pauvres orphelins,
des vierges pures qui venaient près de lui, puis de malheu-
reux malades et de misérables vieux. Mais, dit Mecbtilde,
Marie conserva trente marks d’or pour l'avenir, car beaucoup
de peuple venait et l’implorait. Mechtilde paraît aussi penser
que Marie avait prévu qu'elle devrait quitter Bethléem pré-
cipitamment.
CHAPITRE XNII 389
retrouve en elle des traces d’inquiétudes. Sa cons-
cience ne semble pas tout à fait tranquille.
» Si je fais mal, tu expieras pour moi » dit-elle
au Seigneur, quand l’ordre de l’empereur arrive à
Medingen de continuer les offices.
Nous retrouvons cette préoccupation ici. Et elle
est toute naturelle: Les Allemands impériaux et
croyants pouvaient ne pas aimer le Pape, mais ne
pouvaient oublier qu’il est le chef de l'Église et de
Ja foi. |
Nous avons vu que Christine Ebner priait pour l'apai-
sement de la querelle existant entre Louis et le Pape
Jean. Dans le manuscrit des révélations de Christine, de
Heumann, on lit qu’elle demande en 1346, à Notre
Seigneur, comment il laisse la chrétienté en si grande
peine à cause du ban. Le Seigneur répond que cette
épreuve a été prédite depuis longtemps et que la
chrétienté ne s’en est pas préoccupée. Si les fidèles
me prient, c'est bien plus pour voir l’interdit levé
qüe par amour pour moi. Et Il finit par ces mots :
« Sache que ceux qui ont vraiment souffert de
cette épreuve auront une grande récompense, mais
ceux qui n’ont pas gardé l’interdit éprouveront maint
dommage. J’ai été (pendant linterdit), très miséri-
cordieux pour les âmes. »
Une autre fois. en 1348, Christine voit dans les
mains du prêtre, à l'élévation de l’hostie, Notre
Seigneur attaché à la croix, ayant à côté de lui sa
mère et Saint-Jean. Elle s'en effraie. IT lui fût dit :
« Ne t’effraie pas, ce n’est pas pour toi. Cela signitie
les grands maux qui s'étendent sur la chrétienté.
390 CHAPITRE XVIII
(La peste succédait à l’interdit.) Christine vit le
Seigneur regarder avec bonté la communauté. II
avait l’air de demander aux sœurs de prier pour le
Pape et pour le peuple chrétien.
Si Christine priait avec ardeur pour le Pape, Mar-
guerite implorait Dieu pour Louis de Bavière, mais
cette intercession n'allait pas Sans une hésitation
dont on retrouve les traces dans plus d’une de ses
pages. Elle voudrait être pleinement rassurée. Son
affection pour l’empereur la pousse à rechercher,
disons le mot, toutes sortes d’excuses vis-à-vis d’elle
même pour rafflermir sa confiance.
» J'avais un grand désir, écrit-elle, de connaître
la volonté de Dieu, par rapport aux malheurs
des pays chrétiens. J’eus pour toute réponse
que ces malheurs venaient des péchés et de la
méchanceté des hommes. » — Aussi interprète-t-elle
avec joie, dans le sens de ses préférences, cette
révélation du ciel : :
— « Celui qui reçoit le corps très saint de Notre
Seigneur, avec vrai amour et.crainte de Dieu,
est bon. Celui qui le reçoit en vrai amour et avec
une entière confiance, celui-la recevra aussi le vrai
amour de Dieu, quand même ïl serait le seul con-
naissant la pure vérité. Je voulais aussi prier pour
le Seigneur (1) qui est cause de ce trouble, car il
(1) Louis de Bavière. Dans tout ce passage, on remarquera
le grand désir -qu'à Marguerite de représenter Louis comme
très agréable à Dieu. Elle se croit très sincèrement la mission,
vis-à-vis de Dieu, de prier pour l'Empereur et de lui obtenir
les grâces nécessaires à son àme et pour son gouvernement.
CHAPITRE XXII 391
m'a été donné par Dieu. Mon bien aime Jésus me
répondit : « Je ne l’abandonnerai jamais, ni ici, ni là,
car il a de l’amour pour moi. Personne ne le sait
que moi seul, » Il me parla aussi beaucoup des prières
que je pouvais faire pour une personne ou pour une
intention et me dit : « Celui que tu aimes, je
l’aime, ce que tu demandes, je le desire aussi. »
» Je m'inquiétai beaucoup pour lami de Notre
Seigneur qui m'a été donné par Dieu. Il était malade.
Le cher enfant Jésus me répondit : — « Je lui ren-
drai la santé du corps et de l’âme et j'ai préparé
pour lui beaucoup de choses qu’il devra accomplir
pour ma gloire, car je FPai choisi du milieu du monde
pour faire ma volonté. »
» Je fis aussi beaucoup de questions sur les amis
de Dieu que je connaissais. Le Seigneur me répon-
dit : — « Ils me sont très chers à cause de l’amour
qu'ils ont pour moi. Je nommai celui qui a ma
confiance et mon affection particulière. Il me répondit
avec bonté et miséricorde et aussi très doucement
et sévèrement. Je m'en effrayai. Cependant, dans
tout ce qu'il a dit, j'ai reconnu la miséricorde. (1)
J'avais aussi un grand désir de parler de ma
communauté. « Si elles se donnent à moi, me dit
Jésus, je me donnerai à elles. » (2)
Marguerite poursuit son questionnaire. Elle inter-
(4) Ce passage semblerait plutôt s'appliquer à Louis de
Bavière qu'à Henri de N.
(2) La vérité éternelle dit à Suzo (Sehrif, 1,840.) Je suis
en tout temps prêt à aider les âmes, si elles étaient prêtes
de leur côté. Je ne m'en vais pas, c'est elles qui s’en vont.
399 | CHAPITRE XXII
roge Dieu sur Saint-Jean-Baptiste et Saint-Jean lEvan-
géliste, sur Sainte-Madeleine et Saint-Pierre. Le
Seigneur Jui dit que tous ont reçu la même récompense
que les vierges à cause de leur grand amour. A
une question sur Saint-Bernard, Marguerite reçoit
cette réponse : « Ce que Bernard a écrit, il Pa
écrit avec un vrai amour. Îl avait reçu tant de grâces
fortes et suaves qu'il se figurait que les hommes
comprendraient la vérité comme lui, car je suis la
pure vérité par laquelle il à écrit et parlé. (1)
Ce que la sœur dit de la communion, quoiqu’un
peu obscur, doit être rapporté ici : « Le jour de
la fête de Saint-Augustin, il me fût donné une
grande grâce, la parole me revint et je reçus Notre
Seigneur. |
» J’eus l'immense faveur de ne pas recevoir la
matière du pain dans le Saint Sacrement, mais une
grande suavité avec un goût délicieux dans lesquels
mon âme et mon cœur se noyaient. La pure vérité
dans laquelle Dieu nous donne sa chair et son sang,
je l’ai reçue vraiment et sensiblement dans toute sa
présence, comme si je le voyais, mangeai et buvai
ainsi que nous lenseigne la Sainte Eglise. Et ceci
me paraît plus possible et plus désirable que la
matière du pain, car cela me donna la foi la plus
ferme à la croyance de l'Église. Quand j'avais le
bonheur de recevoir Notre Seigneur avec la com-
munauté, j'étais comblée tout le temps de faveurs
singulières. Je ne pouvais voir communier personne
(4) V. S. Bernard. Sermo in cantica XXXI. De excellentia
divinæ visionis.
CHAPITRE XXII 393
sans éprouver un ardent désir de communier aussi. Je
ne pouvais non plus voir une créature malade ou
dans la peine sans souhaiter qu’elle put communier,
car il me semblait que cela lui serait d’un grand
secours. Si je voyais quelqu'un gravement malade
ou en proie à de vives douleurs, je désirai souffrir
à sa place pour la gloire de Dieu. Je pensais qu’il
n'y avait rien que je ne puisse souffrir pour son
amour. Je ne voyais personne quitter ce monde
sans désirer le quitter aussi. Il m'est arrivé d’être
auprès d’agonisants pour lesquels je ne pouvais
prier, malgré toute l’envie que j'en avais, je ne Île
pouvais qu'après les avoir vu confessés.
« Un jour, une de mes consœurs me pria de
penser à notre fondateur dont c'était l’anniveïsaire
et de prier Dieu pour lui. (1) Je reçus, dans une
très douce suavité, l’assurance que Dieu exaucerait
ma prière. Pendant toute une année, je poursuivis
cette prière pour la même âme. Le jour de Saint
André, il me fût pris, avec une grande joie. (2) Je
ne pourrai exprimer ce qu'est la Joie que j'éprouve
quand une âme m'est prise...
Marguerite continua cependant de prier pour le
comte de Dillingen. Ses souffrances ordinaires de
paralysie, de cris, de flots de paroles, de tous les
phénomènes douloureux de sa vie augmentaient tou-
(4) Hartmann IV, comte de Dillingen, fonda le couvent de
Medingen en 1246. 11 paraïîtrait, d’après ce récit de la sœur,
qu'il mourut le 11 décembre 1258.
(2) Marguerite veut dire que Dieu prend auprès de lui
l'âme pour laquelle elle prie.
!
394 CHAPITRE XXI]
jours, quoiqu'il semblait qu’elle fut arrivée au pa-
roxysme de ce que peut souffrir une créature hu-
maine. |
En avril 1346, il lui sembla voir. pendant son
sommeil, à la place qu’elle occupait au chœur, une
belle table peinte (?j C'était une âme aimante qui
était malade. « [Il me fût dit que c'était mon âme. »
« En ce même temps, comme je venais à cette
place au chœur, je vis mon cher enfant Jésus
qui riait et me dit : « Tout ce que je t'ai prédit
n'est-il pas arrivé? » Puis Il se mit à pleurer. Je
compris que j'allais encore beaucoup souffrir.
» Une nuit vint à moi un très vieil homme, tout
décrépit par les ans, tout défiguré et petit comme
un enfant. I] me remercia pour tout le bien que je
lui avais fait. Je vis que c'était une âme que j'avais
aidée. C'était notre fondateur qui m'avait été recom-
mandé, ainsi que je l’ai dit plus haut.
» En même temps, je vis dans mon sommeil que
la stalle que j'occupais au chœur était éclairée d'un
brillant soleil.
» De même en ces jours, le frère que j'ai dans
le monde vint, et il m’apporta un corps humain
tout entier, enveloppé dans un linceu! blanc. Quand
je l’ouvris, je vis le corps humain d’un crucifié et
je le reçus comme le saint corps de Notre Sei-
gneur. (1) »
Les deux dernières semaines du Carême de 1346
(1) Passage très obscur, à cause de sa rédaction brève et
défectueuse. Est-ce une vision, son frère lui avait-il apporté
une statue ou des reliques ? |
CHAPITRE XXII 395
s’ouvraient avec un redoublement de souffrances
pour Marguerite. Les cris aigus accompagnés de
coups violents au cœur et de douleurs intérieures
dépassaient encore le supplice des autres anriées.
— « Mon Seigneur Jésus seul sait ce que j'ai
souffert, dit-elle. Je croyais à chaque instant que
ma vie allait finir. »
Ges souffrances ne l’empêchent pas de compatir
a celles du prochain. Marguerite aimait à soigner
les malades, à les aider dans les crises ou les
découragements provoqués par le mal physique.
Personne ne pouvait, mieux qu'elle, connaître le
prix de la douleur.
— « En ce temps, écrit-eile en 1347, une de
mes sœurs était à la mort. Elle avait servi Dieu
fidèlement dans les épreuves et la pauvreté et comme
elle n’avait pas mangé depuis quatre jours, je vins
près d'elle et lui dit que Je voyais bien qu'elle
serait avant moi auprès de Dieu. Elle battit des
mains dans sa Joie et se mit à rire si fort qu’on
l’entendait dans toute la chambre. Une sœur qui
était là lui dît : « Tu fais comme ceux qui revien-
nent d’une noce. » — Je lui dis : — « Oui, on dirait
que tu vas partir pour une noce. » Elle se mit à
rire de tout son cœur et je devinai que Dieu avait
dû lui faire. des grâces singulières. Elle m’avoua
que c'était vrai. Je ris avec elle, et fus aussi
joyeuse qu’elle. Je ne pus dormir cette nuit de
bonheur, à la pensée de la gloire éternelle que cette
sœur allait goûter. »
Le carême de 1347 ramena les grandes douleurs.
396 CHAPITRE XXII
Le « silence lié » devenait un cruel supplice. Les
mains de Marguerite étaient comme soudées lune à
l’autre, ses yeux se fermaient, elle grinçait des
dents, des crampes lui traversaient le dos, la forçant
à rester courbée et ses pieds perdaient toute force
et toute action. Si elle voulait manger, les coups
au cœur recomméncaient à la briser.
Jésus venait de temps en temps la fortifier et
_ arrêter un instant ses tortures, mais ces éclaircies
et cet instant de repos marquaient pour Marguerite,
résignée et soumise, une préparation à de nouveaux
assauts.
Dans ces instants de martyr, elle ne pouvait
même supporter qu'on la frolât. Le moindre attou-
chement à la tête lui causait de telles douleurs
qu'elle renonce à les exprimer. Il lui était impossible,
sans de cruelles souffrances, de faire le moindre
signe avec la tête ou les mains. Le mercredi de la
. semaine de la Passion, elle criait si fort qu’on l’en-
tendait au dehors du couvent. La violence de ces
cris était elle-même surnaturelle. Une voix de femme
ordinaire n’aurait pu les pousser. Ce jour là, la
pitoyable Marguerite eut sept crises aussi épouvan-
tables. Les coups au cœur arrivaient, si terribles,
rapides et torturant, que ses compagnes craignaient
de voir son pauvre corps éclater sous cette pression.
Trois d’entre elles maintenaient de toutes leurs forces
ce pauvre tronc convulsé et devaient s'appuyer
lune sur l’autre pour lui résister.
» On eût dit, assuraient-elles, qu'il y avait quel-
que chose de vivant qui se démenait dans l’intérieur
CHAPITRE XXII 397
du corps. » (1) Les sœurs tàchaient aussi de sou-
tenir la tête endolorie, mais elles ne savaient comment
s’y prendre en voyant que leurs mains compatissantes
ne pouvaient toucher son front sans augmenter le
supplice. Le corps, le visage et les mains enflè-
rent et Marguerite füt réduite à une complète
inertie, sauf les cris qu'elle ne pouvait s'empêcher
de pousser. Ces cris revenaient cent fois, cent cin-
quante fois, jusqu’à deux cents fois en un jour.
Puis, subitement, toute souffrance cessait.
« Et, dit Marguerite, je ne savais plus si j'avais
souffert, tant mes membres etaient fortifiés, je pouvais
parler longuement avec gaîté et entrain. »
Marguerite compare son état à une maison qui
brûle intérieurement. Si le toit vient à s’écrouler,
les flammes s’élancent au dehors et le feu diminue
au dedans. De même, dit-elle encore, le tonneau
de vin fermente et risque d’éclater. Si on ouvre la
bonde, le moût s'écoule et le vin redevient calme
et pur. Ainsi en était-il quand elle souffrait sans
pouvoir crier.
Ces cris, en passant par sa bouche, l’emplissaient
d'un goût délicieux qui la réconfortait.
Toute la communauté était persuadée que jamais
Marguerite ne survivrait à de pareilles douleurs. Le
vendredi de la Passion, elle resta si longtemps
évanouie, qu’on la crüt morte.
Et pourtant le divin Maitre ajoutait encore au
(1) Gôrres dans sa mystique, et le docteur Imbert Goutbeyre
dans ses stygmatisés, citent plusieurs cas de ces mouvements
intérieurs, violents et douloureux.
398 CHAPITRE XXII
martyre du corps, les tortures spirituelles de l’aban-
don et des ténèbres de l’âme. II la voulait unie
vraiment à lui dans cette Passion, dont le monde
chrétien célébrait l’anniversaire. Des tentations de
doute vinrent s'ajouter, comme uge couronne d’épines
à toute sa personne immolée. Et seule, dans la nuit
où elle restait agonisante, la patience et la rési-
gnation brillaient comme deux étoiles, lui faisant
espérer le retour du divin soleil.
CHAPITRE XXII
Le cœur de Marguerite. — Visions. —- Mort de Louis de Baviére.
Beaucoup de mystiques ont eu des signes visibles
imprimés sur leur cœur. On peut encore contempler,
sur celui de Sainte Thérèse l'ouverture faite
par le dard du Séraphin, blessure qui eût causé la
mort immédiate de la sainte dans l’ordre naturel. (Â)
Le cœur de Sainte Véronique Giuliani, conte-
nait gravés les instruments de la Passion. La
bienheureuse Claire de Montefalco portait dans son
cœur, une sorte de gros nerf en forme de croix,
que la dissection du saint viscère montrait, entouré
d'autres nerfs avant la forme des instruments sacrés.
Passidée de Sienne n'avait plus de cœur, il lui
avait été enlevé par Jésus. Son autopsie à constaté
le miracle. Le bienheureux Charles de Sezze portait
dans le cœur une croix d’un noir violet et un clou
parfaitement cçonformé. Comme pour Passidée, on
ne retrouva pas le cœur de Jeanne-Marie Bonani. On
constata la présence des instruments de la Passion dans
(1) Le reliquaire de cristal qui renferme le cœur de Sainte
Thérèse montre un nouveau miracle. Une sorte de végétation
en forme de longues épines, pousse en bas du cœur depuis
quelques années.
27
400 CHAPITRE XXIII
le cœur de Jeanne-Marie de la Croix. Les mêmes mer-
veilles furent constatées chez Michelle-Ursule Amarata,
fondatrice des capucines d’Alicante et dans beaucoup
d’autres Saints et saintes. (1)
Par son tendre amour pour Jésus-Christ, Mar-
guerite Ebner, méritait pareille faveur.
Trois fois, nous dit-elle, le nom de Jésus fut gravé
dans son cœur : La première fois, ce fut au jour
de Pâques, après la communion. La seconde fois
pendant une adoration devant le tabernacle : au
sortir des vêpres, elle sentit le divin nom im-
primé sur son cœur avec une grande suavité, en
même temps qu'un parfum exquis se répandait dans
le sanctuaire. La troisième signature du Christ sur
le cœur de son épouse se tit après Matines, une
nuit, pendant qu'elle se préparait à communier. —
« Ce fut en suite de cette faveur, dit-elle, que je
pus parler et ecrire comme il m’eût été impossible
de le faire auparavant. »
A dater de ce jour, Marguerite eût la perception
très nette de la place du nom divin sur son cœur
et quand elle souffrait trop, il lui suffisait de se
coucher de ce côté ou de poser la main à la place
privilégiée, pour qu'une douceur exquise emplit sa
bouche et fortifiät son corps. Elle reçüt aussi, avec
ces stygmates internes, le pouvoir de connaître, par
une sensation spéciale, les différentes heures de la
Passion de Jésus-Christ. Elle avait, si l’on peut
(4) La stygmatisation, etc., par le docteur Imbert Gour-
beyre. Tome I. Citons encore Saint Josaphat, parmi les saints
stygmatisés.
CHAPITRE XXII] A0
s'exprimer ainsi, une horloge en elle qui lui marquait,
minutes par minutes, les diflérentes scènes du grand
drame de la Rédemption. Cette sensation commen-
_ Gait le jeudi soir, à Flheure de la prière au jardin
des Oliviers.
En inême temps le Seigneur instruisait mystérieu-
sement sa servante, qui acquérait des connaissances
surnaturelles merveilleuses. Elle recevait le pouvoir
de lire dans les cœurs. Elle savait quand on lui mentait.
Dans ces cas, il ne lui etait pas possible de répondre.
Si elle se voyait obligée de parler, elle ne pouvait
que dire ces mots, venant d’une force intérieure : —
« Je sais que cela n’est pas vrai. » |
Si elle lisait dans la pensée de son interlocuteur
qu’il disait autre chose que cette pensée, elle répondait
a la pensée et non aux paroles.
Marguerite ressentit une quatrième fois limpres-:
sion du nom de Jésus. C'était pendant la nuit. Elle crût
qu’on lui prenait son cœur et qu’on y traçait avec
force le divin nom. Ces quatre stygmates lui furent
donnés la même année.
__ Le Vendredi-Saint de 1347 fût particulièrement
douloureux. Marguerite assista, dans une vision d’une
saisissante netteté, à la Passion sanglante du Sau-
veur. Elle pleurait et gémissait, entourée de ses
sœurs qui cherchaient vainement à la consoler. Mais
rien ne pouvait la distraire de ce spectacle déchi-
rant. Elle sentait ses pieds et ses mains traversés
par les clous, et en d’innénarrables douleurs, on
voyait ses membres se crisper, ses doigts se recro-
quevillier, ses nerfs se raidir. Sa tête hochait et
409 CHAPITRE XXII]
tremblait si fort que les sœurs devaient |a soutenir
pour l'empêcher de se faire plus de mal. Tout le
corps de la compatiente était douloureux, brisé,
frémissant. Marguerite, comme les autres moniales,
croyait à une mort prochaine. Si on voulait. lui faire
avaler seulement une médecine, les souffrances re-
doublaient.
Un nouveau phénomène était venu s'ajouter aux
autres pendant ce carême. Marguerite commença
d’éprouver une grande faim. Au moment du repas
de midi, « le mauger et le boire, écrit-elle, pas-
saient d’abord bien droit dans ma gorge et arrivaient
ensuite sous les côtes près du cœur, je ressentais
d'abord toutes sortes de grâces et de suavités,
puis, tout à coup, une violente secousse se pro-
duisait, agitant tous mes membres, et j'étais saisie
de douleurs incroyables qui me faisaient gémir et
pleurer lamentablement jusqu’à ce que la nourriture
fût digérée. »
Marguerite sentait bien qu’une telle nutrition ne
pouvait la soutenir. La bonté de Dieu conservait mira-
culeusement ses forces, mais elle obéissait à ses
supérieurs en mangeant et, dans ces conditions,
c'était, on peut le dire, un très grand sacri-
fice.
Une douce consolation vint ranimer son eou-
rage : Henri de Nordlingen arrivait à Medingen
après trois ans de séparation. Il montrait à son
amie une grande et dévouée affection en accourant en
Souabe du fond du pays Balois. Outre le vrai danger
qu'il y avait pour lui de revenir dans sa patrie,
CHAPITRE XXII] 403
de grandes occupations le retenaient dans le pays du
- Rhin. Gette contrée avait marqué, plus que le reste
de l’Allemagne, une certaine soumission au Pape. Elle
en avait été récompensée en recevant du Saint Siège,
en 1345, la permission pour quelques prêtres, d’officier
publiquement. Henri était du nombre des privilégiés
et son bonheur était immense, malgré le surcroit
dé travail que cet adoucissement spirituel lui apportait. |
« Maintenant, écrit-il à Marguerite, les âmes affamées
et malades accourent à la divine nourriture dont
leur obéissance chrétienne les avait privées depuis
quatorze ans. Je vous prie d’intercéder avec zèle
auprès du Seigneur pour toutes les âmes auxquelles
je distribue la manne céleste, afin qu’elles commu-
nient en vrai amour, pour la gloire de Dieu et
la consolation de la chrétiente. »
De Bâle, Henri avait été appelé à Strassbourg. C’est
a qu'il se lia intimement avec un bourgeois de Îa
ville, Rullmann Merswin et avec sa femme Gertrude
de Bietenheim qui pratiquaient une ascèse sévére et
vivaient dans une atmosphère de haut mysticisme, (4)
C'est pendant le séjour d'Henri de Nordlingen à
Strassbourg que Marguerite lui envoya la premiere
partie de ses révélations.
La joie de lami de Dieu est au-dessus de toute
expression.
— «J'ai recu à Strassbourg, écrit-il à Marguerite,
(4) Rullmann Merswin a été l’ami de Tauler et un des
membres les plus extraordinaires de cette étrange confrérie
des Amis de Dieu. Il à écrit des traités mystiques, Il avait
aussi des révélations.
t04 CHAPITRE XXIII
dans la Joie de mon cœur, la lettre et les autres .
écrits que Dieu nous à révéles par toi. Je suis dans
cette ville en grand travail pour Dieu. Que te
dirais-je ? Ta bouche qui parle au nom du Seigneur fait
taire la mienne. Et c’est pour tout ce qu'il te dit
que je te remercie par lui-même du don céleste
qu'il nous fait avec toi. Il doit nous décider davan-
tage à nous confier à sa divine bonté! »
En quittant Strassbourg, Henri alla prêcher à
Cologne, puis vint à Aix-la-Chapelle pour y chercher
des reliques. De là, il prit son chemin vers Aargau
où il voulait rendre visite à la reine de Hongrie.
En 1347, une circonstance providentielle allait lui
permettre de revoir sa fidèle et sainte amie.
‘ Le chapitre de la cathédrale de Bâle désirant avoir
des reliques du saint empereur Henri IT et de son
épouse Cunégonde avait donné la mission à Henri
de Nordlingen de se rendre à Bamberg pour obtenir
du chapitre de la ville qui en avait la garde, quel-
ques parcelles des corps vénérés. Henri de Nordlingen
devait ramener le précieux trésor à Bâle. On lui
donnait là une preuve de haute confiance.
Dans les documents relatifs à cette translation,
Henri y est appelé : Magnæ discretionis vir. Honestus
vir. — Îl réussit dans la négociation qui ne paraît
pas avoir été exempte de difficultés et profita de ce
qu'il passait non loin de Medingen pour placer le
couvent sur l'itinéraire du voyage. Henri devait bien
cette visite à celle qui, de près et de loin, lui gardait
une amitié si tendre.
Depuis trois ans, elle n’avait reçu de lui d’autres nou-
CHAPITRE XXII. 405
velles que ses rares missives et une ou deux visites
de la dévouée Ofim Frickin qui, plusieurs fois, tit
le voyage de Bâle en Souabe pour porter les mes-
sages d'Henri à ses amis.
Malheureusement, lorsque « l’ami de Dieu »
arriva à Medingen, Marguerite était, plus que
jamais, paralysée par le silence lie. La joie immense
de recevoir la sainte communion de ses mains semblait
devoir lui être refusée. Elle ne pouvait ouvrir la
bouche. Sans doute elle entendait les exhortations
fortes et suaves de l’ami spirituel mais elle n'avait pas
le bonheur d’y répondre. Henri fût effrayé de l’état
où il trouvait Marguerite. Il vint lui dire la messe
à l’infirmerie. Malgré le peu d’espoir qu’elle pouvait
avoir de communier , la pauvre sœur, S'y prépara
néanmoins avec foi, faisant taire la crainte toute
humaine qui l’agitait à la pensée de desserrer ses
dents. |
Jésus se laissa attendrir par un désir si
humble et si ardent. Pendant le séjour d'Henri
de Nordlingen au couvent, Marguerite pût recevoir
la sainte Eucharistie onze fois de ses mains
et, chaque fois, sa communion lui apportait
d'ineffables délices. (1) Les séjours de ce saint
(4) La communion fréquente était rare alors. Un vieux
coutumier des sœurs dominicaines dit que les sœurs doivent
communier tous les quinze jours. Christine Ebner note les jours
où elle communie plus souvent. Suzo demanda au Seigneur.
(Schrift. 1466) : Est-il mieux de communier rarement ou fré-
quemment et Dieu lui répondit : L'homme qui croit en respect
et sagesse en communiant, doit le faire. IL est mieux de venir
à moi par amour que de s'abstenir. Il est mieux de com-
406 CHAPITRE XXIII
prêtre étaient pour Marguerite un temps de bonheur
ineffable. Sa ferveur était plus grande, les grâces
du ciel redoublaient, les douleurs s’apaisaient, elle
faisait alors provision de nouvelles forces pour les
mauväis jours à venir.
Tout de suite après le départ d'Henri, ces mau-
vais jours recomMmencèfent. Celui-ci lui avait
recommandé de communier deux fois par semaine,
mais la difficulté de desserrer ses dents était
revenue avec ses souffrances habituelles.
Ce n’était pas un obstacle, au moins, qui pouvait l’em-
pêcher de penser à l’absent. Sa prière le suivait partout.
— « Un jour, à midi, écrit-elle, je m'étais cou-
chée, (1) (d'entendis tine voix qui me dit) : Lève-toi
et loues ton Seigneur et ton Dieu. J’éprouvais une
grande joie et tout le jour je vécus sous cette joyeuse
impression. Je vins au chœur à mu place habituelle
et je désirais beaucoup prier pour l'ami de Dieu,
afin de savoir quelque chose de lui. (2) La bonté
divine me répondit : Mon amour ardent l’attire, ma
joie divine le fait agir, ma douce grâce le foïtifié,
ma pure vérité l’instruit, ma sainte miséricorde le
protège. Il est la lumière par laquelle je luis. Il est
la force par laquelle je travaille, la vie sûré qui
me glorifie. (3)
munier toutes les sérnaines avec utie profondé humilité que
de commünier unhe fois par an avec l’orgüeil de son indé:
pendarce
44) C'était la coutume à Medingen de faire une betité sieste
après le repas de midi,
(2) Henri de Nordlingën.
(8) Marguerite pensait en ce mornent À 1a tnission qu'Henri
CHAPITRE XXII] 407
» Le vendredi, dans l’octave du bienheureux
Dominique, j'étais plongée dans le silence lié et
j'étais malade. Je m'endormis un peu pendant le
temps de Matines. Je me croyais au chœur, avant
qu'on ne commençât l'office; le chœur était fermé
mais brillamment éclairé. Comme j'étais devant le
tabernacle, je pensais que Notre Seigneur s’ÿ trouvait,
je voulus demander la permission de sortir du
chœur comme je le fais habituellement. Je regardai
derrière moi et je vis quelqu'un qui m’attendait.
J'eus peur, mais aussitôt je reçus la grande grâce
de ne plus craindre. En arrivant au barntistère,
j'apercçus derrière les chaises une quaritité de personnes
toutes habillées de blanc, Je voulus les asperger
d’eau bénite, aussitôt elles accoururent à moi avéc
de grandes démonstrations de joie. Je pensais que
j'allais dire Jésus-Christ, pour les éprouver et savoir
comment ces inconnus recevralent ce saint notn.
Jde dis donc : Jésus-Christ ! et tous tombèrent à genoux
avec une grande dévotion et me répondirent : Jésus-
Christ ! Cela me rendit très heureuse et je chantai le
doux nom de Jésus qu’ils répétèrent après moi. Je-leur
dis : « Dansons. » Ils me répondirent: « Oui, dansons et
angeons et buvons ensemble ! » Il me semblait qu’une
sœur venait fermer le chœur, Je fus trés triste d’être
obligée de les quitter, car je serais volontiers restée au-
près d’eux, Je m’éveillais alors et tous mes maux avaient
disparus. de restais sous l'impression d’une vive
grâce qui dura longtemps, Je désirais beaucoup savoir
de Nordlingen avait réçue d'aller à Bamberg chercher les
reliques. :
408 CHAPITRE XXIII
—
qui étaient ces êtres mystérieux, je le demandais
à mon enfant (Jésus.) Il me répondit : — « On a
voulu te montrer par cette vision, la Joie du ciel et
combien tu + es aimée. »
» Le jour de l’Assomption de la Sainte Vierge,
J'obtins beaucoup de grâces. Au moment de me mettre
a table, on vint me dire qu’un pauvre homme, partout
chassé et méprisé était arrivé au couvent. Je
le reçus (1) avec grande Joie et remerciai Dieu
de nous lavoir envoyé, afin que nous puissions le
servir. J'avais un vif désir de souftrir autant de
douleurs et de mépris que cet homme, pour l’amour
de Dieu. Ces jours là on lût l'Evangile du Samari-
tain qui se montre charitable et lorsque le Seigneur
dit aux docteurs : Faites cela et vous serez sauvés,
ces paroles pénétrèrent profondément en moi. Mon
Seigneur Jésus-Christ sait combien je désire venir
en aide à tous ceux que Je vois dans la souffrance.
Mais je n'ose croire que j'ai toujours agi parfaite-
ment. Mon Jésus seul le sait.
» Je vis la nuit en rêve que notre couvent était
illuminé comme par un brillant soleil. Quand je vins
à Prime, on me dit que le pauvre homme allait
mourir. Je compris qu'il était le soleil que j'avais
vu. J’implorais mon enfant (Jésus) pour qu’il donne
tout de suite à cet homme la vie éternelle. Il me
répondit : — « J’éclairerai les plus obscurs. »
» Le dimanche suivant je vins au chœur et je
commençai mon Pater avant de recevoir Notre Sei-
(1) Cette phrase fait présumer que Marguerite remplissaït
alors l'office de portière ou d’hospitalière.
CHAPITRE XXII] 409
gneur. J'en avais été empêchée par la gràce dont
j'ai parlé. (Le silence lié sans doute.) Il y avait
quatre jours que le pauvre homme était mort et je
souhaitais vivement de délivrer cette âme le jour
même. Un sentiment immense de bonheur m’envahit
subitement au point de m'empêcher de prier, je ne
pouvais que louer Dieu pour les grandes grà-
ces qu’il avait faites à ce malheureux. Je deman-
. dais à mon enfant (Jésus) s’il était au ciel. Il me
répondit : « Ou, et loue moi pour les grandes
œuvres que j'ai accomplies dans un esprit aussi obtus. »
» J’eus le désir d'écrire les paroles que je dis à
l'EÉlévation, les voici : « Seigneur, je te loue, vrai
Dieu et vrai homme, et je te prie, mon Seigneur
Jésus-Christ de nous pardonner tous nos péchés et,
_par ton amour, de prendre toutes nos faiblesses
naturelles et de nous rendre meilleurs par ta grâce.
C'est par elle que tu travailleras en nous pour ta
gloire éternelle et pour que nous te louions à
jamais ici bas et là-haut. »
Les évènements politiques continuaient de préoc-
cuper vivement Marguerite. En vain, trois Papes
avaient successivement essayes de ramener dans la
bonne voie Louis de Bavière, toujours sa déloyauté
avait fini par les rebuter.
Après Jean XXII, Benoît XII et Clément VI
s'étaient vu obligé de renouveler contre le schis-
matique empereur, les: sentences d’excommunication
et l'Allemagne, par ce long interdit, souffrait d’un
malaise moral immense. | |
De tous côtés, on se lassait de cette interminable
4(0 CHAPITRE XXII
épreuve. Beaucoup d’esprits sains et de cœurs vraiment
chrétiens, comme Henri de Nordiiñgen, Comprenaient
ce que lobstination du Bavarois jetait de germes
nocifs et de semences de révolte dans l’Allemagne
catholique. Tôt ou tard, la moisson diabolique ger-
merait et la Réforme recueillerait les gerbes de ce
gruin infernal. Mais ailleurs on murmurait plutôt
contre le Pape que contre le souverain. Parmi les
princes de l’empire, on commençuit à trouver l’em-
pereur Louis par trop obstiné. Beaucoup de cons:
ciences troublées se réveillaient, s’agitaient.
Le roi Jean de Bohême, d’abord partisan de Louis,
au point de faire briser les négociations de paix
entamées avec le Saint Siège, était trop habile
pour ne pas reconnaitre des signes d’impa-
tience aussi bien dans le peuple que dans les
Seigneurs de l’Empire, Sa politique lui fit retrouver
su conscience. Il partit pour Avignon avec son
tits Charles, fit une soumission complète à Clément VI
et quitta la cour papale emportant la promesse de rece-
voir l'approbation et la confirmation du Saint Siége,
le jour où Charles de Luxembourg serait élu roi
des Roumains, — On salt, qu’aux yeux du Pape,
Louis de Bavière n’était qu’un usurpateur, son
élection n'ayant jamais été confirmée régulièrement.
Une partie des électeurs de l’Empire, gagnés à
la cause de Charles, appuyés par la presque totalité
des évêques allemands ardemment désireux de rentrer
en grâce avec le Pape, s’assemblérent pour l’élire.
Il se fit aussitôt sacrer à Bonn et reçcût en
CHAPITRE XXHI 411
même temps de Clément VI la reconnaissance s0-
lennelle, (1)
I] fallût toute l'adresse du Bavarois et la tenacité
désespérée des juristes qui l’entouraient, pour réussir
à garder encore une partie du pouvoir,
Louis se posa en victime. [I] publia partout
que le Pape, loin de chercher la paix, ne se plai-
sait qu'à fomenter de nouveaux troubles, cette
opinion se répandit dans les pays particulièrement
dévoués à l'Empereur, là où, toujours, il avait gardé
de fidèles partisans. C’étaient surtout la Souabe, la
Franconie, le pays de Nüremberg et tous les pays
avoisinants,
Si Marguerite Ebner avait été instruite de tout ce
qui s'était passé depuis tant d'années à Avignon,
entre le Pape et les envoyés de Louis, si elle avait
suivi, pas à pas, la sauvage campagne d'Italie, si
elle avait connu les dessous misérahles de l’élec-
tion de Pierre de Corbara, si elle avait pu lire le
Défensor Pacis et la correspondance de l'Empereur
avec les trois Papes dont il s'était fait des adver-
saires, il. est certain que sa grande foi, sa raison
droite, auraient vite éclairé son âme et l’eüssent empé-
ché de s’attacher aussi vivement à un prince coupable
et renégat. |
Mais de son couvent où elle vivait momitiée sur
son lit de douleur, ou élevée dans lextase, elle ne
(4) Deux mois avant l'élection de Charles, Clément VI avait
renouvelé ses sentences fulminantes. Elles venaient ainsi à
point pour aider les Princes de Luxembourg à détacher de
nouveaux personnages influents de la cause du Bavaroiïs,
419 CHAPITRE XXII
savait rien autre chose que sa reconnaissance pour
un prince qui, toujours, avait été le bienfaiteur du
couvent, l'ami de sa famille et qu’on lui dépeignait
pieux, charitable, malheureux, profondément affligé
par la haine que lui portaient les Papes.
Si les gens du pays parvenaient jusqu'à elle,
c'était pour l’affermir dans son opinion : Pourquoi
le Pape, par son obstination, refusait-il le pardon
que Louis lui demandait avec instance, plongeant
ainsi tant de peuples dans la misérable situation des
excommuniés ?
L'élection de Charles de Luxembourg, succédant
au nouvel interdit et suivie de la confirmation du
Saint Siége, acheva de mécontenter les Franconiens
et leurs voisins. Louis de Bavière devenait à leurs
yeux une victime. C’est cette pensée qui se retrouve
dans les révélations de Marguerite :
« J'avais de grandes angoisses, écrit-elle, vers le
commencement d'octobre 1347, et je désirais prier
mon enfant Jésus pour l'Empereur Louis de Bavière
à cause des grandes épreuves qu'il souffrait au
sujet du roi. (1) Il me fût répondu : « Je ne l’aban-
donnerai jamais, ni ici, ni là, car personne ne sait
comme moi l'amour qu’il me porte. Fais le lui dire
de ma part. » (2) Je ne le fis pas, car j'avais peur
«
que l'Empereur ne croie pas à mon message. Mais
(4) Charles de Luxembourg.
(2) 11 ne faut pas oublier que Marguerite était persuadée
que Dieu lui avait confié le salut de l’âme de Louis de Ba-
vière et elle regardait son âme comme un bien précieux
dont elle avait la garde.
CHAPITRE XXII 413
je reçus peu après avec un immense bonheur la
révélation qu'il serait vainqueur de ses ennemis.
Dans le même temps on mapprit qu’il était mort.
Je compris avec une grande Joie qu'il s’agissait de.
la victoire qu'il devait remporter sur les ennemis
de son àme. » |
C'était vrai. Les jours de Louis venaient d’être
brusquement tranches d’une façon qui dût alors
faire réfléchir les àmes de foi. Le 11 octobre 1347,
Louis, tout joyeux de la naissance d’un fils, était
parti pour la chasse. Peu après il tombait renverse
sur son cheval, foudroyé par une attaque d’apoplexie.
Le coup devait ètre sensible pour Marguerite.
Comment pouvait-elle désormais associer cette mort
qui avait toutes les marques d’une punition du ciel,
avec ce qui lui avait été révélé ?
L'arrivée de l’ami spirituel dût, en ce moment,
lui. être d'un grand secours.
Henri de Nordiingen, nous lavons vu, avait été
envoyé à Bamberg pour y chercher les reliques de
l'empereur Henri. La négociation avec le chapitre
de cette ville n'avait pas été facile. Aussi le négo-
ciateur triomphait-il d'autant plus en ramenant les
précieux ossements. Sur son passage, le clergé des
villes et des villages accourait avec le peuple
saluer les saintes reliques qui, du reste, avaient été
pourvues d’un cortège d'honneur dont faisait partie
un des chanoines de Bamberg même. Cette véné-
rable caravane arriva à Medingen peu après la mort
fatale de Louis de Bavière. (4)
(1) Cette visite de Henri de Nordlingen à Medingen a été
414 CHAPITRE XXII]
La préoccupation de cette mort semble à ce point
dominer Marguerite, qu'elle ne mentionne même pas
les gloriauses reliques qui venaient s’abriter au
couvent.
« L’Ami de Dieu et le mien, écrit-elle, me demanda
avec grande instance que je prie le Seigneur avec
ardeur pour savoir ce que sa Sagesse avait ordonné
dans Je court instant apres sa mort. (1) Je
le demandai à mon enfant Jésus. Il me ré-
pondit : « Je lui ai donné l’assurance de la vie
éternelle. » Je demandai comment il l'avait mérité.
Il dit ; « Il m’a aimé. Les jugements des hommes
sont trompeurs, » (2) J’entendis cette parole avec
un vrai bonheur, et le sentiment heureux qui me
remplissait, dura depuis le vendredi jusqu’au dimanche
à Matines. J'allais au chœur, toute heureuse de pou-
voir prier, Je reçus beaucoup de grâces, et de
réponses à mes demandes, je ne puis les écrire ici
(ne m'en souvenant pas bien). Je désirais vraiment
discutée à cause de la part prise par Marg. à la mort du
Bavarois. Strauch établit les dates d’une façon certaine.
(1) Henri de N. avait, comme on le voit, une foi absolue
dans les révélations de Marg., même alors qu'elles paraïis-
saient impossibles à eoncilier avec les faits. Il n'était pas le
seul. Nous verrons Tauler partager celte confiance.
(2) Preger donne à cette phrase une signification de blâme
direct au Pape. Sa façon de penser protestante est logique
avec sa croyance, mais ici Marguerite paraît plutôt indiquer que
la mort de Louis qui, aux yeux de tous, était une punition du
ciel, n'implique pas nécessairement sa damnation. Dieu pent
avoir des motifs de donner la grâce du salut, par une pensée
rapide de repentir, aux plus criminels, et les hommes ne
doivent pas juger Selon leur jugement infirme,
CHAPITRE XXII 415
connaître le sort de l’Empereur. Il me füt répondu :
« Loue-moi pour les grandes œuvres que j'ai accom-
plies en lui dans le court espace de sa mort. » (1)
Je demandai alors à Notre Seigneur de conserver
une grande ardeur à prier pour cette àme jusqu’à
ce qu'elle me soit reprise dans la vie éternelle.
» Le jour de la Toussaint, après Matines, j'allai
au chœur, j'y reçus de grandes grâces et de saintes
joies. Il me fût donné beaucoup d’inspirations et de
réponses que je ne puis écrire avec vérité, Car,
aux instants où la grâce afflue, mes pensées sont
comme anéanties. Dans mes demandes sur les vivants
et les morts, il me fût répondu avec une grande
clarté, on me donnait l’assurance que je serais pourvue
(l’une grâce spéciale. J’entendis ces mots : « Réjouis
toi de ce que ton Dieu et Seigneur soit pres de
ton àâme, car tu es mon épouse, et Je suis ton
bien-aimé, tu es ma joie, je suis la tienne, tu es
mon bonheur comme je suis le tien. Ta demeure
est en moi comme j'habite en toi. Loue-moi par
ton amour, je serai ta récompense, je comblerai
tous tes désirs. je te donnerai ce que lPœil n’a
(4) Nous voyons par ces paroles, que Marguerite avait de
crandes inquiétudes sur le sort de lempereur, et elle
laisse à penser que le bonheur qu'elle éprouve de le savoir
sauvé, ne l'empêche pas d'admettre pour lui une longue
expiation. D'un autre côté, si criminel qu'ait été Louis de
Bavière, il avait pu faire quelques actions bienfaisantes,
garder en son âme un petit coin de vertu ou de sincère
dévotion, qui lui aurait attiré le pardon suprème. La justice
de Dieu était satisfaite par ectte mort rapide. La miséricorde
avait pu se laisser attendrir par les prieres de Marguerite ey
d'autres saintes âmes.
28
416 CHAPITRE XXII
»
jamais vu, l'oreille n’a jamais entendu, le cœur de
l’homme n’a jamais ressenti. (1) Je te donnerai ma
sainte divinité pour en jouir éternellement.
» Ce même jour je reçus de grandes consolations
à propos de trois âmes. L'une était celle d’une
sœur de notre couvent qui avait été acceptée de
Dieu, et me donna un sentiment de bonheur qui
n'empêchait de prier pour elle. L'autre était aussi
l'âme d’une de nos Sœurs, je ne pus y penser
(prier pour elle), ni avant, ni pendant, ni après sa
mort. Il me fût révêlé ce jour-là que je pouvais
vénérer sa mémoire. La troisième âme était celle
(1) On retrouvera à peu près les mêmes paroles de ten-
dresse dans les révélations de Christine Ebner. L'âme, arrivée
à cette suprême union avec Dieu, degré le plus élevé de
l'échelle mystique, ne peut trouver d'expression, dans le lan-
sage humain, pour décrire cette union. On ne doit jamais
perdre ceci de vue en lisant ces écrits d’ardentes mystiques,
si riches en grâces, en faveurs divines, si pauvres en moyens
de les faire connaitre aux hommes, ce qui les oblige à
employer les vulgaires expressions de l'amour terrestre. —
« Ah! cher Seigneur, s’écriait Adelaide de Lindau, religieuse
à Tôss, tu es mon pêre, et ma mère, et ma sœur, et mon
frère. » Dans la chronique de Willingen, l’abbesse du monas-
tère de Berckenkioster, Ursule Heïiderin, écrit ces lignes comme
lui ayant été révélées de Dieu : « En me montrant à l'esprit
dans la clarté de la vérité, l’homme m'appelle père et je l’ap-
pelle enfant, car l’homme pousse vers moi une plainte enfantine
quand un malheur latteint sur terre. Je dois agir avec l’âme
de l’homme comme un père avec son enfant, jusqu’à ce que
j'aie élevé cette âme au-dessus d’elle-même pour me lunir.
Dans ces relations, je me donne moi-même beaucoup de
noms. Elle, à son tour, m'appelle père, frêre, époux; on
trouve souvent ces mots dans la Sainte Ecriture. » — Dans
Mechtilde de Magdebourg il y a beaucoup de passages de ce
genre.
CHAPITRE XXHI 417
de Schlusselberg pour laquelle - jusqu'alors je ne
pouvais prier. (1) Je reçus l'assurance qu'il avait
obtenu l’éternel repos. — « Mais il est si profon-
dément (dans le Purgatoire) que tes prières les plus
ardentes ne pourraient l’en tirer. » Lorsque je
revins à moi, Je récitai un Te Deum comme je le
fais d'habitude, mais avec un sentiment joyeux de
reconnaissance.
» De même, au jour de Saint Martin, je priai
avec ardeur pour une âme. I me fûüt répondu
« Loue ma justice, afin qu’elle expie ses fautes. » J’eus
la dévotion de louer Dieu pour la miséricorde dont
il avait usé envers l’empereur Louis. Il me fût
répondu : « Il m'a porté dans son cœur, aussi je
l’ai entouré de ma miséricorde, et je ne la lui retirerai
pas jusqu’à ce qu’il soit prêt pour la vie éternelle. »
» Un ecclésiastique, vrai ami de Notre Seigneur,
m'avait demandé de prier pour l'Empereur. (2) Il
(1) Conrad de Schlusselberg, de Franconie, l’un des tidèles ‘
amis de Louis de Bavière, reçut en fief impérial le château
et la ville de Markgrôningen pour les services rendus à
l'Empereur, à la bataille de Mühldorf. A ce fief était joint
le titre de porte étendard de lPEmpire. Conrad accompagna
le Bavarois à Rome. En 1336, Louis exigea de Conrad la
restitution de son fief pour le donner au comte Ulrich de
Wurtemberg. Conrad fut tué à Neudeck, le 14 sept. 1347,
avec lui s’éteignait sa famille et son nom. Le château de
Schlusselberg était bâti sur une montagne, au-dessus de
Markgrôningen. Ses ruines existent encore. Strauch. |
(2) H s’agit ici de Tauler qui, par l'entremise d'Henri de
Nordlingen, avait fait demander à Marguerite de supplier
Dieu de lui faire connaitre le sort de Louis de Bavière
Tauler avait reçu d'Henri Suzo la prédiction de la mort du
Bavarois. L’anxiété que la mort de Louis cause à tant de
4148. CHAPITRE XXIII
me füt répondu : « C’est vrai, c’est arrivé à cause
des péchés des hommes. »
» En ce temps il me fût donné d'enténdre une
voix qui criait en moi : « Je veux partir? » Pour
ou? — « Pour la vie éternelle! Et des grâces
ineffables vinrent me réjouir. » (1) |
Marguerite s'étend encore longuement sur les
joies que la Sainte Communion lui apportait et Ja
douleur qu’elle éprouvait lorsqu'elle en était privée.
— « En ces jours, continue-t-elle (février 1346),
mourût une femme du monde qui fût inhumée
dans notre Eglise, malgré la défense de l’Evêque.
Le lendemain, voulant aller comme d'habitude prier
au chœur, il me fut impossible de dire un mot et
je dûs m'en aller. Je voulus (revenir) et nrefforcer
de prier selon mon désir, je ne le pûs, je ne pus
même pas communier. Cela dura trois semaines.
Notre supérieur vint, sur ces entrefaites, visiter le
couvent. Les sœurs lui communiquèrent ce qu’elles
savaient et le supérieur me commanda d'aller au
Chœur, d'y prier et d'y communier. Dès que je
reçus cet ordre, je sentis en moi un grand poids
dont on me déchargeait. Mon Seigneur Jésus-Christ le
sait bien et j’en fus bien joyeuse. J’allais aussitôt au
chœur, je pus y prier comme avant. Mon Seigneur
nobles esprits et à tant d’âmes croyantes montre quelle per-
plexité agitait l'Allemagne au sujet de linterdit. La réponse
que reçoit Marguerite est fort ambigüe et imprécise.
(4) N'est-ce pas un premier avertissement donné à Mar-
guerite sur sa fin prochaine ?
(2) Le droit d’être enterré dans une église n’appartenait
qu'aux bienfaiteurs. Peut-être avait on alors laissé s’intro-
CHAPITRE XXIII 419
Jésus-Christ sait bien que dès ce moment, j’eus une
plus grande crainte de leur désobéir. (2)
L'année 1348 est comme les autres, pleine de
cruelles souffrances.
Nous voici aux dernières révélations.
« Le jour de la Toussaint, dit-elle, j'étais assise
dans le chœur, plongée dans la grâce, je désirais
prier pour les morts et les vivants, et surtout pour
les grands malheurs de la chrétienté, à cause de
la mort universelle, (1) je voulais savoir si les
juifs en étaient vraiment la cause. (2) Il me fût
répondu : « C’est vrai, mais Dieu à été crucitie
pour les péchés de la chrétienté. » Et j'eus tou-
jours la même réponse chaque fois que je voulus
prier le ciel pour le même objet. Je priais aussi
pour quelques personnes. Je recus cette réponse
« Je vis en elles, donc elles vivent en moi. » Pour
d'autres, Je compris ceci : « Je ne les abandon-
nerai jamais, ni ici, ni là. » Pour d’autres encore :
«Si elles vivaient en moi, je ferais ce qu’elles désirent. »
» Je fus implorée pour un ecclésiastique qui était
très préoccupé de sa position. I me demandait si
duire des abus que PEvêque cherchait à détruire. Strauch.
M. E. et H. de N. p. 318.
Marguerite est d’une concision désespérante pour tousles détails
qui n’entrent pas directement dans l'orbite de ses révélations.
(1) La grande peste qui parcourût lPEurope et la dévasta.
(2) Les juifs furent accusés d’avoir provoqué la peste en
empoisonnant les eaux. Dans beaucoup d’endroits, vietimes
de l'ignorance populaire, ils furent massacrés. Le Pape Clé-
ment VI mit tout en œuvre pour empêcher ces massacres
et éclairer les foules fanatisées. (Voir Rohrbacher-Hist. de
PE, Tome 20, p. 355.)
490 CHAPITRE XXII]
c'était la volonté de Dieu qu’il la quitte. « Non,
me fût-il dit, S'il vit en moi avec amour, humilité
et vérité. » (1)
» De même, je désirais beaucoup connaitre le sort
de lâme de Louis de Baviére. I me fût répondu
qu'il avait de grandes dettes, mais qu'il obtiendrait
la vie éternelle plus vite que ne le méritait le
compte qu'il avait à rendre. (2)
» Je priais encore un jour pour deux âmes.
J'entendis cette réponse : « Il est aussi impossible
pour elles de sortir de l'enfer qu’il l’est à Lucifer
lui-même. » Et je ne pus dorénavant prier pour elles.
» Le jour des Morts, pendant mon sommeil, je
vins dans une ville inconnue. J'y trouvais beaucoup
de personnes que je connaissais et qui étaient
mortes. Elles me supplièrent vivement de prier Dieu
pour elles. Je vins ensuite dans un endroit délicieux
tout verdoyant, de grands arbres s’y groupaient,
desquels tombaient de belles pommes. Je vis là des
personnes que j'ai bien connues et que je croyais
fermement devoir être dans la vie éternelle. Deux
d’entre elles vinrent à moi. C’étaient des sœurs de
(14) Gette révélation se rapporte probablement car elle
coïncide avec elles — aux hésitations de Henri de Nordlingen sur
l'existence qu’il devait adopter. 11 vivait encore en exil d’une
vie errante de missionnaire, et se fatiguait de cette existencè.
(2) Le frère Jean de Kempten, moine de Stambs eût la
même vision après la mort de Louis de Bavière auquel il
était très attaché. Comme il disait la messe, il fût forcé de
substituer au texte latin, ces mots : « O douleur, douleur, ct cepen-
dant cela va aller mieux ! » Interrogé, il raconta que Empereur
Louis lui était apparu pendant la messe, souffrant un violent
supplice, mais qu'il serait bientôt délivré.
CHAPITRE XXII
Le
"19
ES
notre couvent. Elles me donnèrent deux pommes.
L'une était aigre, l’autre douce. Je devais les manger.
J'en pris une et y mordis. Une grande grâce sortit
de cette pomme et je dis : — « Personne sur la
terre ne pourrait manger ces deux fruits. » Les
sœurs me dirent : « Si tu ne Île peux pas, rends
les nous. » Je m'eveillai en mangeant et j'étais si
comblée de grâces suaves que je ne pouvais ni
parler, ni respirer, je n’avais plus la conscience de
moi-même. (Cela dura longtemps. Je lus ensuite
Matines sans avoir l'esprit présent. (1)
» En la fête de Saint Martin, pendant la nuit, je
révais que l’Evêque de notre couvent venait avec
beaucoup de monde. J’éprouvais une grande dévo-
tion pour cet évêque et pour ses serviteurs. L'un
d’entre ceux surtout m'attirait, je le suivis. L’Evêque
s'assit parmi la foule et büût dans un calice une
boisson trouble. J'étais assise près de l’Evêque et
j'avais derrière moi le serviteur que j'aimais bien.
L'Evêque lui dit : « Verse à boire à celle-là. Le
serviteur moffrit un verre d'eau tres claire. J'en
bus et je le lui rendis. » Il me dit : « Sache que
PEvêque m'a recommandé (ta personne) et te fait
dire qu’il sera près de toi à la mort. » Aprés ces
mots il partit avec l’Evêque et son peuple. Je
m'éveillai et mon cœur et mon àme étaient si pleins
de grâces suaves que je ne puis lexprimer.
(1) Mechtilde de Wingenheim, sœur d’Unterlinden vit un
jour le fils de Dieu dans la personne d’un petit enfant qui courait
autour de l’autel et jouait avec deux petites pommes. Plusieurs
mystiques et saints personnages ont eu de semblables visions.
499 CHAPITRE XXII]
« Cette divine boisson m'avait inondée d’une force
mystérieuse, confirmée par la présence de l’Evêque
et de son serviteur et je ressentais une douce joie
qui se renouvelait sans cesse. Je dis mon pater, et
quand j’arrivais à l’invocation de Monseigneur Saint
Jean, je compris, par une grâce plus suave encore,
que c'était lui-même qui m'avait abreuvé. » (1)
» Le troisième jour avant la Saint André, je fus
délivrée de tous les liens qui m’avaient enserrée cette
année parmi les effluves d’une grâce délicieuse. (2)
Mais mon Seigneur Jésus-Christ sait bien que je ne
pourrai rien écrire des grâces immenses que j'ai
reçues pendant l'Avent. Il sait bien ce que sa misé-
ricordieuse bonté m'a donné, les grâces que j'ai
ressenties et que je suis incapable de décrire. J'ai
dû laisser cela à cause de mes souffrances et aussi
‘parceque je crains de parler de faveurs qui sont
comme le lien existant entre mon Seigneur et mon
Dieu et moi. Il est la pure vérité. Il sait que j'ai
reçu ces dons avec une véritable crainte et le sen-
timent sincère de ma grande indignité.
» Que le nom de Jésus fructifie en moi pendant
cet Avent, car Il est la vérité même, qu’il me donne
de ne laisser perdre ni ses grâces, ni ses suavités.
» Puissè-je ne vouloir rien autre chose que Jésus
avec moi, Jésus en moi, Jesus autour de moi.' »
(4) L'Evéque est le Christ, faisant boire à celle qu'il va
bientôt appeler à lui l’eau de la vie éternelle et le servi-
teur est Saint-Jean l’Evangéliste, auquel elle était très dévote.
(2) M. veut parler des souffrances qu’elle appelle le silence lié.
CHAPITRE XXIV
Henri de Nordlingen et Christine Ebner.
Henri de. Nordlingen en quittant Marguerite, lui
disait, sans le savoir, un dernier adieu.
Il rentrait, le cœur très gros, à Bâle. Au chagrin
de quitter sa sainte amie se mélait une mélancolie
grandissante d’être en exil. Le mal du pays assom-
brissait ses jours. Il aspirait d'autant plus après la
fertile Souabe et ses amis, qu’il semble avoir alors
été plus ou moins persécuté dans son apostolat à
Bâle et à Strassbourg.
Son immense succès comme confesseur et prédi-
cateur lui avait peut-être suscité des jaloux. Les
disputes à propos de l’interdit pouvaient aussi amener
des animosités et le tempérament très impression-
nable d'Henri s’affectait vivement de toute contrariété.
Une autre cause de tristesse venait envelopper tous
les cœurs d’un crêpe funèbre : la peste, «la mort
noire » ainsi que disait expressivement le peuple,
envahissait l’Europe avec la vitesse d'une formidable
tempête. La mort de sa mère qu'il aimait si ten-
drement acheva de décider Henri à revenir dans sa
patrie, abandonnant le cercle des amis de Dieu et
ses nombreux pénitents. Il etait trop malheureux.
494 CHAPITRE XXIV
— « Marguerite, écrit-il, Jésu-Christo dilecta, et
Elsbeth amica, votre Henri qui depuis si longtemps
est dans la misère, vous salue avec tout l’amour
que le Père éternel a placé dans la vigne de chaque
créature et surtout des élus de son cœur. Qu'il
vous désaltére avec le vin qu'il a lui-même pressé
atin que moi, pauvre et sec, je sois pleinement
consolé par vous. Donné à Ulm, dans lAuberge.
Je vous apporte de grandes reliques. Préparez-vous
joyeusement et pieusement à les recevoir. Je vous
écris ceci de ma main. Priez pour nous, pour l’âme
de ma très chère mère et pour tous Ceux qui nous
sont confiés pour Dieu. »
Henri ne püt, tout de suite en rentrant dans sa
patrie, aller à Medingen comme ï;l le souhaitait. Il
avait retrouvé beaucoup à faire chez lui et, de nou-
veau, on lui proposait la cure de Fessenheim pour
laquelle ses deux amies, les comtesses de Graisbach
(de la famille d’Ottinger) s’entremettaient activement.
Marguerite, pendant ces alternatives, était -rappelée
à Dieu et ce dernier coup achevait d’abattre le
pauvre Henri de Nordlingen.
Seule, une femme aimant et appréciant la sainte
défunte, était capable de mettre sur ses blessures,
un baume consolant. Quatre mois après la mort de
Marguerite, Henri arrivait à Engelthal auprès de
Christine Ebner. (Novembre 1351).
Il y arrivait dans un dangereux découragement.
Après tant d'années d’exil, bien des choses avaient
changé dans la patrie. Amis disparus, morts, partis ;
CHAPITRE XXIV 495
ruine des uns, éloignement des autres, querelles
politiques, épidémie, tout contribuait à l’accabler.
Un séjour de trois semaines dans la paix du cou-
vent d'Engelthal devait lui rendre courage et force.
Ce n'était pas la première fois qu’il y venait. Depuis
de longues années il était en rapports fréquents
avec Christine. [Il avait gagné sa confiance et son
affection. Il était aussi son directeur spirituel et
probablement, entretenait le même commerce épis-
tolaire. La délicate conscience de Christine lui avait
fait craindre de mettre, dans l'affection qu’elle portait
à Henri, un peu trop de sentiments humains. Elle
s’examinait soigneusement pour se rassurer. Elle
constate que la présence d'Henri de Nordlingen lui
donne chaque fois une plus grande et plus parfaite
union avec Dieu, mais elle est prête, si son affec-
tion déplaisait à son Seigneur, de lui en faire le
sacrifice.
— « Ne te tourmente pas, ma bien aimée, lui
dit Jésus. Je n’ai aucun déplaisir de cette amitié.
Je t'ai déjà dit que, en signe de ma grâce, tu ne
pourras aimer personne que je ne le veuille Je t'ai
menée à cet ami pour que tu aies un guide dans
le chemin de la vertu. C’est pourquoi je veux que
tu le suives, jamais je ne te retirerai ma grâce, si
tes affections sont appuyées sur moi.
Christine se trouva pleinement rassurée. Elle püt
aussi repousser les scrupules de quelques sœurs
et se moquer de la méchanceté du démon quand il
vint, habillé en religieux, lui reprocher son amitié
pour Henri ainsi que nous l'avons vu plus haut.
496 CHAPITRE XXIV
Une fois, en 1344, comme Henri de Nordlingen
dans une de ses visites, disait la messe à Engelthal,
Dieu révéla à Christine que ce prêtre lui était si
agréable, que tous ceux qui assistaient à sa messe
verraient leurs prières exaucées.
En 1345, Dieu lui reparle de ce prêtre « qui à
une parole brûlante. »
« À la vigile des Saints Simon et Jude, un
pieux prédicateur chanta la première messe du cou-
vent. Elle en reçut de grandes grâces. Elle reçût à
ce propos, cette divine parole : Toutes les grâces
que j'ai conservées l’année passée pour les morts
et les vivants, je les ai toutes augmentées par cette
messe, car c'est ma volonté qui l’a ainsi régle. Et il
en donna (des grâces) en grandes quantités aux âmes
(pour aller) au ciel et à tous ceux qui étaient
presents et entendaient la messe avec beaucoup de
piété. Il ne voulût pas qu’elle se tût, elle dut
publiquement dire toutes ces grâces parce que Dieu
voulait être honoré et glorifié ! » |
Le jour de Noël, Christine dit encore : Il (Dieu)
lui envoya un prédicateur : Tu dois lui dire (au
prédicateur) qu’il doit répandre beaucoup ma parole,
et annoncer ma miséricorde et faire connaître mes
merveilles.
« Le jour de lAssomption de N. D. (1346) il
vint un saint prêtre au couvent, il avait une grande
affection pour la sœur. Notre Seigneur lui dit: Ma
volonté divine est que tu l’aimes. Remercie moi qu'il
vienne à toi, remercie moi de ce que je t’enflammes
de mon amour. Elle pensa : « Cher Seigneur !
CHAPITRE XXIV 497
j'aimerais aussi beaucoup que tu le perfectionnes. »
Elle pensait, en disant cela, au prêtre pour lequel elle
avait de l'affection. Il dit : « Ma bien aimée, com-
bien tu me comprends? Parceque je puis donner
à toutes les créatures, dois-je t’ôter (ton bien) pour
cela ? Et le Seigneur parlant de ce prêtre, dit: de
me donnerai à lui, et je resterai en lui pendant sa
vie et à sa mort, et je lui ferai un don dès au-
jourd’hui. Toutes les œuvres qu'il fera par amour
pour moi, je les unirai si bien aux miennes
qu’elles seront un sacritice très glorieux à mes
yeux. » — Le même jour il dit encore de ce
prêtre : — « Je me réjouis dans sa vie. À cause
de la fidélité de son cœur pour moi, personne ne
pourra le dominer. » Un autre Jour, il dit encore
de lui : « I a reçu la promesse de mon amour,
et c’est pourquoi je l'envoie vers les âmes que
j'aime. » (1)
Henri de Nordliingen avait tenu sans doute à aller
prier sur la tombe de son amie de Medingen. C’est
de là qu’il vint directement à Engelthal.
« En comptant depuis la naissance du Christ, 1351,
écrit Christine, au jour de la Saint Thcodore
(9 nov.), il vint au couvent un prètre qui S’appe-
lait Henri, c'était un ami de Dieu et de toutes
les bonnes gens et un ami particulier de Ia sœur
(d’elle.) Il resta bien trois semaines au couvent. En
ce temps là, pendant environ huit jours, Dieu lui
fit (à Christine) tous les jours une grâce particu-
(4) Ces révélations ne se trouvent pas dans Lochner. Voir
Strauch. M. Eb. et H. de N. Auleitung LXI.
498 CHAPITRE XXIV
lière. On trouvera ces grâces écrites ici autant qu’elles
se peuvent exprimer par des mots, avec notre simple
esprit; mais la sœur a oublié bien des choses qu’on
ne peut écrire, faute de temps.
» Aux Jours suivants, Jours si riches en grâces,
ce prêtre célébra la. messe. Notre Seigneur dit
a la sœur : « Tous les hommes qui iront à cette
messe recevront une gràce particulière. Aux uns,
je donnerai le repentir de leurs péchés, aux se-
conds, la volonté de se corriger. Aux autres, j’effa-
cerai leurs fautes contre la justice. A ceux-ci, je
donnerai les grâces qu'ils désirent pour les âmes
du Purgatoire qu’ils aiment. Aux derniers, je dé-
livrerai entièrement les âmes qui leur sont chères. »
» Le lendemain, cette sœur reçût encore cinq
grâces à la messe de ce prêtre, et le Seigneur lui
donna l’assurance qu'il ne se séparerait jamais d’au-
cune des âmes qui assistaient à ce saint sacrifice.
» Le jour de Sainte Elisabeth (19 novembre), la
sœur fût ravie au ciel et vit Notre Seigneur comme
un jeune homme de dix-huit ans. Jésus lui posa
sur la tête une couronne merveilleusement belle.
Rien de plus magnifique ne se voyait au ciel et
Jésus seul pouvait couronner la sœur. Les habitants
de la cour céleste en recevaient une grande joie.
Jésus dit à cette créature : « Je ne me séparerai
jamais d'aucune des personnes qui sont aujourd’hui
à cette messe. Les saints se mirent à chanter. Le
Fils dit au Père : — « Père, vois comme ils me
servent bien. » Il voulait parler du chant. Le Père
+
donna sa bénédiction à tous ceux qui étaient pré-
CHAPITRE XXIV 499
sents. Le Fils se tenait devant le Père, les bras
étendus et dit : « Père, ainsi J'étais sur Ia croix
jnsqu’au départ de mon äme. Ainsi je veux les
recevoir tous dans les bras de ma miséricorde et
leur donner le baiser de mon amour. » « Alors Îles
anges vinrent avec les saints, ils se prosterné-
rent devant sa face et lui baisaient les pieds. Il
parût à la sœur qu'ils suçaient Ja plaie de son
divin cœur comme les abeilles sucent les fleurs.
Elle vit l’ange du prêtre qui chantait la messe, cet
ange était très glorieux. Elle vit aussi son propre
ange avec les autres. Lu
» Au jour de Sainte Elisabeth, le Seigneur dit
à cette créature : — « Je te donnerai le crédit
de Sainte Elisabeth, je te donnerai le crédit de
Sainte Marie Madeleine, je te donnerai le crédit de
Saint Dominique, je te donnerai le crédit de Saint
Augustin. » — Elle dit : — « Cher Seigneur, Je
ne veux pas avoir le sien. » Elle pensait au
prêtre susnommeé. Notre Seigneur lui répondit : —
« Je lui donnerai tout ce qu’il est possible. » Elle
comprit que la messe lui procurerait de très grandes
grâces, car il était à l'autel. Elle désirait que tous
ceux qui assistaient à cette messe participassent à
ce crédit. Jésus lui dit : « Je te le jure par ma
divinité, cela sera. Je donnerai à chacun ce qu'il
peut recevoir. » Elle demanda que le jeune chape-
lain soit à cette messe, car Notre Seigneur lui
avait souvent dit qu’il opèrerait par lui de grandes
choses. | |
» Le même jour, elle reçût l'assurance que les
430 CHAPITRE XXIV
âmes du Purgatoire suppliaient les anges gardiens
de la terre d'aller vers le roi de gloire, le Dieu
de miséricorde, atin qu'il prenne en pitié cer-
taines âmes qui ne recevaient aucun secours des
chrétiens vivants. »
Dans cette même vision, Christine vit une bataille
entre les fidèles et les démons, elle en fut grande-
ment troublée. Les âmes envoyaient de nouveau les
anges vers Dieu. Christine se joignit aux anges.
Notre Seigneur lui dit avec tendresse. « Je t’exau-
cerai. C'était pendant la messe (1). Le Père céleste
donna la bénédiction à tous ceux qui étaient pré-
sents, et elle reçut trois mille âmes du Purgatoire,
trois mille pécheurs à convertir, puis le Seigneur,
parlant d'Henri : « Il doit, dit-il, me prier par :ma
langue, afin que j'enrichisse la sienne pour chan-
ter mes louanges et mon Saint nom. Il est parmi
ceux qui sont Saints ».
« Un autre jour, Dieu lui parla encore de ce prêtre
« Je mettais toute ma complaisance en lui, pen-
dant toute sa vie, comme je l'ai eue pour Marie
Madeleine, dont la vie, depuis sa conversion, était
un miroir où je me complaisais.
Henri reçüt ue révélation « comme un onguent
précieux ».
Deux fois encore pendant la Messe, Christine, quoi-
que très éloignée de l'autel où son ami spirituel
officiait, vit entre ses mains, à l’élévation, le sacré
corps de Jésus-Christ.
(4) Tout ceci se passa pendant Les trois semaines du séjour
d'Henri de Nordlingen à Engelthal.
CHAPITRE XXIV 451
« En ce temps riche en grâces, dit-elle plus loin,
cette Sœur priait pendant la Messe. Elle pensa au
serment que Notre Seigneur lui avait fait la veille,
promettant d'élever dans les âmes (des assistants) un
monument d'amour. Jésus lui dit : — « Tu m'’aideras
dans cette œuvre d'amour. » Et il Iui donna mille
fois mille àmes. Elle fût ravie au ciel et entendit
le Seigneur qui disait : — « Ce jour sera un jour
de Joie dans toute la chrétienté. » Et il appela les
anges qui veillaient sur la terre et leur dit
« Portez mes messages d'amour dans tout le monde
chrétien, car cette fête doit être annoncée aux pays
les plus lointains. » Et auprès de lui la Mère de
miséricorde et sainte Elisabeth priaient pour la con-
munauté. Jésus dit : « Je n’abandonnerai jamais ce
couvent, car Je l'ai promis. »
» Au jour de Sainte Cécile, elle pensa à sa mi-
sérable vie et S’en affligea profondément, considérant
toutes les grèces que Dieu lui avait faites et
combien il l'avait plus favorisée que des saints illus-
tres. Jésus, la voyant si troublée lui dit : « Qu’avait
mérité Moise quand je le sauvai de l’eau pour en
faire l’instrument de mes merveilles ? Qu’'avait meé-
rité David quand il abattit le géant ? Qu'avait mérite
Daniel quand il secourut Suzanne ? J'ai agi alors
pour l’houneur de mon prophète plus encore que
pour protéger cette femme. » — Et parlant des
noces spirituelles qu'il voulait célébrer avec Chris-
tine, il lui dit : — « Par ces noces, il est arrive
ce qui est écrit : Mellifliu facti sunt Coeli. » Les
29
439 CHAPITRE XXIV
cieux sont devenus du miel. Je te donnerai plus
d'âmes que je ne t'en ai jamais données. » .
» Elle pensa qu'il lui avait souvent donné mille
fois mille âmes, ce serait donc un plus grand nom-
bre encore. |
» Jésus dit qu'il n« voulait laisser personne sans
grâces dans toute la chrétienté, à cause de ces
noces. — « Je veux, affirma-til, convertir beau-
coup de pécheurs. parmi mes plus grands ennemis.
Je les ai confiés aux anges gardiens de la terre,
afin qu’ils les préservent de crimes monstrueux. » (1)
» Il a été commandé aux anges et aux saints de
suppléer à linfériorité de nos actions de grâce
pour les faveurs que nous avons reçues en ces
jours. Et la sœur entendit Notre Seigneur appeler
le prêtre susnommé du haut de son trône et dire:
« Ange Gloriosis, je t'ai honoré, je t’ai donné une
grande valeur et je veux t’honorer encore davan-
tage, afin que tu guides une créature qui m'est
particulièrement chère: »
» Le jour de Saint Clément (23 novembre), la
sœur reçût de Dieu cette révélation : — « Depuis
que j'ai créé le ciel, j'ai montré la liberté (d'action)
de la Sainte Trinité, mais depuis, j'ai oint la terre
du sang de mon cœur, lorsque je lui ai donné
mon humanité afin de demeurer en -elle journelle-
ment. Par un amour au-dessus de toute expression,
j'ai accompli merveilles sur merveilles. » Puis par-
(4) C'est-à-dire, empêchent de commettre des crimes qui
crient vengeance au ciel ou contre le Saint-Esprit, desquels
il est dit qu’il n’y a pas de pardon.
CHAPITRE XXIV 433
lant du mème prêtre, le Seigneur dit : « Je lui ai
donné ma miséricorde, je l’ai rempli de ma sagesse,
je lui ai fait don de mes faveurs. Pour combattre
sa tristesse, Je lui ai donné les joies spirituelles.
Pour sa sollicitude envers tous, je lui ai donne la
charité et j'ai voulu qu’il connaisse la bienfaisance
de mes amis. (1) Je descends vers lui avec ma
science parfaite, je fais rayonner sur lui ma vertu. »
Les anges et les saints demandérent à Dieu quelle
était la plus grande œuvre de bonté, parmi celles qu'il
accomplissait en ce moment sur la terre, en dehors de
l’œuvre d'amour de son humanité. Jesus dit : « La
plus grande bonté que je montre en ce moment
sur la terre, c'est celle d’y avoir (choisi) dans tous
les pays chrétiens, des gens qui vivent dans mon
parfait amour, qui donnent le bon exemple et me
rapportent gloire pour moi et joie pour vous. (2)
L'autre bonté, c’est la science de la sainteté qui
est si grande sur terre qu’elle y brüle comme un
feu ardent. Une troisième bonté fait monter tous
les jours, de la terre aux cieux, des âmes (mortes
en état de grâce), donne le repentir aux pécheurs
et délivre les âmes du Purgatoire.
» En ce temps si riche en grâces, la sœur vit
trois fois Notre Seigneur, sous la forme d’un enfant,
à la place de lhostie dans les mains du même
prêtre. La première fois, il était aussi petit que
(4) Allusion au dévouement des amis de Dieu qui avaient
assisté Henri de Nordlingen avec beaucoup de charité dans
son exil.
(2) Autre allusion aux « Amis de Dieu. »
434 CHAPITRE XXIV
l’hostie. La seconde fois, il avait la longueur d’un
doigt, la troisième, il était grand comme un coude
d'homme. La sœur vit deux fois son visage, à la
troisième fois, une croix le surmontait.
Le soir de la Sainte Catherine, le Seigneur fit
venir Christine au chœur, et lui assura de nouveau
qu'il accomplirait de grandes choses par Henri. —
« Toutes les personnes qui étaient aujourd'hui à la
messe, dit Jésus, me seront unies pour l'éternité et
je donnerai à ce prêtre cinq cents àmes du Pur-
gatoire et beaucoup de pécheurs à convertir. »
Les visions et les révélations se succèdent rapi-
dement. Dès le lendemain, Christine apprend encore
du Seigneur qu'en ce temps d'épreuves, il à fait
beaucoup plus de grâces aux hommes qu'il n’en avait
jamais fait. Il lui parle des flagellants. Ce sont des
hommes ignorants qui agiraient bien, s'ils avaient
plus de science religieuse. Et, comme d’habitude,
l'entretien se termine par le don de milliers d’âmes
souffrantes, de pécheurs à convertir, de fidèles à
garder. | |
Christine, en songeant au grand crédit que la
bonte divine lui donne, se sent toute triste de se
voir si. riche, alors que, peut-être, son ami spirituel
ne reçoit rien.
— « Cher Seigneur, s’écriet-elle, donne-lui aussi
quelque chose, cela me sera plus agréable qu’à
moi-même. »
Jésus répond aussitôt :
— «Je veux bien, par bonté, faire miennes les
choses qu’il n’a pas faites par amour de. moi. Ja-
CHAPITRE XXIV 433
mais je ne le laisserai briser les liens de mon
amour. Enfin, je veux que désormais ses paroles
embrasent les cœurs plus encore qu'elles ne l'ont
fait jusqu'ici. Dès ce jour, je jetterai ta pauvreté
dans mes richesses et je lui donnerai une belle
fin. »
Mais une voix s'élève, intervenant dans le collo-
que mystique. « D’autres frères lattendent » dit
cette voix. |
Christine sait bien que ce n'est plus la voix di-
vine. Elle demande à son ange gardien qui à parlé.
‘— « Cest, répond lange, lange de ce prètre,
car il doit aller ailleurs répandre Ia bonne pa-
role. »
C'était un avertissement pour Christine de ne pas
chercher à retenir davantage auprès d'elle Henri de
Nordlingen. C'est, pour élle, un dur sacrifice, mais
Celui qui le lui impose l'aidera.
— « Ne vois-tu pas, lui dit Jésus, que je con-
verse plus avec toi que Je ne lai jamais fait avec
mes amis dans l'Ancien Testament? Je converse
sans cesse avec toi, et ce colloque est plein de
doux échanges. |
» [1 y a joie et allégresse à cause de cette fête,
la terre en sera rassasiée et le Purgatoire soulagé.
En ce moment, sache-le, il n’y eût jamais tant de
pauvres âmes. 11) Je me repose dans ma bien-
aimée. »
(1) La grande mortalité causée par la peste, avait dû. cer-
tainement, précipiter beaucoup d’âmes au lieu d'expiation,
436 CHAPITRE XXIV
La sœur crût comprendre que le Seigneur voulait
parler de la communion de la communauté qui de-
vait avoir lieu ce jour-là, vigile de Saint André.
Jésus lui dit encore : — « Désormais, tu dois
tout me rapporter, paroles, actions, louanges, honneurs,
.Comme aussi tout le bien qui t’arrives chaque jour,
soit à cause de ta vertu, soit par d’autres. Tout
cela est à moi, non à toi. Si tu faisais quelque
chose pour obtenir la reconnaissance du monde, tu
serais une' voleuse. »
« En ce temps riche en grâces, continue Chris-
tine, la sœur était assise avec son ami dans une
petite chambre. Elle fût soudainement ravie inte-
rieurement et extérieureiment, son corps était immo-
bile et elle sût que son ami avait reeu une grâce
aussi grande que la sienne. »
Tauler, l’ami fidèle d'Henri de Nordlingen ne pou-
vait pas être oublie dans les longues conversations
des deux mystiques.
« Le jour de Saint André, le Seigneur révéla à
l'a sœur que le prêtre appelé Tauler, était Phomme
qu'il aimait le mieux sur Ia terre. » |
_ Le lendemain, une nouvelle révélation sur les
mémes personnages qu’elle vénère tant, vient réjouir
Christine. La parole qu’entend la sœur est sublime.
— « Dans lAncienne Alliance, il est dit que
personne autre que Dieu même, ne pouvait par-
donner les péchés. Il n’en est plus ainsi aux temps
heureux de la grâce. — L’Evangile le prouve.
La grâce est maintenant dans les mains des
pasteurs depuis que j'ai donné à Saint Pierre
CHAPITRE XXIV _. 437
le pouvoir (d’absoudre.) Jai accordé cette grande
faveur pour rendre honneur. aux prêtres et je leur
ai donné une très haute puissance. Jai choisi les
prêtres avant que le ciel et la terre fussent créés.
Je leur ai donné un pouvoir immense, au ciel, sur
la terre et dans le Purgatoire. Je leur ai donné
une grande richesse spirituelle et morale. Quelques-
uns coupent des fleurs et les lient ensemble, car
l'alliance ancienne et l'alliance nouvelle sont toutes
deux pour la gloire de mon nom. Quelques-uns sont
fidèles, ils croient en moi et mettent en moi leur
confiance, ils croient à tout le bien que je puis
faire à mes amis. Quelques-uns ont une grande
compassion de moi, en souvenir des douleurs que j'ai
endurées dans ma passion. Quelques-uns ont enflammé
la terre . par leurs paroles de feu. Parmi ces der-
niers se trouvent tes amis spirituels. » Et le Sei-
gneur nomma à la sœur deux prêtres, lui assurant
qu'ils étaient à la tête de ceux dont les noms sont
écrits dans le ciel. » L’un s'appelle Tauler et l’autre
est cet Henri, sur lequel j'ai déja beaucoup écrit. »
Comme corollaire de tant de grâces, Jésus renou-
velle ses promesses concernant tous ceux qui assis-
tent à la messe d'Henri de Nordlingen et donne
encore des milliers d’âmes souffrantes à Christine.
C'est probablement le lendemain de cette révéla-
tion qu'Henri de Nordiingen quitta le couvent d’En-
gelthal. Mais il restait uni d'esprit et de cœur à la
sœur Ebner et, probablement, correspondait souvent
avec elle. Après son départ on rencontre sans cesse,
dans les révélations de Christine, des allusions à
438 CHAPITRE XXIV
l'ami absent, on devine à ses allusions qu'il est sa
constante préoccupation. Elle interrompt ses colloques
avec le Seigneur pour prier pour Henri. Elle demande
pour lui des grâces nouvelles. Jésus veut la consoler :
« Je le bénirai, répond-il, en son âme et dans son
corps. Je suis plus content de ses œuvres que de
la louange des saints, car lorsque les saints me
louent, ce n’est que Justice, mais cette âme, je
l'ai élue du milieu du monde entier. »
— « Tu arrives au moment où ta misère pren-
dra fin, dit Jésus peu après. Le fleuve de grâces
qui coule de moi dans les saints et les créatures,
coule aussi en toi et de toi il rejaillit sur d’autres.
— Et parlant de Henri — Je veux lui donner
l’assurance de mon amitié et l’amour de mon divin
cœur. » > | |
Chaque jour, l’union se fait, plus ardente, plus
intime, entre Jésus et sa tiancée. On sent que le
jour approche de l'union éternelle.
— « Je viens à toi comme quelqu'un qui se meurt
d'amour. Je viens à toi avec l’ardeur de lépoux
vers le lit nuptial, je viens à toi comme le dis-
pensateur des grands biens. » — Et parlant des
deux prêtres de ses amis, il dit : — « Je les
aime tendrement, je leur ai donné ma faveur dli-
vine. » |
Deux Jours après, Jésus dit encore en parlant
d'Henri : — « Je suis son protecteur. Par ma
bonté je fais de grandes choses avec de petits ins-
truments. » Et pour Tauler : — « Je me plais en
lui comme en un doux jeu de harpe. »
CHAPITRE XXIV 439
Entre les douces et ineffables communications du
fiancé divin, sans cesse revient le nom de l'ami de
Dieu, — « Je le regarde avec des veux de misé-
ricorde, » — « Il doit toujours monter et croître »
(en vertus). — C'est la Vierge Marie elle-même qui
à son tour, montre combien lui est cher le mysti-
que prédicateur.
— « Porte-lui mon salut d'affection, dit-elle un
jour à Christine pendant la messe Rorate » (4° se-
maine de l'Avent.) Je veux, désormais être sa fiancée
et son amie jusqu’à sa mort. » La sœur dit :
« Chère dame, pourquoi lui envoies tu ce mes-
sage ? » Marie rèpondit : « J'ai vu en ces jours le
nombre immense de preuves d'amour que mon fils
lui a données et quand mon fils aime quelqu'un, je
l'aime aussi. Je n'unis à lui, je fais mien tout ce
qui le regarde, je lui montre toute ma fidélité, ainsi
qu’à la créature que Jj'affectionne. »
Le jour de Sainte Lucie, Jésus assure à Chris-
tine que chaque fois qu'elle communie, il fait une
grâce à son ami.
Sans doute Henri de Nordlingen ne parvenait pas
à se consoler de la mort de Marguerite. Peut-être
aussi les misères de sa situation matérielle agitaient-
elles ce cœur trop sensible et cet esprit assombri.
Christine se préoccupe de ce trouble. Elle prie Île
Seigneur pour son ami.
— « Pourquoi, répond Jésus, est-il impatient en-
vers moi. Il ne. doit pas douter de ma fidelité. Dans
l'ancienne alliance je parlais par les anges et Îles
440 CHAPITRE XXIV
prophètes et surtout par le prophète Osée, auquel
j'ai dit des choses merveilleuses. »
« Maintenant, dans la nouvelle alliance, je parle
amoureusement et tendrement avec mes amis et je
veux qu'ils soient d'autant plus croyants et simples.
Il est écrit que je fais des dons à chacun. J'ai
donné à Henri une part de mon séjour sur la terre
(de mes mérites) il doit être d'autant plus docile à
me servir. Je te jure par ma divinité que jamais
je n'ai fait autant de grâces aux hommes que je ne
leur en fais maintenant, et cela pour deux causes:
D'abord parce qu'on prêche publiquement la pa-
role de Dieu plus qu’elle ne fût prêchée depuis
Saint Paul. (1) Ensüite parceque les hommes fe-
raient volontiers le bien s'ils savaient comment le
faire. »
Christine dit ensuite à son divin fiancé qu’elle
était troublée aussi de ce que la communauté ne
partageait pas ses opinions (ou sa manière de voir.)
Jésus répondit : « Quand j'étais sur la terre, je
faisais de grands miracles, et le monde ne se cor-
rigeait pas à leur vue. » (2)
Ces mots sont les derniers qui nous soient par-
venus Sur Henri de Nordlingen, il rentre désormais
dans lombre, sa mort est inconnue comme ses der-
(4) Il faut remarquer qu'avant Saint François et Saint Do-
minique, la prédication était devenue presque nulle.
(2) Lochner suppose que Christine se trouvait en ce mo-
ment en dissentiment avec les autres sœurs d’Engelthal, peut-
être au sujet d'Henri de Nordlingen qui trouvait que la
communauté manquait de confiance en Dieu.
CHAPITRE XXIV 441
nières années. [Il apparaît à la manière de ces per-
sonnages de Rembraudt dont un éclat de jour illumine
un côté, tandis que tout le reste de la personne se
fond dans les ténèbres. L’éclat de jour, pour Henri,
c'est Marguerite Ebner, et, aussi un peu Christine.
Grèce à ses deux tendres amies, nous avons pu
connaître l’une des physionomies les plus attirantes
et les plus originales de ce monde mystique qui
allait finir, jetant comme dernières flammes vers le
ciel, le groupe dont nous avons essayé de tracer
la silhouette.
Encore quelques lignes après celles que nous ve-
nons de citer, et Christine ‘elle-même se tait pour
toujours. Sa main vénérable n’a plus la force de
tracer les mots qui lui sont donnés d’en haut. La
Sainte va se préparer, dans le recueillement d’une
conversation toute intérieure, à la réunion suprême
avec le bien-aimé, l'époux divin de son âme. Le
27 décembre 1356, trois ans après le départ d'Henri,
Christine Ebner rendait sa belle âme à Dieu à l’âge
de 79 ans.
CHAPITRE XXV
L'abbé de Keisheim.
-
Nous voici arrivé au dernier personnage de notre
groupe d'amis mystiques : c’est l'abbé de Keisheim,
Ulrich TT, Niblung.
Comme Henri de Nordlingen, nous ne le con-
naissons que par ses saintes amies. Un des traits
distinctifs de ce mouvement religieux dont nous
essayons ici d’esquisser le caractère, c’est l’union
affectueuse de tous ceux qui s'occupent de mysti-
que, soit en théorie, soit en pratique. C’est une
union active : échange de lettres, de visites, de-
mandes et réponses. Tout cela convergeant vers
un but unique : le perfectionnement de l'âme par
amour de Dieu.
Le cercle des « amis de Dieu » d'un mélange,
a première vue si disparate, où l’on voit règner une
égalité parfaite entre l’abbé de Giteaux et le bour-
geois de Bâle, entre un Tauler, une reine de Hongrie
ét une humble sœur converse, ce cercle a joué
un grand rôle dans l'histoire religieuse de FAlle-
magne du quatorzième siècle, peut-être même lui doit-
on la conservation de la foi religieuse et de lunion
avec le Saint-Siége, que les tendances schismatiques
de l'Empereur eussent détruits. |
.
CHAPITRE XXV 443
Henri de Nordlingen était lui-même le lien de
beaucoup d'amis de Dieu. S'il avait de grandes
affections chez les fils et filles de Saint Dominique,
son amitié avec les cisterciens paraît encore plus
ancienne. Avant qu'il ne se vit obligé de quitter la
Souabe, l’abbé de Keisheim, Ulrich IT, prédécesseur
d'Ulrich IIT, voulait lui donner la cure de Fessen-
heim, dépendante de Keisheim. Nous voyons aussi
qu'il avait des relations suivies avec l’abbaye de
Lützel, près Bâle, dont Keisheim était une fonda-
tion.
Au nord de Donauworth, à peu de distance de
Maria Medingen, s'élevait le riche et important mo-
nastère de Keisheim. (Chesgisheim, en latin Caesarea,
puis enfin Keisheim.) Il fût fonde en 1135 par le
comte Henri de Lechsgemünd et Graisbach. Famille
riche et puissante, les Lechsgemünd fonderent, un
siècle plus tard, en 1240, le couvent des Cistereiennes
de Niederschônfeld, placé sous la dépendance de
Keisheim.
Keisheim, dépendant de l’éevèché d'Augsbourg, fût
peuplé, comme nous Flavons dit, par l’abbaye de
Lützel. La jeune communauté grandit rapidement
sous une suite d’abbés saints et zélés. En 1240, à
l’époque où fut fondé Niederschônfeld, Keisheim
fondait encore les Cisterciennes d’Oberschonfeld, de
Zimmern, de Kirchheim et de Lauingen. Outre Fes-
senheim, l’abbaye avait le patronat de plusieurs
autres paroisses. Dès sa fondation, Keisheim avait
reçu des lettres de contirmation de l’empereur Fré-
déric I, qui le déclara une abbaye de lEmpire
444 CHAPITRE XXV
avec tous les privilèges que comporte ce titre. En
1184 le Pape Lucien IIT lui envoyait une bulle, lui
concédant tous les privilèges accordés aux abbayes
cisterciennes et la protection du Saint-Siège.
Il ne paraît pas, cependant, que tant de puissance
et de richesses ait affaibli l'esprit religieux dans le
monastère impérial. On constate qu’en 1430, lab-
baye observait encore la règle de Citeaux dans toute
sa sévérité. Plusieurs fois, ce fût à Keisheim qu’on
alla chercher les religieux d'élite qui devaient re-
former d’autres monastères de l’ordre, tomhés en:
décadence. La régle était encore strictement suivie
en 1480, puisque ce fût alors, pour la première
fois depuis sa fondation, qu’un abbé, Jean IV, de-
manda au Pape une dispense pour pouvoir manger
du poisson les jours maigres, et en temps de non
abstinence de la viande deux fois la semaine, des œufs
quatre fois. (1)
Mais ce n’était pas ainsi au temps des deux
Ulrich. Ulrich ITT Niblung succéda à Ulrich IT Zoller.
Ulrich ITI avait éte prieur sous Flabbé Ulrich IT.
Pendant le temps de leur gouvernement, l’abbaye
prit un essor remarquable au point de vue des
sciences sacrées : Une grande activité intellectuelle
fit de Keisheim un centre de savoir et d'influence.
La chronique de Keisheim mentionne beaucoup de
faits prouvant la haute culture des religieux. Le
frère Berthold publia en 1312, un livre qui eût .
(1) Voyez Wetzer und Welle ’s Kirchenlexicon. Tome VII,
lett. 15.
CHAPITRE XXV 445
assez de faveur. Le frère Rudger était à la fois
un excellent écrivain et un prieur savant, le
frère Rudolf Veirabends d’Augsbourg « écrivait
beaucoup de livres ainsi que le frère Wernher
de Eichstet. » Le frère Peter d’Ulm était un enlu-
mineur célèbre. Il ÿ a un frère, le frère Henri,
qui possède une grande réputation comme apothi-
caire. (1)
C’est probablement en 1340 qu'Ulrich Niblung fut .
élu abbé. Nous voyons Henri - de Nordlingen, alors
en exil, essayer d'obtenir [a permission d’accompa-
gner l’abbé de Lützel qui, sans doute, se rendait à
Keisheim pour l'élection du nouvel abbé.
Nous ne connaissons rien des antécédents d’Ulrich
Niblung, nous le trouvons, n’étant que prieur, en
relations affectueuses et mystiques avec Adelaïde
Langmann. Nous voyons aussi, par les révélations de
nos trois mystiques qu’il est en rapports intimes
avec Tauler, Suzo, Henri de Nordlingen et les « amis
de Dieu. »
Il est lui-même un grand mystique. A l’etude de
cette science, il joint la pratique par la direction
des âmes et aussi par sa piété ! Il dirige en même
temps son monastère avec une activité et une vigi-
lance qui prouvent sa haute intelligence et il semble
avoir moins qu'Henri, cette tendresse mystique, qui
donne à notre exilé la teinte de féminité exagérée
(1) Strauch dans M. E. et H. de N. donne plusieurs notes
dont nous avons extrait ce qui concerne Keisheim.
446 CHAPITRE XXV
que nous lui avons reconnue. Mais entre Ulrich III
et Henri, règne une affection profonde et dévouée.
Heuri à un asile toujours assuré à Keisheim, et
Sa Correspondance avec Marguerite Ebner est là
qui prouve l'intimité fraternelle de ces deux belles
âmes.
Ulrich IT visite souvent Engelthal et Medingen.
Il s'intéresse aux sœurs, il est leur confident, leur
conseil, leur directeur. Il est toujours disposé à les
écouter, à leur répondre, à les aider. Il est tout
paternel envers ses amies dominicaines. On le voit,
s'entendre avec Tauler pour envoyer à Marguerite
un présent de « grands et petits fromages. » Il
prète à sa sainte amie les livres intéressants qu’on
lui donne. Henri de Nordlingen traduit pour lui les
révélations de Mechtilde de Magdebourg et Tauler
lui fait hommage d'une copie de son « Horologium
Sapientiæ. »
Quelle attitude prit Ulrich Niblung dans la lutte
de Louis de Bavière contre le Pape? Le fait que
l’abbaye de Keisheim demeura trans uille au milieu
de la tourmente, dit assez que labbé et ses
religieux avaient prouvé leur soumission. Qu'on
n'oublie pas que Keisheim est une « abbaye impé-
riale. » Trouva-t-on là un motif suflisant pour obéir
a l’empereur ? L’évêque d’Augsbourg, l’évêque de
l’abbaye, était tout dévoué à Louis. Louis, d’ailleurs
séjourna presque toujours dans cette partie de
PAllemagne qui était à lui de cœur, et prit grand
soin de s’y montrer toujours très religieux, géné-
reux envers le clergé et les couvents, pratiquant et
CHAPITRE XXV 447
charitable. Nous voyons dans Kuebel « qu’au Reichstag
d'Augsbourg en 1346, l'abbé de Keisheim vint vers
Sa Majesté et lui présenta quelques lettres de fon-
dation et autres, qu'il priait humblement l'Empereur
d'approuver et de confirmer. Sa Majesté l’a fait avec
grande bonté, et approuva de nouveau ce qu'on lui
demandait, ainsi que les arrangements conclus avec
le comte Berthold de Graisbach et ses deux fils,
Berthold et Henri. »
Peu après la mort de son père, le fils de Louis
de Bavière, le duc Etienne, prenait solennellement
Fabbaye de Keisheim sous sa protection particulière.
La lettre suivante de l'abbé Ulrich à Marguerite
Ebner montrera mieux encore l'état d'esprit de
l'abbé Niblung dans cette grave question.
Ecrite pendant l’éte de 1348, cette lettre suivait
de près l'élection à l’'Evêché d’Augsbourg de Markart
de Rondeck. Ce savant prélat succédait à Henri de
Schôneck, partisan zelé du Bavarois. Il ne parta-
geait pas. les opinions de son prédécesseur d'une
facon aussi absolue. Tout en ayant la contiance de
Louis, qui, plusieurs fois, l’avait envoyé à Avignon
comme parlementaire, il avait su également gagner
celle du Pape au point que, lors de son election au
siège d’Augsbourg, Clément VI lui avait envoyé les
pouvoirs les plus étendus pour absoudre de Pinterdit
tous ceux qui aspiraient à rentrer dans l’obcissance
de lEglise. (14) C’est à ce sujet que Pabbé Ulrich
écrit à Marguerite
(1) Malgré la mort de Eouis, la Souabe et la Franconie
étaient encore pleines de partisans du défunt qui, en haine
30
448 CHAPITRE XXV
— « Marguerite Ebnerin, que Notre cher Seigneur
Jésus-Christ et Notre-Dame vous saluent avec toutes
leurs bénédictions. Je vous fais savoir que j'ai éte
voir l’Evêque d’Augsbourg et que j'ai appris là ses
pouvoirs, (Les pouvoirs pour réconcilier) qu’il a reçus
du Pape. Mais je n'ai pas encore demandé labso-
lution ni pour moi, ni pour mon couvent, car je
veux attendre le conseil du duc; (1) ne voulant
agir que selon qu’il le désirera. Je suis assuré que
cela me coûtera beaucoup de travail et d'argent ;
je vous prie donc, en toute ferveur, de vouloir
me venir en aide par Notre Seigneur Jésus-Christ
et Notre-Dame. Priez-les pour cette affaire, je vous
la confie entièrement. Aussitôt mon retour ici, je
vous ai écrit cette lettre. Ecrivez-moi, de votre côté,
tout de suite, si vous voulez bien prier comme je vous
le demande. Je vous fais aussi savoir que mes affaires
personnelles, celles qui ne regardent que moi, —
ce qui m'est un grand tourment — sont plus difii-
ciles que jamais. Je viens en gémir auprès de votre
cœur fidèle, afin que vous m'aidiez aussi de ce côté.
Je vous envoie trois livres haller. Il y en a une
pour vous et les deux autres pour partager entre
vos enfants. (Vos sœurs.) |
» Que Dieu soit éternellement avec vous! »
On voit par cette lettre, que l'abbé Ulrich se
du candidat du Pape, cherchaient à susciter des adversaires
à Charles de Luxembourg.
(1). Le duc Etienne de Bavière, fils de Louis, qui s'était
déclaré protecteur spécial de l’abbaye de Keisheim où i]
trouvait, on le voit, un dévouement poussé aux dernières
limites.
CHAPITRE XXY 449
montrait d’une excessive soumission au duc de Ba-
viére et lorsqu'on sait, d’un autre côté, jusqu’à
quel point des âmes comme celles d'Ülrich Niblung
et de Marguerite Ebner étaient pieuses et croyantes,
on ne s'explique pas cet aveuglement. I y a là un
point historique à approfondir, mais jusqu'ici, on n’a
pas essayé de nous faire connaître ce qui s'est
passé, alors, dans lintinité des couvents comme
Keisheim. | Ù
Marguerite Ebner, dont les sympathies allaient
s'unir à celles de l’abbé Ulrich, entretenait avec lui
depuis longtemps une correspondance spirituelle,
comme elle en entretenait avec Henri de Nordlingen.
Elle lui confiait ses difficultés de conscience, et
même, quand elle avait un sujet de tristesse, un
ennui, un cas diflicile, elle lui envoyait un messager
spécial pour avoir une réponse immédiate, chose qui
ne lui était pas possible avec son correspondant exilé.
Nous voyons que pendant l’été de 1346, une femme
du village de Medingen, « poussée, dit Marguerite,
par lesprit mauvais et par son cœur corrompu,
vint dans une de nos églises où la Sainte Vierge
est honorée tout particulièrement. » Ce village s’ap-
pelle Steten. (1) Elle prit dans la Custode deux
(4) Maria Steten, chapelle à trois quarts de lieues de Medingen.
Cette église, ne. donnant plus de revenus, avait été cédée
au couvent de Medingen en 1250, par l’Évêque d’Augsbourg,
à charge, pour le couvent, d’y entretenir un chapelain qui y
dirait la messe trois fois par semaine. Le pélerinage redevint si
florissant qu’en 1345, douze évêques avaient sollicité le Pape
d'accorder des indulgences aux pélerins et aux bienfaiteurs.
(Note de Strauch. M. E. et H. de N.)
450 CHAPITRE XXV
“hosties et les porta dans une ville près de notre
couvent qui s'appelle Lauingen et les offrit à un
Juif pour qu'il lui en donnât de l'argent. (1) Une
femme chrétienne surprît l’entretien. — Le Juif ne
voulût pas accepter le marché. — Cette femme chré-
tienne alla dénoncer la mauvaise créature à la jus-
tice qui se saisit de cette horrible sacrilège.
« Elle fût condamnée à mort et subit une horrible
torture, puis on brüla la misérable. Je connus cette
affaire et la pensée de loffense faite à Dieu me
remplit d’une si grande tristesse que je ne pouvais
plus regarder par la fenêtre située près de mon lit,
et d’où je pouvais voir la place du crime. Pendant
tout l'été, je n'aurais pu supporter d’en parler ou d’en.
entendre parler. Je ne pouvais pas davantage admet-
tre qu’on eût compassion de la coupable, car je pensais
que celui qui outrage ainsi son meilleur ami n’est
pas digne de pitié. Je ne pus jamais prier pour
elle. » | |
Cette pénible préoccupation avait été confiée par
Marguerite à l’abbé de Keisheim qui avait dû lui
faire à ce sujet une question difficile ou délicate,
car on trouve dans une de ces lettres, cette phrase : :
« Quant à la femme de Lauingen, je ne pourrai
vous donner réponse que verbalement. » On était en-
core sous l'impression du sacrilège horrible, commis
(1) Le texte allemand laisse croire qu’il s’agit d’hosties non
consacrees. Mais l’épouvantable punition de cette femme et
l'horreur que manifeste Marguerite donnerait à penser qu'il
s’agit d’un sacrilège.
CHAPITRE XXV AS
par des Juifs à Degendorf, sur des hosties consa-
crées et l’idée d’un second crime semblable boule-
versait les âmes pieuses. » (1)
Ulrich IT avait aussi de grands ennuis causés par
les comtes de Graisbach qui, se tenant pour sei-
gneurs du pays de Keisheiïm, prétendaient avoir une
autorité réelle sur l’abbaye, alors que le monastère,
en tant que privilégie par lPempire et regardé comme
lui appartenant, se refusait à traiter les seigneurs
de Graisbach comme ses souverains. Cette que-
relle existait déjà à letat aigu lorsqu'Ulrich IT voulût
pourvoir Henri de Nordlingen de la cure de Fes-
senheim. Les comtes de Graisbach S'y opposèrent,
prétendant nommer eux mêmes le curé. Ce ne fût
qu'au retour d’exil que les deux protecteurs d'Henri
et ses compagnes de voyage, désignées seulement dans
ses lettres sous le nom « les comtesses de Graisbach, »
purent arranger la question de Fessenhein.
Lorsque l’Empereur Charles fût deétinitivement re-
conuu par tout l'Empire, il vint, comme nous l’avons
vu, visiter le pays qui avait été le plus long à se sou-
mettre à lui. Il paraît S’être occupé beaucoup alors des
couvents. Pendant qu'il allait à Engelthal saluer
Christine, il faisait toutes sortes d’avances à Keisheim.
En 1370, Charles placa l’abbaye sous la’ protection
immédiate de lEmpire, déclarant l'Empereur seul
gouverneur et justicier de Ja dite abbaye. Mais
avant d'en arriver là, Ulrich HET avait eu beaucoup
à souffrir, tiraillé entre les Graisbach et lPEmpe-
(4) Voir Strauch déjà cité.
459 CHAPITRE XXI
reur, (1) Plus d’une fois il vint chercher auprès de
Marguerite, des conseils et des prières.
Une autre calamité plus épouvantable allait fondre
sur l’abbaye. La peste arrivait, pénétrait à travers
les hautes murailles, v fauchait coup sur coup
prêtres, frères, serviteurs, prenant ses victimes au
hasard, inais donnant au pauvre abbé autant de
coups au cœur, qu'il bénissait de cercueils. Pour
supporter une si terrible épreuve, Ulrich Niblung
accourt à Medingen, il y amène Henri de Nordlingen
et cette dernière réunion des trois mystiques dût être
toute imprégnée de mélancolique douceur. (2) :
Après la mort de Marguerite, puis de Christine
Ebner, il restait à Ulrich III une dernière amie,
c'est Adelaïde Langmann.
[IL semble que les rapports de la sainte moniale
avec l’abbé, furent uniquement des rapports de haute
mysticité. Le ton familier des lettres à Marguerite Ebner
fait place ici au langage le plus grave et le plus
abstrait.
— «Cette sœur, lit-on dans les révélations d’Ade-
laide, pria un de ses amis spirituels de la recom-
mander à Notre Seigneur. C'était le prieur de
Keisheim. (3) Elle le supplia beaucoup à ce sujet.
Un jour, pendant qu’il disait la messe, il pria tres
dt) Wetzler und Welle’s Kirchenlexicon. Tom. VII, p. 48.
(2) Marguerite ne mentionne pas la présence de l’abbé de
Keisheim dans la dernière visite d’Ilenri, mais cette présence
est formellement assurée dans es lettres.
(3) Ulrich Niblung, alors, n’était que prieur de Keisheim.
Nous sommes revenus un peu en arrière,
CHAPITRE XXV 4AS3
ardemment pour elle. Notre Seigneur lui parla avec
amour et douceur. L'abbé envoya à Adelaïde cette
révélation.
— « Je veux, dit-il, verser mon cœur dans le
sien et son cœur dans le mien, afin de les réunir
tous deux en un seul. Elle ne doit s'affliger de
rien. Alors qu’elle croit que je la quitte et qu’elle
m'a perdu, je suis dans son âme, J'y dors et m'y
repose. Je ne prépare une demeure en elle et elle se
repose en moi. Si elle me cherche, elle me trouvera en
elle-même. Qu'elle ne se trouble donc pas, qu’elle
garde la paix. Nous sommes unis. » — « Seigneur
(le prieur parle) que lui donneras-tu en dot? —
Notre Seigneur Jésus-Christ répondit : — « Je lui
donnerai tous les trésors de mon père que j'ai
apportés du ciel sur la terre, avec ma divinité et.
mon humanité.
» L'homme (le prieur) dit : Seigneur, comment
veux-tu nous préparer des demeures près de toi?
— » Je veux, dit Jésus (vous préparer) les meil-
leures places et non pas les ordinaires. Je vous ai
unis à moi dans les liens de la Sainte Trinité.
» Je vous ai accordés dans l’accord de Ja Sainte
Trinité. Je vous donnerai les dons de la Sainte
Trinité. Vous serez forts de la force de la Sainte
Trinité. Vous serez sages de la Sagesse de la Sainte
Trinité. Vous serez aimés de Flamour de la Sainte
Trinité. Vous serez doux de la douceur de la Sainte
Trinité. Vous serez riches de la richesse de la Sainte
_ Trinité. Vous serez nobles de la noblesse de la
Sainte Trinité. Amen. »
454 CHAPITRE XXV
Nous arrivons ici à une suite de lettres ou d’ex-
traits de lettres de l’abbé de Keisheim placées par Ade-
laïde à la fin de ses révélations, sans doute dans
l’ordre où elle les a reçus. Selon l'habitude des
autobiographes mystiques de notre groupe, Ade-
laide ne précise ni les dates, ni les époques, dans
ses récits, et oublie les détails importants qui peuvent
les rendre plus clairs. On voit qu’en écrivant, Ade-
laide, comme Christine, comme Marguerite, comme
les sœurs de Tôss ou d’'Unterlinden, pense toujours
qu'elle s'adresse à ses sœurs en religion, au cou-
rant de tous les évènements que ses écrits
effleurent, mais aucune de ces saintes croyantes
n’a songé que leurs modestes pages seraient lues
par d’autres, et que six ou sept cents ans apres
elles, on se creuserait la tête pour savoir ce que
signifient quelques humbles pensées qu’elles ont
consignes dans leur manuscrit, tremblantes d'en dire
trop, de se donner trop d'importance, de trahir le
secret du Roi des cieux.
— « Après la messe de la fête de Saint Mathieu, écrit
l’abbe, devant l'autel de Saint Jean : Mon cœur se
tourne vers vous, soir et matin. Le soir est toute cette
vie. Le matin est le commencement de la vie éter-
nelle. Vous ne serez jamais abandonnée ni ici, ni
à. Je vous donnerai ce que vous voulez savoir.
Vous devez prendre vous même ce que vous voulez.
Demandez pour vous et pour ceux que vous désirez
recommander. Vous pouvez (demander) avec confiance
et franchise des choses comme celles que vous
avez déja reçues et que vous recevrez encore dans
CHAPITRE XXV 455
le temps, et dans l'éternité, ces choses si incom-
prehensiblement grandes qu'il n’y à pas de paroles
pour les exprimer, et que personne ne pourrait ici
redire. Et vous pouvez en donner aussi à qui vous
voulez. Amen. — Notre Seigneur envoya ceci à la
Sœur par le prêtre. (L’abbe.)
— » Dis moi cher Seigneur? Ou en est-elle pour
la chose qu’elle m'a recommandée? Notre Seigneur
dit : — Je trouve raisonnable qu'une pure amitié
vous unisse, Car elle ne souffre pas volontiers les
contradictions. (1) Je veux par là, la préserver de
toutes ces contradictions. Amen. (2)
» Comme elle était plongee dans de grandes
souffrances, elle fit prier ce même homme de lui
écrire. Il lui écrivit ceci : Tn es chère à ton époux,
très chère, tu es aimée par lui de tout son cœur.
Il te protège, il ne se lassera pas de te garder. f
se gloritie dans tes souffrances, tu en seras récom-
pensée. Il le harcelle (le diable) par toi. Il ne per-
mettra pas que tu sois sans victoire. Îl ne veut
pas que tu manques au lit nuptial. Il garde ton
humilité et veut que tu aies pitié des pauvres. Il
te fait chasser et pousser vers lui pour que tu Île
serves d'autant plus fidèlement. Il est comme une
épouse qui, sans honte, s'’élance vers son époux,
embrasse, le serre dans ses bras. Telle est sa
(1) Comme Christine et Marguerite, Adelaïde voulait être
assurée que ses amitiés spirituelles étaient approuvées par
Dieu. On voit qu'elle avait exposé ses serupules à l'abbé Ulrich.
(2) Ge passage et l'alinéa précédent sont des extraits de
lettres du même abbé.
456 CHAPITRE XXV
pensée. Il t’orne et te fleurit selon le plaisir qu’il
trouve en toi. [Il joue avec toi le Jeu de lamour
et ne gagne jamais assez. À chaque instant, il
s'aime en toi avec ardeur et te donne de nouvelles :
grâces afin de te plaire d’autant plus et que tu lui
plaise aussi davantage. Il rassasie son amour en
toi. Il se console avec toi des peines que lui font
les hommes. Il est affame d'amour pour toi et il
veut en avoir amour et gloire devant ses amis, il
ne rougit pas non plus de toi devant ses ennemis.
Bref, il est ivre d'amour et se conduit avec toi
comme un enfant. Pour cette cause, force-le et exige
fermement, car ce que tu veux, il le veut, et quand
il ne te donne pas selon ton désir, il te donne
beaucoup mieux. Parfois, il fait semblant de te re-
jeter, de te repousser, mais il ne t'en aime pas
moins. Crois moi, c'est une ruse pour que tu sois
d'autant plus tendre et plus douce. Il fût ainsi pour
moi. Je suis à la fin et toi tu commences seule-
ment. Dieu soit loué ! (1) |
» Cette sœur fût ravie un jour et invitée à assister
à la naissance du divin fils de la très pure et très chaste
Vierge Marie. Elle fût chargée par la Mère de l’en-
fant de saluer (labbé.) Elle dit (la mère) salue-le
de ma part avec tout le bien et tout lamour qui
m'a été donné par mon enfant (que j'ai mis au monde)
sans douleurs par (la Puissance) du Père Céleste.
(4) Toutes les lettres et passages de lettres qui précèdent,
s’entremélent avec d’autres passages écrits par Adelaide sur
elle-même, nous les transerivons tels qu’ils se trouvent dans
le manuserit.
CHAPITRE XXV 457
» Madame, je suis prête (à vous obéir.)
» Notre Dame dit : « Donnez-lui en outre tout
le bien qui découle vers moi de tous les cœurs
purs et que la Sainte Trinité verse en moi. » —
Cest ce salut qui m'est donné, je te l'envoie. Il
fut aussi montré à cette créature un arbre avec des
fleurs si ravissantes qu’on n’en pourrait voir de
plus belles. Et l’arbre portait toutes les fleurs qui
peuvent exister et aussi tout ce qu’on connaît de bon.
» Pendant tout ce temps, l’un donne, comme pré-
sent, cet arbre à l’autre. La mère à l’enfant et celui-ci
à la mère. Et Notre Dame m'a envoyé cet arbre
comme présent de Noël et m'a recommandé de te
l'envoyer. Dieu soit glorifié. (1)
» La puissance génératrice (2) qui, par la nature
divine, se trouve dans le cœur du Père, par la-
quelle et dans laquelle la Vierge Marie a enfanté le
Verbe éternel par la force, Peffet et l'ombre du
Saint Esprit, force où elle a puisé et puise encore
sa maternité divine. Cette puissance vous est en-
voyée pour qu’elle rende vos pensées fructueuses,
comme vos paroles et vos œuvres. Vous devez
communiquer cette force à tous les hommes et vous
devez l’infuser dans les cœurs corrompus pour qu’ils
(4) Tout ce passage est incompréhensible, On devine bien
que la voyante mélange le récit d’une vision à une lettre
adressée à l’abbé de Keisheim. La mauvaise rédaction de
ce récit pourrait même faire présumer qu'il y a eu des
passages omis dans Ia copie du manuscrit. A remarquer
l'arbre mystérieux. Serait-ce déjà l'arbre de Noël allemand ?
Partout des fleurs ct des friandises? Est-ce une allégorie ?
(2) Ceci est une lettre de l'abbé de Keïisheim à Adelaïde.
458 CHAPITRE XXV
redeviennent beaux dans cette force; dans tous les
cœurs fanes pour qu'ils se redressent par elle ;
dans tous les cœurs desséchés pour qu’ils reverdis-
sent; dans tous les cœurs fiorissants pour qu’ils
produisent des fruits parfaits; dans tous les cœurs
verdoyants pour qu'ils ffeurissent. Vous devez rece-
voir cette force de telle façon qu’elle se. multiplie
en vous pour chaque cEcauure, car c’est pour cela
L elle vous est envoyée.”
» Jusqu'ici le cours de votre vie s’est passé de
façon qu'un péché a donné naissance à un autre
péché. Désormais, une vertu doit (chez vous) donner
naissance à une autre vertu. Vous recevrez la con-
naissance de vous même assez clairement ponr re-
connaître que, jusqu'ici, vous avez agi contre Dieu,
et cette connaissance vous éclairera, vous donnant
une plus parfaite science de Dieu que vous n’en
avez encore eue.
Vous recevrez aussi la douceur et la patience
dans toutes les adversités, une forte résistance et
un courage durable, en cout ce qui doit faire dis-
paraître vos défauts pour vous faciliter l'entrée dans
une nouvelle vie, Vous aurez désormais entre Dieu
et votre âme un entretien plus doux, dans lequel
vous sentirez plus profondément la suavité divine, et
qui sera fondée sur une parfaite humilité. — Vous
recevrez une application plus assidue pour opérer
ces choses et un cœur plein d'amour envers tous.
Sachez aussi que la puissance effective est un pré-
curseur de Îa puissance génératrice, par laquelle
vous devez vous préparer à devenir aimable et ca-
CHAPITRE XXV 459
pable d'œuvres de force et de joie. À Dieu lhon-
neur. »
« Je ne compris pas très bien. Notre Seigneur
vint et l’interpréta ainsi :
« Moi, le Père Eternel du ciel, J’enfante mon Fils
unique. De cette naissance, personne ne peut parler
ni Pexpliquer, ni les anges ni les hommes. Par
lui j'ai donné la force de génération et la fécondité
à toute chose. Il n’y à pas de pécheur assez grand
auquel je ne pardonne (je ne puisse pardonner) ses
péchés. Je les lui pardonne aussi complètement
que s'il ne les avait jamais commis, pourvu qu'il
se corrige sincèrement et ne commette plus de fautes.
Comme ma chère Mère m'a enfanté corporcllement, de
même cet homme (labbé) m’enfante dans un vrai amour
spirituel, de manière que je verse en lui ma grâce
divine et la douceur de ma divine consolation. Le
cœur qui fût auparavant décourage sera redressé ;
le cœur desséché reverdira; le cœur, sans amour aimera
et je lui ferai produire des fruits parfaits. Ce même
homme doit alors me prier pour d’autres hommes
qui sont dans le péché. Il doit porter le péché
devant moi de tout son cœur comine s’il était pécheur
lui-même, car personne ne peut me faire de plus
grand plaisir que de prier pour les pécheurs. Amen. »
Cette correspondance qui s'élève aux plus- hautes
conceptions de la mystique nous montre, dans
Ulrich Niblung, un homme favorisé lui-même des
communications du ciel. Par les courts extraits de
ses lettres à Adelaide, nous pouvons entrevoir la
ferveur contemplative et l’ascétisme sévère de l'abbé
460 CHAPITRE XXV
de Keisheim. Et, en comparant ces côtés si admi-
rables de sa piété, nous constaterons combien ils se
rapprochent de celle d'Henri de Nordlingen, et, en
général, de l'esprit des « amis de Dieu. » Ils for-
ment une association vraiment étroite d'esprit et de
cœur, dont la doctrine peut s’étudier dans les œuvres
de celui qui demeurait leur maître à tous: le grand
Tauler.
CHAPITRE XXVI
Conclusions.
Il est étonnant, et nous devons le déplorer,
qu'aucune des compagnes de nos trois mystiques
n'aient eu l’heureuse inspiration d’ajouter à leurs
révélations le récit de leur. mort. Après une vie si
pleine de merveilles, leur dernier soupir a dû s’en-
voler au milieu des splendeurs d’un cortege céleste.
Et tant de souffrances, de larmes, de dures péni-
tences, ont dû finir dans le radieux sourire de l’époux.
Ne Flavait-il pas promis, d’ailleurs ? Et pouvait-il
manquer à cette promesse solennelle de venir lui-
même cueillir la fleur parfaite de sainteté, cultivée
par lui avec tant d'amour ?
Mais nous n’avons rien que la date revêche qui
nous dise ces morts. Marguerite Ebner füt la pre-
mière que Dieu rappela à lui. Elle mourût le 20
juin 1351, à l’âge de soixante ans.
Le Père Lechner dit que la réputation de sa
sainteté était si générale que, dès sa mort, le peu-
ple linvoqua comme une protectrice et se porta en
foule à son tombeau.
Des miracles et des grâces extraordinaires récom-
pensèrent cette dévotion qui s'établit assez solidement
462 CHAPITRE XXVI
pour traverser les persécutions de la réforme,
les guerres et les bouleversements politiques. En-
core de nos jours, en la fête des Saints Gervais
et Protais, des pélérinages arrivent de tous côtés à
Medingen où la Sainte est regardée comme une pa-
tronne du pays.
En 1688, l'Evèque d’Augsbourg, Jean Christophe
de Freiberg avait envoyé une commission à Medin-
gen pour examiner les faits miraculeux. Mais cette
commission ne fit que constater la dévotion ancienne
et veritable du peuple, sans qu'on aie jamais cher-
ché à lui obtenir lapprobation de l'Eglise.
En 1744, le prieur de Medlingen, (couvent de
Dominicains, à trois heures de Medingen) Antoine
Holdermann, fût envoyé à Rome vers ses supérieurs
‘pour les pressentir sur la’ béatitication de Margue-
rite. Cet Antoine Holdermann avait traduit en latin
les révélations de notre voyante. Le Pere Emeric
Langenvwatter, dans une lettre adressée au même
prieur, demanda des détails plus précis en faisant
espérer une bonne solution. On institua alors une
nouvelle commission pour rassembler les faits mi-
raculeux obtenus par l’intercession de la sœur Ebner.
La difficulté de trouver des témoins, voire même
l'impossibilité de constater les miracles anciens, dé-
couragèrent sans doute cette commission. On reprit
cependant le projet à la fin du dix-huitième siècle,
mais les évènements provoqués par la Révolution
française, puis l’Empire, interrompirent les négocia-
tions et la cause de Marguerite est restée à l’état
de projet. |
CHAPITRE XXVI 463
Le couvent de Medingen existe encore. Il a tra-
versé heureusement la tourmente religieuse, non
sans épreuves, cependant. En 1546, le duc Otto
Henri de Neubourg y introduisit la réforme par force.
Les moniales, fidèles à leur conscience, se réfugiè-
rent au couvent de Sainte Catherine à Augsbourg.
En 1614, le duc Guillaume Wolfgang étant rentré
dans le giron de l'Eglise catholique, son peuple suivit
son exemple. Il restait encore, dans le couvent de
Medingen deux conventuelles, qui avaient pu y demeur-
rer depuis cinquante huit ans. Cinq sœurs de Sainte
Catherine reprirent possession de l'antique asile des
filles de Saint Dominique et la vie claustrale refleurit
à Medingen sans interruption jusqu’au 16 août 1802
où l’ordre fût supprimé en Bavière. Les sœurs ne
furent pas cependant à l’abri des épreuves pendant
ce laps de temps. Le monastère fût pillé cinq fois
par le malheur des guerres, dans les années 1632,
1643, 1648, 1703 et 1704. En 1802, les quarante-
et-une religieuses qui vivaient à Medingen obtinrent
de pouvoir y finir leurs jours. Aprés la mort de
la dernière, de pieux catholiques achetèrent les bâ-
timents et y mirent des tertiaires franciscaines. Elles
y continuent les traditions de vertu, de bienfaisance
et de haute piété qui, depuis Marguerite, semblent
être l’atmosphère même du couvent.
Le tombeau de Marguerite porte cette simple
inscription :
BEATA-MARGARITA EBNER |
Obiit Anno Domini MCCCLIIT proximo festum
sanctorum Gervasii et Protasi.
81
AG4 CHAPITRE XXVI
Les sœurs franciscaines conservent avec un reé-
ligieux respect la statue de l’enfant Jésus au berceau
qui s’anima plusieurs fois dans Îles bras de la tendre
moniale et cette précieuse image n’est pas un des
moindres attraits du pélérinage.
Ce fût le 26 décembre 1356 que mourût Chris-
tine Ebner, à l’âge de soixante-seize ans, trois ans
après la mort de Marguerite. Moins heureuse que
son illustre parente, Christine est bien .oubliée dans
les pays où elle vécut. Son nom y est ignoré, son
tombeau fût détruit avec celui de ses sœurs, lors-
que lhumble cimetière d’Engelthal où elle reposait
fut profané par les iconoclastes de Ïla réforme, en
même temps qu'ils détruisaient le vieux couvent. II
ne reste pas une pierre, on ne connaît même plus
la place de la fondation du pieux seigneur Ulrich
de Kônigstein. Sans les deux livres de Christine :
ses révélations et le « petit livre de la grâce » on
ignorerait qu'un grand et beau monastère fut pen-
dant plusieurs siècles, le témoin des merveilles de
la plus mystique sainteté.
Après la mort de Christine, la famille Ebner Con-
tinua de protéger Engelthal. En 1408, Albert Ebner
lenrichissait d’une fondation. Christine, d’ailleurs,
ne cessa d’être vénérée dans sa famille. Le monu-
ment funèbre de la famille Ebner en l'Eglise de
Saint Sebald, à Nüremberg, montre une statue de
Christine au milieu des siens.
Dans l’ordre cistercien on gardait aussi son sou-
venir et il avait même, sans doute sous l’inspira-
CHAPITRE XXVI 465
tion d’'Ulrich Niblung, pris une forme de culte. On
chantait les versets suivants
O bienheureuse Vierge Ebner
Obtiens-moi la vraie connaissance de Dieu.
O chère Christine, ma bien-aimée
Aides-moi à arriver à la vision éternelle de Dieu.
Obtiens-moi toujours la vertu et les grâces
Tu es du Christ et de- Marie la pure servante
Puissè-je mourir dans la grâce divine
Et devenir un enfant du Père éternel. Amen.
Sequentur de ea : Antiphonæ et orationes.
Antiphona : Ecce prudens virgo migravit ad Chris-
tum sponsum Summum feliciter accinxit fortitudine
lumbos suos in virginali innocentia se conservando
ideoque lucerna ejus vitæ non extinguetur. insempi-
ternum. | |
Ora Pro Nobis, Sponsa Christi Charissima Sancta
Christina ut digni efficiamur et nos hac cœlecti gratia.
Le savant docteur Hartimann Schedel, l'auteur
d’une chronique très estimée : la chronique de Nu-
remberg, médecin et physicien de renom, anobli en
1546 par Charles-Quint, place les révélations de
Christine à côté de celles de Sainte Brigitte et de
Sainte Catherine de Sienne. Allié à la famille Ebner,
il avait même eu le projet d'écrire la vie de Chris-
tine, projet qu'il ne mit pas a exécution. Mais il
assure avoir eu entre les mains plusieurs livres ve-
nant d'Engelthal, contenant beaucoup de détails qui
ne se trouvent pas dans Île manuscrit des révéla-
tions. Tout cela a disparu, comme Engelthal lui-même.
Un dernier mot sur celle qui lui donna la célé-
brité : La legende dit qu'elle opérait des guérisons
466 CHAPITRE XXVI
par des œillets qu’elle bénissait, après les avoir
trempés dans l’eau bénite, mais rien de précis ne
vient appuyer ce dire, dont on ne voit aucune trace
dans les révélations. |
Notre troisième mystique, Adelaide Langmann,
survécut dix-neuf ans à ses deux cousines. Elle mou-
rüt en 1375, le jour de la Sainte Cécile. Le dernier
amen, tracé de sa main tremblante sur de cahier
où elle à consigné les faveurs de Dieu, est le der-
nier mot que nous ayons d'elle. Sa mort aussi a
été ensevelie dans le grand silence qui couvrit celle
de ses deux parentes. * Dieu, dans sa sagesse, n'a
pas voulu que nous connaissions les grâces ultimes
qu’il a faites à ses trois fidèles élues. Nous ne con-
naîtrons que là haut ces mystères et peut-être ce
sera une de nos grandes joies célestes.
— « Ah! s’écriait une âme chère à l’auteur de
ces pages, au moment d'aller recevoir la couronne
qu’elle pouvait espérer justemént. Ah! quel magni-
fique concours on fera au ciel! Quelles merveilles
nous y entendrons redire par les âmes. Merveilles
opérées en elles par Jésus !.. »
Que cette pensée consolante soit l’épilogue de notre
humble travail! Amen.
TABLE DES MATIÈRES
PAGES
BIBLIOGRAPHIE . | .
AVANT-PROPOS . : ; n. à ‘ Î
INTRODUCTION : x . , : ; ë 1
CHAPITRE Î
La Souabe Monastique. — Le Petit Livre de la
grâce. — Les origines du Couvent d'Engelthal. 15
CHAPITRE II
Les nonnes d’Engelthal . | ; . 33
| CHAPITRE Il |
Christine Ebner. — Ses parents. — Son enfance. —
Ses premières années à Engelthal. : :58
CHAPITRE IV
Vie mystique. — Premières révélations . . .. 10
CHAPITRE V
Les croix. — Jésus pénitencier ; À . 82
CHAPITRE VI
Les joies. — Premières grandes visions. . 98
CHAPITRE VII
Le Père Conrad de Füssen — Dimut Ebner. —
Christine et les âmes . : ; | ; . 416
468 TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE VIII
L'Empereur et les Papes. — L’'Interdit et-ses suites
dans les couvents . , d ; À ;
CHAPITRE IX
Les calamités publiques. — Les révélations qu elles
provoquent :. à :
CHAPITRE X
Les flagellants. — Élection de Charles de Luxem-
bourg à l'Empire. — Christine et les défunts
CHAPITRE XI
Adelaide Langmann., — Sa famille et sa jeunesse. —
Son noviciat
CuariTRE XIL
Profession d’Adelaïde. — Épithalame
CHAPITRE XIIL
Épreuves et visions. Les rapports d’Adelaïde avec
le monde. Le chevalier Eberhart de Hohenstein.
CHAPITRE XIV
Les grandes visions .
CHAPITRE XV
Adelaïde et ses compagnes mortes et vivantes
CHAPITRE XVI
Marguerite Ebner. — Sa famille. — Premières souf- .
ee 282
frances 4,
CIRE RE
133
165
182
201
221
243
TABLE DES MATIÈRES
Louis de Bavière et l'opinion publique. — Affection
CHAPITRE XVII
de Marguerite pour l'Empereur :.
CHAPITRE XVIII
L'ami spirituel. — Henri de Nordlingen. — -Pre-
miers rapports avec Medingen
CHAPITRE XIX
Souffrances extraordinaires
CHAPITRE XX
Exil de Henri de Nordlingen
Heures douloureuses
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
L'enfant Jésus et Marguerite, — Nouvelles douleurs.
° CHAPITRE XXII
Le cœur de Marguerite. — Visions. — Mort de
Louis de Bavière .
CHAPITRE XXIV
Henri de Nordlingen
L'abbé de Keiïisheim.
Conclusions
et Christine Ebner.
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
ge re ’
Bibliothèque ‘es fontaines
BP 2:35
80501 CHANTILLY C:dex
Tét. 16) 4457 2:00
469
295
312
332
342
301
380
399
493
442
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